une correspondance télégraphique s'était établie, à l'aide de leurs
yeux, entre les trois autres dames, et sans plus tarder le tintement
de la cloche obéissante annonçait le repas demandé. Au dernier coup,
le chef de la famille, plongeant ses mains dans les larges poches de
sa redingote bleue ornée de larges boutons de cuivre, descendit sans
nouvel avertissement, en lançant de temps à autre un coup d'oeil de
mauvaise humeur vers son escorte féminine.
«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant à
pas comptés le maître de céans.
--Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss Wirt.
Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence derrière
son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. M. Osborne
marmotta un _Benedicite_ qui ressemblait plutôt à une malédiction,
puis on enleva les grands couvre-plats d'argent. Amélia était comme
la feuille, car elle se trouvait à côté du rébarbatif Osborne, sans
soutien ni appui auprès d'elle, George manquant et sa place restant
vide.
«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant la grande
cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en offrit de la
même façon à tout le reste de la compagnie, puis ne prononça plus une
seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss Sedley, dit-il enfin; elle
ne peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n'est pas mangeable.
Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vous chasserez la
cuisinière.»
Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la même
malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques sur le
poisson; il se répandit en malédictions contre Billingsgate d'un ton
tout à fait tragique et bien en rapport avec un si grave sujet. Puis
il rentra dans le silence et avala coup sur coup plusieurs verres,
affectant un air de plus en plus féroce. Enfin un vigoureux coup de
marteau, annonçant l'arrivée de George, remit chacun un peu plus à son
aise.
Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait
attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de soupe et
de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il trouvait
le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur contrastait
singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne cessa de jaser
pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le monde en général
et en particulier d'une personne que nous croyons inutile de nommer.
Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange et le
verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de ces tristes
dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer au salon;
aussitôt elles se levèrent toutes et partirent. Amélia espérait que
Georges viendrait bientôt la rejoindre. Elle joua à son intention ses
valses favorites sur le grand piano à queue qui ornait le salon du
premier étage. Cet innocent artifice resta sans succès; on aurait dit
qu'il fermait l'oreille. Elle joua peu à peu sur un ton de plus en
plus faible, et, toute désappointée, finit par quitter le piano. Ses
trois amies exécutèrent pour elle les morceaux les plus beaux et
les plus brillants du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les
notes, et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes
pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, ne
lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux fixés sur
elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui reprocher
quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté le café elle avait
tressailli, comme si le sommelier Hicks lui présentait une coupe
de poison. Quel mystère se cachait là-dessous? Oh! les femmes! les
femmes! c'est un besoin pour elles de réchauffer leurs plus noirs
pressentiments, de caresser leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi
qu'on les voit entourer de la plus vive tendresse un enfant difforme
et contrefait.
Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi communiqué
à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. Avec ce sourcil à la
Jupiter, ce regard injecté de bile, comment obtenir du caissier donné
par la nature l'argent dont George avait absolument besoin? Il entama
l'éloge du vin de son père. C'était en général un des moyens qui
réussissaient le mieux pour apprivoiser le vieillard.
«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin de valoir
le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles de celles que
vous m'avez envoyées l'autre jour.
--En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient à huit
schellings la bouteille.
--Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine pour six
guinées, dit George en riant. Je connais un des plus grands hommes du
royaume qui en demande.
--En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite, à celui-là.
--Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, Heavytop
lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le général le trouva
excellent, et il en aurait désiré une feuillette pour le commandant en
chef, qui est la main droite de son Altesse Royale.
--Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros sourcils déjà
moins froncés.
George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il lui avait
donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un emprunt à fonds
perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel, quoique assez
cordial, lui dit de tirer la sonnette pour faire servir le bordeaux.
«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son Altesse Royale
elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas, et tout en buvant j'ai
à vous entretenir d'affaires sérieuses.»
Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du bordeaux,
et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile. Cette cloche
éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments. À force
d'avoir des pressentiments, on finit toujours par en avoir de vrais.
«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après avoir
doucement savouré son premier verre, ce que je veux connaître, c'est
où en sont vos affaires avec... cette petite fille qui est là-haut!
--Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George en
faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair, monsieur...
L'excellent vin!
--Qu'entendez-vous par: _C'est assez clair, monsieur_?
--Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée dans les
reins, je suis un honnête homme, je ne passe point pour un bourreau
de femmes; mais enfin, il faut reconnaître qu'elle m'aime autant qu'on
peut aimer, et il ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s'en
convaincre.
--Et vous, le lui rendez-vous?
--Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser? Je
suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention arrêtée depuis
longtemps entre nos deux familles?
--Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai appris
de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley des gardes,
l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, monsieur, prenez
garde!»
Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une bouche
emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme titré, il
n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui donner du
milord, comme doit faire tout sujet britannique aux idées libérales.
Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le Dictionnaire de la
Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré, prenait plaisir à
le citer à tout propos, et faisait à ses filles un gros morceau de Sa
Seigneurie. C'était un bonheur pour lui de se prosterner aux pieds du
susdit personnage comme un mendiant napolitain s'étale aux rayons du
soleil. George se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord
que son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux
rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus douce:
«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. Mon
but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure société de
l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que vous faites, comme vous
le pouvez avec ma fortune.
--Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins, merci!
Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les gens du grand
monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.»
Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se trouvait
le restant de la somme avancée par Dobbin.
«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand anglais
ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien celles des autres,
George, mon garçon, et Dieu seul sait si je vous les refuse. Allez
chez M. Chopper demain, en passant par la Cité; il tient quelque chose
à votre disposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant
que je serai sûr que vous fréquenterez la bonne société. C'est que,
voyez-vous, il y a toujours quelque chose à gagner dans la bonne
société. Je n'ai pas d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus
humbles; mais les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter:
fréquentez notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon,
qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, et pour ce
qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard prirent un
air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut que jeunesse
se passe. Seulement il y a une chose que je vous défends expressément;
autrement, vous n'obtiendrez plus un schelling de moi: c'est le jeu,
monsieur.
--Cela va sans dire, monsieur.
--Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous donc que
vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un agent de change?
George, je veux savoir votre pensée là-dessus.
--Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est un
arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un siècle entre
vous et M. Sedley.
--C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur. J'avoue que
Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a mis en passe de la
gagner par mes talents, mon génie et la brillante position que j'ai
acquise, je puis le dire, dans le commerce des suifs et dans la cité
de Londres. J'en ai déjà témoigné ma reconnaissance à Sedley, et il en
a éprouvé les effets, comme le marque mon livre de caisse. George, je
vous le dis en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me
plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas non plus,
et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi bien qu'homme de
Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. Il aura voulu jouer pour
son propre compte, c'est là toute ma peur. De plus, j'ai entendu dire
que _la Jeune-Amélie_, capturée par un corsaire américain, avait été
armée par lui. Ce qui est sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia
avant que j'aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne veux point
dans ma famille la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas
bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.»
Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George reconnut
à ce signe que l'entretien était fini et que son père allait faire un
somme.
Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur. Depuis
bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour elle,
aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable dans la
conversation. Ah! sans doute son coeur généreux s'enflammait d'une
ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la menaçait, ou peut-être
la seule pensée de perdre cette chère petite fille la lui rendait
encore plus précieuse.
Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse soirée.
Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance qu'il avait
chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il s'approchait d'elle ou la
contemplait de loin. Aucune des soirées passées chez M. Osborne ne lui
avait paru aussi rapide. Elle se sentit presque fâchée de voir arriver
M. Sambo, qui lui apportait son châle.
Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle, puis se
rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier commis de
son père. Il en reçut un morceau de papier qu'il échangea chez Hulker
et Bullock et qui lui remplit sa poche d'argent. Au moment où George
entrait dans la maison, le vieux John Sedley quittait le bureau du
caissier avec une figure fort triste. Mais le filleul était trop
joyeux pour remarquer la figure abattue du digne agent de change et
les regards affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté.
Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec
lui, comme les jours précédents.
Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait sur M.
Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient de prendre
dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans une sébille les
souverains pour les donner à qui de droit, M. Quill cligna de l'oeil
dans la direction de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M.
Driver lui répondit par un autre clignement.
«Valeur nulle, murmura M. Driver.
--Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill. M. George
Osborne, voulez-vous vérifier?»
George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, et il
paya le soir même à Dobbin les cinquante livres qu'il lui devait.
Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres et des
plus longues. Son coeur débordait d'amour, mais elle était encore en
proie à de funestes pressentiments, «Comment expliquer les farouches
regards de M. Osborne? lui demandait-elle; y aurait-il une brouille
entre mon père et lui?» Son pauvre père était revenu tout triste de la
Cité, et l'alarme était dans la maison. En somme, ses tendresses, ses
craintes, ses espérances et ses pressentiments montaient à un total de
quatre pages.
«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de moi, dit
George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, voilà un punch qui
m'a donné un affreux mal de tête!» Oh! oui, pauvre petite Emmy!
CHAPITRE XIV.
Intérieur de miss Crawley.
Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant vers
une élégante maison de Park-Lane, une voiture de voyage avec une
losange sur la portière. Derrière la voiture était assise une femme
à l'air maussade, aux boucles pleureuses emprisonnées dans un voile
vert, et sur le siége trônait un gros domestique bouffi. C'était
l'équipage de notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces
étaient levées. Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et
la langue à l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux
de la femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en
sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse informe
enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait ce ballot de
vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes se trouvait miss Crawley.
On la monta jusqu'à sa chambre, on la mit au lit, et on entretint
auprès d'elle une température de malade. Des estafettes furent
envoyées aux médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent
aussitôt, se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et
prirent leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était
présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra les
médicaments prescrits par les hommes de l'art.
Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la caserne
de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait sur la paille
étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait avec sollicitude
de l'état de sa respectable parente. Il semblait éprouver pour
celle-ci une tendresse des plus violentes. Aux premiers pas qu'il
fit dans la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawley,
toute découragée et plus maussade que d'habitude, puis miss Briggs,
la demoiselle de compagnie, tout éplorée dans le salon désert. À
la nouvelle de l'indisposition de son amie bien-aimée, elle était
accourue en toute hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance,
dont elle, miss Briggs, avait si souvent adouci les amertumes. Et
maintenant on lui refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley.
Une étrangère présentait à sa place les potions à sa chère amie; une
étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes
étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était réduite
à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez rouge dans son
mouchoir de couleur.
Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre à l'air
maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley arriva sur la pointe
du pied, mit sa petite main dans celle de l'officier qui s'empressait
à sa rencontre, et, jetant un regard de dédain sur la consternée miss
Briggs, fit signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le
conduisit dans la salle à manger maintenant déserte, et dont les murs
avaient été jadis les témoins de si splendides festins.
Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant sans
aucun doute de la malade qui se trouvait à l'étage supérieur; après
quoi la sonnette retentit avec force et au même instant entra M.
Bowls, le gros sommelier de miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait
écouté au trou de la serrure la plus grande partie de la conversation.
Le capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval
qui piaffait toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins
amassés dans la rue.
Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en jetant un
dernier coup d'oeil vers la fenêtre de la salle à manger, où s'était
montrée un instant, pour disparaître presque aussitôt, la figure de la
jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute
à l'étage supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure charité.
Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je le demande.
Le soir même était servi dans la salle à manger un petit dîner pour
deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley,
se rendit alors auprès de sa maîtresse et y fit ses embarras en
l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss
Briggs devant un simple mais appétissant dîner.
Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir la force
d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa une volaille
avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien
articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa
chaise, faillit casser la saucière et retomba de nouveau dans son état
d'affaissement et de torpeur.
«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss Briggs, dit
la même personne à M. Bowls, le gros domestique de confiance.»
Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala
de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec son poulet sur
son assiette.
«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, n'est-ce
pas, miss Briggs? dit la même personne avec un organe caressant; nous
vous remercions de vos bons offices, maître Bowls, et, si cela vous
est égal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.»
Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus
horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.
«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la jeune
dame d'un air froid et légèrement moqueur.
--Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me
voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleur.
--Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, elle a
un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera
dans peu complétement remise. Les ventouses et le traitement médical
l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je
vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.
--Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en
gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans d'affection la plus
tendre, est-ce là le sort que vous réserviez à votre pauvre Arabelle?
--Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un
sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle
dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai
pas grand plaisir à rester sur pied toute ma nuit; je vous céderais
volontiers la place.
--N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues
années? reprit Arabelle; et maintenant....
--Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades ont
des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je
partirai.
--Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de son nez
dans son flacon de sels.
--Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que
je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même entrain. Peuh! elle
sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits
élèves à Crawley-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que
notre amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss Briggs;
je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne
prétends point vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley.
Une semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis que
son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. Donnez-moi
un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; car, je vous
l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»
La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, répondit à cet appel
en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en était pas moins
chagrine de se voir délaissée, et donnait un libre cours à ses amères
récriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une
demi-heure, après le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose
qui vous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne en
question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les
détours les plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.
«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. Je vous
sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»
Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable tempête
de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond
du coeur.
Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte du
salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, cette
porte était doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait
fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les
marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la
tasse que descendait la malheureuse exilée.
«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pièce; eh
bien! Jane?
--Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tête.
--Elle ne se sent donc pas mieux?
--Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se
trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon bec. Oh! miss
Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien de pareil.»
Les grandes eaux recommencèrent à jouer.
«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais guère, en
prenant part aux réjouissances de Noël chez mes bons amis, le révérend
Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais
guère que je trouverais une étrangère installée à ma place dans les
affections de cette chère, toujours chère Mathilde.»
Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait une
teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, par
souscription, un volume de poésie, les _Chants d'un rossignol_.
«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné l'esprit à
tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec
lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. Mistress Bute, au
presbytère, n'en est pas moins entichée; ils en sont tous à ne pouvoir
se passer d'elle. Le capitaine l'aime à la folie, et M. Crawley en est
jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut
plus souffrir auprès d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela,
car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous
ensorcelés.»