tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne petite fille.
En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il d'un air de
suffisance. Miss Sedley avait pour elle une grande tendresse, l'année
dernière.»
Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au lieutenant
un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était avancé pour
renouer connaissance avec la jolie gouvernante. Mais l'accueil qu'il
reçut de la jeune personne fut bien propre à apaiser toutes les
jalousies qui pouvaient gonfler le coeur de l'officier aux gardes.
Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna vers Rebecca
d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à la prendre sous
son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord la main comme à
l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit:
«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?»
En même temps, il allongeait la main gauche de son côté, s'attendant à
la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait.
Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit un petit
salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley, qui, de
l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure, ne
put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant, qui d'abord avait
tressailli, puis, après une pause, s'était décidé enfin, d'une manière
assez maladroite, à prendre l'unique doigt qu'on lui tendait.
«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine ravi
de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant comment entamer
la conversation, demandait à Rebecca si elle se trouvait bien dans sa
nouvelle place.
--Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien bon d'y
penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages sont assez
honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage pour l'engager
à rester auprès de vos soeurs, à Russell-Square; et comment vont ces
jeunes dames? quoique je puisse bien me dispenser de m'informer de
leurs nouvelles.
--Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné.
--Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles
invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais nous autres,
pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à ce manque d'égards.
--J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.
--Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais on n'en
agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant. L'or n'est pas
si commun dans l'Hampshire que chez vous autres richards de la Cité;
mais là, au moins, j'y ai rencontré une bonne famille de la vieille
noblesse anglaise. Le père de sir Pitt, vous le savez sans doute, a
refusé la pairie. Voyez pourtant comme on m'y traite; je suis on ne
peut mieux. C'est en somme une excellente place. Mais c'est trop de
bonté à vous de vous arrêter à ces détails.»
Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de supériorité
et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les épines, et
le sang-froid lui manquait pour couper court à cette piquante
conversation.
«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte les
familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain.
--Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore derrière
moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison. À tout prix,
les jeunes pensionnaires veulent passer leurs jours de congé hors
des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, monsieur Osborne, comme
dix-huit mois d'expérience nous changent! dix-huit mois, remarquez-le
bien, passés avec des personnes de bon ton et de noble race. Quant à
cette bonne Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous,
et on aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en
belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la Cité!...
Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph?
--Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait pas
trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air de bonhomie.
--Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour lui ne m'a
pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce que vous avez l'air
d'insinuer par vos regards fort charitables et fort significatifs, je
n'aurais pas dit non, je l'avoue.»
Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En vérité, vous
êtes bien bonne.»
«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir pour
beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-soeur de George
Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils de.... Quel était
votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, ne vous fâchez pas. Ce
n'est pas votre faute si vous avez un grand-papa. Et d'ailleurs, je
suis parfaitement d'accord avec vous que j'aurais, sans répugnance,
épousé M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille sans
fortune? Maintenant vous avez tout mon secret. Je suis franche et
ouverte, et, tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler
cette circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia, M.
Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il?»
George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca eût
raison contre lui, mais elle avait au moins réussi avec un plein
succès à le mettre dans son tort. Il battit donc en retraite tout
honteux et humilié, pensant que, s'il restait une minute de plus, il
pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule sous les yeux d'Amélia.
Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la petitesse de
se venger d'une femme en racontant par derrière ses petites histoires
scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher de faire le lendemain
au capitaine Crawley d'adroites confidences sur le compte de miss
Rebecca: c'était une femme rusée, dangereuse, une coquette finie,
etc., etc.... Crawley reçut tous ses détails en riant, et avant
vingt-quatre heures Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était
rapporté. Cela ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle
avait conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui
disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué par lui,
et elle l'affectionnait en conséquence.
«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon Crawley, qui
venait de lui vendre son cheval et de lui gagner une vingtaine de
guinées après le dîner; il est de mon devoir de vous avertir, car je
me connais en femmes, et je vous engage à vous tenir sur vos gardes.
--Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant de
reconnaissance; vous avez l'oeil trop pénétrant pour qu'on vous
trompe.»
Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant
Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il avait
conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon, tout rond,
d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et fourbe miss Sharp.
«Contre qui? demanda vivement Amélia.
--Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas ainsi
l'étonnée.
--Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia.
Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus subtile, un
instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui avait échappé
à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et surtout à la vue un peu
obtuse du jeune lieutenant Osborne, aux épaisses moustaches.
Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau à
l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute de l'occasion
pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une de ces petites
conspirations qui sont tout le bonheur de la vie féminine. Et nous,
avec notre privilége de romancier qui nous introduit partout, il
nous fut permis de voir Amélia se posant devant son amie Rebecca, lui
prenant les deux mains et lui disant ces seules paroles:
«Je sais tout.»
Sur quoi Rebecca l'embrassa.
Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes femmes sur
ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine
public.
Peu après les événements que nous venons de rapporter, miss Rebecca
Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à Park-Lane, on vit dans
Great-Gaunt-Street un écusson de plus figurer parmi ceux qui formaient
déjà la décoration de ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la
maison de sir Pitt Crawley, il n'annonçait point cependant la mort
du digne baronnet. C'était un écusson de femme. Quelques années
auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue
la douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson
enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison du
baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir
Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées sur l'écu avec
celles du baronnet n'appartenaient point à la pauvre Rose: la fille
du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur
l'écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu'à la mère de sir
Pitt, ainsi que le _resurgam_ écrit en devise, et accompagné pour
support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un
écusson, le _resurgam_, quel sujet fécond pour moraliser!
M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à cette femme
délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait quitté le monde,
raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des années il
était seul à lui témoigner des égards et des attentions. Telle était
dès longtemps l'unique consolation de cette âme faible et abandonnée.
La matière chez elle avait longtemps survécu à l'esprit. Le coeur
était mort pour qu'elle pût devenir la femme de sir Pitt.
Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres à
négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations et à se
disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait néanmoins le temps
d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire notes sur notes à Rebecca
pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir à la campagne
auprès de ses jeunes élèves, qui n'avaient plus personne pour les
surveiller depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne
voulait pas entendre parler de départ; car, bien que Londres ne
possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à
l'écart, sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de
leur société, ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était
excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, et sa
passion pour Rebecca était encore dans sa première ardeur.
La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à une grande
douleur ni à de longs commentaires dans la maison de miss Crawley.
«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss Crawley;
puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que mon frère aura la
convenance de ne pas convoler à de nouvelles noces.
--C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua Rawdon,
toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour son aîné.
Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus
triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce jour-là le
salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards,
ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils
eurent ensemble une longue conversation.
Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit tressaillir
miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman français,
lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée:
«Voici sir Pitt, madame!»
On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.
«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à Bowls qu'il
réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même, et dites que je me
sens trop mal pour recevoir personne. Mes nerfs sont trop agités pour
qu'il me soit possible de supporter la vue de mon frère en ce moment.»
Cela dit, miss Crawley reprit son roman.
«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant vers sir
Pitt, qui se disposait à monter.
--Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss Becky;
venez avec moi dans le salon.»
Ils entrèrent tous deux.
«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle», dit
le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant sur la table
ses gants noirs et son chapeau orné d'un large crêpe.
Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait sur elle
si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le point de trembler de
tous ses membres.
«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss Crawley
ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves.
--Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir Pitt, et
vous n'en restez pas moins auprès de ma soeur, qui vous jettera de
côté un de ces quatre matins, comme une paire de vieux souliers dont
elle n'a plus que faire. Je vous le répète, j'ai absolument besoin de
vous. Je m'en vais pour l'enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui
ou non?
--Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de m'en
aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en proie à une
violente agitation.
--Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant
sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce qui nous
arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison va tout
de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes comptes sont
embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez, chère Becky, revenez.
--Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca.
--Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit le
baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous satisfaire?
Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez à coup sûr. Au diable
la naissance; vous valez toutes les ladies du monde. Vous avez autant
d'esprit dans votre petit doigt qu'il s'en trouve dans toutes
les têtes réunies de toutes les femmes des baronnets du comté.
Voulez-vous, oui ou non?
--Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.
--Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais encore
solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je vous rendrai
heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce qui vous plaira; vous
dépenserez ce que vous voudrez; rien ne vous sera refusé. Je vous
constituerai un douaire en cas de mort; tout se passera en règle.
Hésitez-vous encore?»
En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un air de vieux
satyre.
Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en arrière. Dans
le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas encore vue manquer de
sang-froid; mais sa présence d'esprit lui fit ici complétement défaut.
Les larmes les plus vraies coulèrent de ses yeux.
«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!... _déjà
mariée_!»
CHAPITRE XV.
Où l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp.
Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons que de
ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne le dernier acte
de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet de plus beau qu'une image
de l'Amour à genoux devant la Beauté?
Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible qu'elle était
déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble posture qu'il
avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations qui rendirent
la pauvre petite Beauté plus tremblante encore qu'elle n'était en
prononçant ces malencontreuses paroles.
«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première
explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer de moi,
Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling de dot?
--Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la voix
tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.
En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la cheminée.
On eût dit une statue de la Douleur, bien capable d'amollir le coeur
le plus endurci.
«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à toutes
vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui vient de
m'arracher mon secret.
--Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous
mariée? où cela s'est-il fait?
--Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur!
permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement! ne me
séparez point de mon cher Crawley-la-Reine!
--Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet, s'imaginant
qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky, venez si vous le
voulez. À parti pris conseil donné. L'offre que je vous faisais était
belle cependant. Revenez au moins comme gouvernante. Vous pourrez
toujours en faire à votre tête.»
Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser le
coeur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait accoudée sur
le marbre de la cheminée.
«L'infâme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit à
une honteuse pensée; ne pensez plus à lui, Becky, je prendrai soin de
vous.
--Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner à
Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de vous, comme
par le passé, alors que vous m'exprimiez votre satisfaction des
services de votre petite Rebecca. Quand je pense aux offres que vous
venez de me faire, mon coeur se remplit de gratitude; oh! oui, je vous
l'assure. Je ne puis être votre femme, permettez-moi.... d'être votre
fille!»
À ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus tragique,
et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt entre ses deux
petites mains blanches et lisses comme le satin, elle le regardait
en face avec une expression de tendresse et de confiance. La porte
s'ouvrit alors, et miss Crawley apparut sur le seuil.
Mistress Firkin et miss Briggs s'étaient trouvées par hasard à la
porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient dans cette
pièce, et par hasard aussi elles avaient vu, à travers le trou de la
serrure, le vieux bonhomme aux pieds de la gouvernante, et entendu ses
offres généreuses. À peine avait-il fini que mistress Firkin et miss
Briggs s'étaient élancées sur l'escalier, et, se précipitant dans la
chambre où miss Crawley lisait son roman français, avaient apporté à
cette vieille dame l'étourdissante nouvelle que sir Pitt, à genoux,
faisait une déclaration à miss Sharp. Si vous calculez le temps
nécessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour que miss
Briggs et mistress Firkin soient grimpées jusqu'à l'étage supérieur,
le temps nécessaire à miss Crawley pour s'étonner, laisser tomber
son volume de Pigault-Lebrun et enfin descendre les escaliers, vous
reconnaîtrez l'exacte précision de cette histoire et comment miss
Crawley dut se présenter à la porte de la salle, au moment où Rebecca
se trouvait dans une attitude suppliante.
«C'est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur, dit miss
Crawley avec un regard et une expression de dédain. On me disait que
vous étiez à genoux, sir Pitt: mettez-vous donc encore à genoux, et
voyons un peu le joli tableau que cela fait.
--J'ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant, et je
lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady Crawley.
--Comment! vous avez refusé ses offres?» dit miss Crawley tout ébahie.
Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux
d'étonnement et la bouche de stupéfaction.
«Oui, je l'ai refusé, continua Rebecca d'une voix triste et
larmoyante.
--Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous
fait une déclaration formelle? demanda la vieille dame.
--Oui, dit le baronnet, c'est la vérité.
--Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit?
--Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.
--Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa miss Crawley.
--Pas le moins du monde,» répondit sir Pitt avec un sang-froid, une
bonne humeur qui laissa miss Crawley tout étonnée.
Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux d'une pauvre
gouvernante et éclate de rire quand elle lui refuse sa main, qu'une
pauvre gouvernante refuse un baronnet flanqué de quatre mille livres
sterling de revenu, miss Crawley ne pouvait s'expliquer ces mystères.
Il y avait là une intrigue qui surpassait en complication toutes
celles de son bien-aimé Pigault-Lebrun.
«Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, continua-t-elle
sans pouvoir revenir de sa surprise.
--C'est fameux! dit sir Pitt, qui eût pensé cela? C'est un vrai démon,
un petit renard, disait-il à part lui en souriant de plaisir.
--Qui eût pensé quoi? criait miss Crawley en frappant du pied. Voyons,
miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce du Prince régent, et
ne trouveriez-vous pas notre famille assez bonne pour vous?
--L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous êtes entrée,
témoigne assez du prix que j'attache à l'honneur que ce noble et
excellent homme daignait me faire. Il faudrait n'avoir point de coeur
si, en retour de tant de bonté, de tant d'affection pour la pauvre
orpheline, pour l'enfant abandonnée, elle vous payait par de la
froideur et de l'insensibilité. Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma
tendresse, ma vie, mon dévouement, tout vous appartient pour l'appui
que j'ai trouvé auprès de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance,
miss Crawley? Ah! c'en est trop.... mon coeur succombe à tant
d'émotions....»
En même temps, elle se laissa tomber d'une façon si tragique sur une
chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie de sa douleur.
«Que vous m'épousiez ou non, vous êtes une bonne petite fille, Becky,
et je serai votre ami, entendez-vous?» dit Pitt en mettant son chapeau
à crêpe.
Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d'un grand poids; car ainsi
son secret restait ignoré de miss Crawley, et elle pouvait encore
jouir de quelque temps de répit.
Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à l'honnête
Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la suivre dans sa
chambre. Briggs et miss Crawley, au comble de la curiosité, se mirent
à commenter ce singulier événement. Firkin, non moins émue, descendit
dans les régions de la cuisine, et mit au courant de l'affaire la
population mâle et femelle de l'endroit. Firkin fut si frappée de
cette aventure, qu'elle jugea à propos d'écrire, par le courrier du
soir, que, sauf le respect qu'elle devait à mistress Bute Crawley et à
la famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main à miss Sharp, et
qu'elle l'avait refusée, à l'étonnement général.
Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjouissait de
partager de nouveau les confidences de sa maîtresse, ces deux dames
n'en revenaient point de la proposition de sir Pitt et du refus de
Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement qu'il devait s'élever
quelque obstacle par suite d'un attachement antérieur; autrement,
suivant elle, la jeune femme n'aurait pas refusé une offre si
avantageuse.
«Vous auriez accepté, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley avec un
air de bonté.
--Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir la soeur de
miss Crawley? répondit Briggs par une périphrase évasive.
--Eh bien! après tout, Becky eût fait une très-bonne lady Crawley,»
observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la jeune fille.
Elle était d'autant plus libérale dans son admiration qu'elle n'avait
plus de sacrifice à faire.
«C'est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d'esprit dans son
petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez dans toute votre
personne. Ses manières sont excellentes, et surtout depuis que je l'ai
formée. C'est une Montmorency, on le voit bien, Briggs, et le sang est
après tout quelque chose, quoique, pour ma part, je m'élève au-dessus
de ces préjugés. Elle eût tenu son rang au milieu de ces orgueilleux
et stupides personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse
fille du quincaillier.»
Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérieur devenait
l'objet de leurs conjectures.
«Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez toujours quelque
sot roman, dit miss Crawley; et vous-même, qu'avez-vous fait de votre
bel amour pour ce maître d'écriture? Allons, Briggs, ne pleurez pas;
et à quoi bon pleurer ainsi? Vos larmes ne le ressusciteront pas; et
je suppose que cette infortunée Becky n'aura pas été moins niaise,
moins sentimentale que.... Il y a là-dessous un apothicaire, un
commis, un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette
espèce.