suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil que Rebecca
eut le temps de prendre plusieurs heures de repos sur un sofa, au pied
du lit de sa protectrice. Peu de jours après miss Crawley se trouva
si bien qu'elle eut la force de se lever, et, pour son plus grand
divertissement, Rebecca lui donna traits pour traits la représentation
de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de
se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec un si
admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon la plus gaie la
visite des docteurs, ce qui les étonna davantage, car ils trouvaient
toujours cette enfant du siècle en proie au plus terrible abattement,
à toutes les horreurs de la mort, dès qu'elle éprouvait le moindre
malaise.
Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de venir, et Rebecca
lui faisait le bulletin de la santé de sa tante. La convalescence fut
si rapide que bientôt la pauvre miss Briggs fut admise au bonheur
de voir son amie. Les personnes au coeur sensible pourront seules se
faire une idée des émotions larmoyantes de ce tempérament sentimental
et du caractère touchant de cette entrevue.
Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca contrefaisait
la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité, et la
caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable protectrice.
Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley et de son
départ de la maison de son frère sont d'une nature si peu romantique,
qu'on serait gêné de les expliquer dans un roman destiné à une société
élégante et sentimentale. Comment, en effet, faire comprendre à une
femme délicate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et
trop mangé, et que l'abus du homard à un souper de la cure était
l'origine de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à
l'humidité du temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant
l'expression du révérend, avait bien manqué de faire le grand saut.
L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la famille, et
Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante mille livres pour le
commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa vieille
tante un choix de ses brochures religieuses pour la préparer à
quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pour un autre monde. Mais
un excellent médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard
qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui donna
assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.
Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le
dénoûment de cette affaire.
Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de miss Crawley,
et que des messagers, envoyés d'heure en heure du presbytère,
rapportaient des nouvelles de sa santé à ses affectionnés parents,
dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup
plus malade, mais à qui on ne faisait aucune attention. C'était lady
Crawley elle-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête:
sir Pitt n'avait consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui
coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l'indisposition de miss
Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonnée
aux progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à une
mauvaise herbe du parc.
Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable
enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une
garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir ses
potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée longtemps
avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle
domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation à
retourner à Londres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les
tortures de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de leur
disgrâce commune.
Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de congé à
cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement à la
maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et il s'y trouva
plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il sans penser à
mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait sa porte, et la figure
crochue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel motif
avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre? Ah! c'était sans doute un
généreux sentiment de rivalité, c'était à qui serait le plus empressé
autour du lit de la malade. Rebecca venait les consoler et leur rendre
à tous deux du courage, ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et
tantôt pour l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient
bien désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager de
confiance.
Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait
pour les maintenir en bonne intelligence; puis après, elle
disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait pour le
dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de M. Horrocks et
de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et
presque mortelle dans la chambre de miss Crawley; mais ses petits
nerfs semblaient être d'acier. Les fatigues et l'ennui qui sont le
partage d'une garde-malade ne pouvaient lasser son dévouement à toute
épreuve.
Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur les
dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la malade, sur sa
colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille dame passait de
longues heures à pousser des cris perçants dans l'effroi de cette
autre vie dont elle n'avait jamais l'air de se douter quand elle était
en bonne santé. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme
mondaine, égoïste, désagréable, au coeur sec, se tordant au milieu des
angoisses de la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau
dans la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer et
à prier!
Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience
inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle exemplaire
lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle se montra
toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre bruit, et se
contentant tout au plus de quelques instants de repos. À peine
surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. Son teint
pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un cercle un peu
plus noir que de coutume; mais, hors de la chambre de la malade, on
la trouvait toujours souriante, fraîche et bien mise, et, sous son
peignoir et son bonnet, elle était aussi séduisante que dans les plus
belles robes de bal.
Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir fou.
La flèche empennée de l'amour avait traversé son épaisse enveloppe.
Six semaines de rapports continuels et de vie commune avaient suffi
pour lui faire rendre les armes. Il mit dans sa confidence sa tante
du presbytère et tous ceux qui voulaient l'entendre. Mistress Bute le
plaisantait à ce propos; depuis longtemps elle s'était aperçue de
sa forte passion; elle lui disait de prendre garde, et finissait par
avouer que miss Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive,
la plus adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus
affectueuse. Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de
cette jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait
jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante,
et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à Rawdon de
retourner à son régiment, dans la Babylone moderne, et de ne point
abuser des sentiments confiants d'une pauvre innocente.
Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de coeur du
jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss Sharp à la cure et
de la reconduire au château, comme nous l'avons vu plus haut. Quand
de certains hommes vous aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne
et l'hameçon et tout l'attirail qui va servir à les prendre, ils n'en
sont pas moins à tourner béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y
viennent et qu'ils l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant
sur le sable. Rawdon reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention
manifeste de le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait
pas bien loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde
faisait, à l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de
mistress Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres.
«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss Sharp sera un
jour de votre famille.
--Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. Sera-ce
comme ma cousine? François est fort tendre avec elle? est-ce là ce que
vous voulez dire?
--Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans les yeux.
Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur. Non, non, ce
pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a un engagement
avec Jane de la Moutonnière. Vous autres hommes, vous avez les yeux
bouchés; vous êtes de crédules et aveugles créatures. S'il arrive
quelque accident à lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en
résultera? Miss Sharp deviendra votre belle-mère.»
À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner de
sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait pas à dire non:
l'inclination peu dissimulée de son père pour miss Sharp ne lui
avait point échappé. Il connaissait fort bien le tempérament du vieux
baronnet: c'était un homme fort peu en peine des délicatesses de
conscience. Sans demander une plus longue explication, il entra au
logis en tordant sa moustache, et bien convaincu qu'il tenait enfin le
secret de la diplomatie de mistress Bute.
«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa Rawdon;
cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit sur la pauvre
enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille et de devenir lady
Crawley.»
Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon goût
ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci
redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda en face et
lui dit:
«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais pour ce qu'il
vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne pensez pas au moins
qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. Vous n'avez pas dans la tête
que je sois incapable de défendre mon honneur, dit cette petite femme
avec un regard de reine.
--Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et puis
voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches.
--Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle avec un
accent d'indignation.
--Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre le dragon
à la langue pâteuse.
--Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité personnelle,
parce que je suis pauvre et sans amis, et que les gens riches
eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante que je suis, il ne
faut pas croire que j'aie moins de jugement, de délicatesse, que je
sois de moins bonne race que tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je
suis une Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas
une Crawley?»
Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait allusion
à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement étranger qui
ajoutait un grand charme à sa voix naturelle claire et sonore.
«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus dans son
apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté, mais non le
déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte venant....
de vous!»
Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent de
larmes.
«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour l'amour du
ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres.... Arrêtez,
Rebecca....»
Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade
de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition mentionnée plus
haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante et plus gaie que jamais.
Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des signes, des clignements
d'yeux, des supplications maladroites de l'officier aux gardes; elle
le laissait à son humiliation et aux tortures de son fol amour. Chaque
jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute.
Le gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus
amoureux.
Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse devant
les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa soeur, il n'aurait
jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements de leur
incomparable gouvernante. Le vieux château, en son absence, avait
l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y rendre utile et agréable.
Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées et corrigées; ses écritures
n'étaient plus au courant; les affaires de sa maison et ses
nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis le départ de son petit
secrétaire. Il était facile de voir quel besoin il avait d'un
tel secours, d'après le style, la rédaction et l'orthographe des
nombreuses lettres qu'il lui envoyait, avec prière et même avec
recommandation expresse de les corriger. Presque chaque jour on
apportait une lettre du baronnet, adressant à Becky les plus vives
instances pour son retour; à miss Crawley les raisonnements les
plus pathétiques au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans
l'éducation de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit
de miss Crawley.
Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme demoiselle
de compagnie; mais sa place devenait une sinécure dérisoire. Elle
vivait désormais ou dans le salon, en société du gros épagneul, ou de
temps à autre dans le cabinet de la femme de charge, avec la maussade
Firkin. Cependant, bien que la vieille dame ne voulût en aucune
manière entendre au départ de Rebecca, celle-ci n'était point
installée comme titulaire de l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à
l'exemple de beaucoup de gens riches, avait l'habitude d'accepter de
ses inférieurs tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans
plus se faire de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus
le besoin. La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu
commune et presque inconnue; elles reçoivent les services des gens
nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel droit vous
plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre amitié pour les
riches est à peu près aussi sincère que celle qu'ils vous témoignent
en retour. C'est l'argent que vous aimez, et non pas l'homme; et, si
les rôles étaient intervertis entre Crésus et son laquais, vous savez
bien, mendiants de bonne maison, de quel côté se tourneraient vos
flatteries.
En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs toujours
si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que notre vieille
rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces trésors d'amitié,
conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement de sa garde-malade
et nouvelle amie. Miss Crawley avait souvent ruminé ce principe dans
sa tête, qu'on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments
des autres sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette
conclusion; et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là ne
peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et d'une
grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui avait-elle
donné deux robes neuves, un vieux collier et un châle. C'était à elle
qu'elle se plaignait de ses amis les plus intimes: peut-on donner
une plus grande preuve de confiance et d'amitié? Elle lui bâtissait
parfois les plus brillants projets d'avenir, comme, par exemple, de
la marier à Clump, son apothicaire, ou de lui procurer quelque
établissement avantageux du même genre; le moins c'était de la
renvoyer à Crawley-la-Reine quand elle serait lasse de l'avoir auprès
d'elle et que la saison de Londres commencerait.
Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre au salon,
Becky lui chanta des romances et inventa mille moyens de la distraire.
Quand elle fut assez bien pour sortir en voiture, Becky l'accompagna.
Dans les promenades qu'elles firent ensemble, parmi toutes les
maisons où l'amitié bienveillante de miss Crawley pouvait l'aider
à s'introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du côté de
Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire.
Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été échangées
entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence de Rebecca
dans le Hampshire, leur amitié éternelle avait, s'il faut l'avouer,
souffert une baisse considérable, et son grand âge la rendait si
branlante et si caduque, qu'elle était menacée d'un prochain trépas.
Et puis les deux jeunes filles avaient eu chacune à songer à leurs
affaires; tandis que Rebecca cherchait à s'avancer de plus en plus
dans l'esprit de ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours
absorbée dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se
jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité qui
caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua son rôle
dans cette rencontre avec la plus bruyante et la plus démonstrative
tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa son amie et se trouva
coupable d'un peu de froideur à son égard.
Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à sortir.
Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens s'étonnaient
de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête Sambo, le nègre
de notre connaissance, comme un des naturels de l'endroit. Mais
quand Amélia descendit avec sa figure sereine et souriante pour être
présentée par son amie à miss Crawley, qui désirait la voir et était
trop mal pour quitter sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane
fut plus que jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à
Bloomsbury, et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la figure
aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait avec grâce et
timidité présenter ses hommages à la protectrice de son amie.
«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix! dit miss
Crawley pendant la route, après cette courte entrevue. Ma chère
Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la venir à Park-Lane,
entendez-vous?»
Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel dans les
manières, joint à un peu de timidité, avait le don de la charmer.
Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime à s'entourer de beaux
tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là, à diverses reprises, elle
parla avec enthousiasme d'Amélia; elle en entretint son neveu Rawdon,
qui vint religieusement partager, à dîner, le poulet de sa tante.
Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous peu se
marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne passion.
«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine Crawley;
puis, après un petit effort de mémoire, il se souvint, ainsi qu'il
convenait à un homme au service, qu'il devait être sur les cadres du
***e régiment.
Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du régiment.
«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.
--Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et qui s'en va
de droite et de gauche; ah! je le connais bien. Osborne est un beau
jeune homme avec d'épaisses moustaches noires.
--Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la fierté, je
vous assure, à raison de leur dimension.»
Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; et les
dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire dès
que son accès d'hilarité fut passé.
«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné
deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des
prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce jour-là,
sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de force; que la
peste l'étrangle!
--Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous n'êtes, reprit
miss Crawley, fort réjouie de cette histoire.
--C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard comme il n'y en
a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout l'argent qu'ils veulent.
Il irait au diable pour se faire voir avec des monseigneurs. Il leur
paye des dîners à Greenwich, où ils amènent toute leur société.
--Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société?
--Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être. On n'en
voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!»
Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant avoir fait
une délicieuse plaisanterie.
«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria sa tante.
--Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément
riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité ont besoin d'être
saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte avec lui, je vous assure.
Ah! ah! ah!
--Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un mari joueur!
--Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton
solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine
inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir ici.
--Est-il présentable? demanda la tante.
--Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le capitaine
Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez à recevoir un peu;
et sa.... comment l'appelez-vous déjà?... sa belle adorée.... enfin,
miss Sharp, vous savez bien.... qu'il nous l'amène. Moi, je vais lui
écrire un billet pour l'engager à venir, et nous verrons s'il est
aussi fort au piquet qu'au billard. Son adresse, miss Sharp?»
Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu de jours
après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait une lettre
couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, avec une invitation
de la part de miss Crawley. Rebecca envoya une autre invitation à sa
chère Amélia, qui n'hésita point à accepter, quand elle eut appris que
George devait être de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer
la matinée chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle.
Rebecca affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans
contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait
dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque voulait
la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec une douceur
et une bonté inaltérables. Miss Crawley se montrait d'une amabilité
remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amélia était poussé
au fanatisme. Elle n'était pas plus gênée pour parler d'elle en sa
présence que si c'eût été une poupée, une femme de chambre ou un
tableau. Son admiration dépassait toute limite. J'admire fort cette
admiration que le beau monde tient toujours au service d'une classe
inférieure. On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette
bienveillance exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup à
la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les trois dames de
Park-Lane, la plus aimable à son goût était l'honnête miss Briggs.
Elle sympathisait avec l'honnête Briggs comme avec une personne
serviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complétement ce
qu'on appelle le savoir-faire.
George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine Crawley.
La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur héritier de
Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes soeurs, qui n'étaient point
invitées, dissimulèrent la mortification qu'elles éprouvaient de cette
omission. Toutefois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans
le Dictionnaire de la noblesse, et étudièrent tous les détails donnés
par ce livre sur la famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie
et leur parenté, etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon et
aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se mit à sa
disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques questions
sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tenante, si miss
Crawley n'avait formellement banni de sa maison toute espèce de jeu.
Ce jour-là, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il
l'avait apportée, au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant
ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que
Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble et
passer la soirée en joyeuse compagnie.
«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss Sedley,
fit Crawley avec un coup d'oeil d'intelligence. Pour jolie, en voilà
une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter.
Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait donc un
véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.