M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous ses membres,

une correspondance télégraphique s'était établie, à l'aide de leurs

yeux, entre les trois autres dames, et sans plus tarder le tintement

de la cloche obéissante annonçait le repas demandé. Au dernier coup,

le chef de la famille, plongeant ses mains dans les larges poches de

sa redingote bleue ornée de larges boutons de cuivre, descendit sans

nouvel avertissement, en lançant de temps à autre un coup d'oeil de

mauvaise humeur vers son escorte féminine.

«Que veut dire cela, ma chère? fit l'une d'elles, tout en suivant à

pas comptés le maître de céans.

--Que les fonds sont en baisse, sans doute,» répliqua miss Wirt.

Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silence derrière

son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. M. Osborne

marmotta un _Benedicite_ qui ressemblait plutôt à une malédiction,

puis on enleva les grands couvre-plats d'argent. Amélia était comme

la feuille, car elle se trouvait à côté du rébarbatif Osborne, sans

soutien ni appui auprès d'elle, George manquant et sa place restant

vide.

«De la soupe,» fit M. Osborne d'un ton sépulcral en prenant la grande

cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en offrit de la

même façon à tout le reste de la compagnie, puis ne prononça plus une

seule syllabe. «Enlevez l'assiette de miss Sedley, dit-il enfin; elle

ne peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n'est pas mangeable.

Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vous chasserez la

cuisinière.»

Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la même

malveillance et la même dureté, quelques courtes remarques sur le

poisson; il se répandit en malédictions contre Billingsgate d'un ton

tout à fait tragique et bien en rapport avec un si grave sujet. Puis

il rentra dans le silence et avala coup sur coup plusieurs verres,

affectant un air de plus en plus féroce. Enfin un vigoureux coup de

marteau, annonçant l'arrivée de George, remit chacun un peu plus à son

aise.

Il n'avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l'avait fait

attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de soupe et

de poisson. La première chose venue, tout lui allait. Il trouvait

le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur contrastait

singulièrement avec l'air renfrogné de son père. Il ne cessa de jaser

pendant tout le dîner, à la satisfaction de tout le monde en général

et en particulier d'une personne que nous croyons inutile de nommer.

Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d'orange et le

verre de vin qui formaient comme la conclusion obligée de ces tristes

dîners chez M. Osborne, on donna le signal de passer au salon;

aussitôt elles se levèrent toutes et partirent. Amélia espérait que

Georges viendrait bientôt la rejoindre. Elle joua à son intention ses

valses favorites sur le grand piano à queue qui ornait le salon du

premier étage. Cet innocent artifice resta sans succès; on aurait dit

qu'il fermait l'oreille. Elle joua peu à peu sur un ton de plus en

plus faible, et, toute désappointée, finit par quitter le piano. Ses

trois amies exécutèrent pour elle les morceaux les plus beaux et

les plus brillants du nouveau répertoire. Elle n'entendait point les

notes, et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tristes

pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, ne

lui avait jamais lancé d'éclairs si pétrifiants. Ses yeux fixés sur

elle lorsqu'elle avait quitté la pièce, semblaient lui reprocher

quelque noir forfait; enfin, quand on avait apporté le café elle avait

tressailli, comme si le sommelier Hicks lui présentait une coupe

de poison. Quel mystère se cachait là-dessous? Oh! les femmes! les

femmes! c'est un besoin pour elles de réchauffer leurs plus noirs

pressentiments, de caresser leurs plus affreuses pensées. C'est ainsi

qu'on les voit entourer de la plus vive tendresse un enfant difforme

et contrefait.

Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi communiqué

à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. Avec ce sourcil à la

Jupiter, ce regard injecté de bile, comment obtenir du caissier donné

par la nature l'argent dont George avait absolument besoin? Il entama

l'éloge du vin de son père. C'était en général un des moyens qui

réussissaient le mieux pour apprivoiser le vieillard.

«Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était loin de valoir

le vôtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles de celles que

vous m'avez envoyées l'autre jour.

--En vérité? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient à huit

schellings la bouteille.

--Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine pour six

guinées, dit George en riant. Je connais un des plus grands hommes du

royaume qui en demande.

--En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite, à celui-là.

--Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, Heavytop

lui donna à déjeuner, et il m'emprunta du vin. Le général le trouva

excellent, et il en aurait désiré une feuillette pour le commandant en

chef, qui est la main droite de son Altesse Royale.

--Ah! mais c'est du fameux vin!» dit l'homme aux gros sourcils déjà

moins froncés.

George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu'il lui avait

donnée pour s'aventurer sur le brûlant terrain d'un emprunt à fonds

perdus, lorsque le père, reprenant son air solennel, quoique assez

cordial, lui dit de tirer la sonnette pour faire servir le bordeaux.

«Nous verrons s'il est aussi bon que le madère, que Son Altesse Royale

elle-même, j'en suis sûr, ne dédaignerait pas, et tout en buvant j'ai

à vous entretenir d'affaires sérieuses.»

Amélia avait entendu le coup de sonnette à l'intention du bordeaux,

et alors elle s'était assise avec une agitation fébrile. Cette cloche

éveillait en elle de fâcheux et tristes pressentiments. À force

d'avoir des pressentiments, on finit toujours par en avoir de vrais.

«Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard après avoir

doucement savouré son premier verre, ce que je veux connaître, c'est

où en sont vos affaires avec... cette petite fille qui est là-haut!

--Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George en

faisant claquer sa langue avec volupté, c'est assez clair, monsieur...

L'excellent vin!

--Qu'entendez-vous par: _C'est assez clair, monsieur_?

--Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'épée dans les

reins, je suis un honnête homme, je ne passe point pour un bourreau

de femmes; mais enfin, il faut reconnaître qu'elle m'aime autant qu'on

peut aimer, et il ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s'en

convaincre.

--Et vous, le lui rendez-vous?

--Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'épouser? Je

suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention arrêtée depuis

longtemps entre nos deux familles?

--Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J'ai appris

de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley des gardes,

l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, monsieur, prenez

garde!»

Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une bouche

emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme titré, il

n'aurait pas manqué de lui faire la courbette et de lui donner du

milord, comme doit faire tout sujet britannique aux idées libérales.

Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le Dictionnaire de la

Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontré, prenait plaisir à

le citer à tout propos, et faisait à ses filles un gros morceau de Sa

Seigneurie. C'était un bonheur pour lui de se prosterner aux pieds du

susdit personnage comme un mendiant napolitain s'étale aux rayons du

soleil. George se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord

que son père ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux

rabâcheur le mit à son aise en continuant d'une voix plus douce:

«C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. Mon

but à moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure société de

l'Angleterre. C'est bien là, j'espère, ce que vous faites, comme vous

le pouvez avec ma fortune.

--Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fins, merci!

Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les gens du grand

monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.»

Et il lui tendit une bourse de filet, présent d'Amélia, où se trouvait

le restant de la somme avancée par Dobbin.

«Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand anglais

ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bien celles des autres,

George, mon garçon, et Dieu seul sait si je vous les refuse. Allez

chez M. Chopper demain, en passant par la Cité; il tient quelque chose

à votre disposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant

que je serai sûr que vous fréquenterez la bonne société. C'est que,

voyez-vous, il y a toujours quelque chose à gagner dans la bonne

société. Je n'ai pas d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus

humbles; mais les avantages seront pour vous. Tâchez d'en profiter:

fréquentez notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garçon,

qui n'a pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, et pour ce

qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard prirent un

air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut que jeunesse

se passe. Seulement il y a une chose que je vous défends expressément;

autrement, vous n'obtiendrez plus un schelling de moi: c'est le jeu,

monsieur.

--Cela va sans dire, monsieur.

--Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous donc que

vous n'avez pas mieux à prétendre qu'à la fille d'un agent de change?

George, je veux savoir votre pensée là-dessus.

--Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est un

arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un siècle entre

vous et M. Sedley.

--C'est la vérité; mais les positions changent, monsieur. J'avoue que

Sedley m'a aidé à faire ma fortune, ou plutôt m'a mis en passe de la

gagner par mes talents, mon génie et la brillante position que j'ai

acquise, je puis le dire, dans le commerce des suifs et dans la cité

de Londres. J'en ai déjà témoigné ma reconnaissance à Sedley, et il en

a éprouvé les effets, comme le marque mon livre de caisse. George, je

vous le dis en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me

plaît point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas non plus,

et c'est un vieux routier qui connaît la banque aussi bien qu'homme de

Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. Il aura voulu jouer pour

son propre compte, c'est là toute ma peur. De plus, j'ai entendu dire

que _la Jeune-Amélie_, capturée par un corsaire américain, avait été

armée par lui. Ce qui est sûr, c'est que vous n'épouserez pas Amélia

avant que j'aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne veux point

dans ma famille la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas

bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le café.»

Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et George reconnut

à ce signe que l'entretien était fini et que son père allait faire un

somme.

Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeur. Depuis

bien longtemps il n'avait pas été aussi prévenant pour elle,

aussi empressé à la distraire, aussi tendre, aussi aimable dans la

conversation. Ah! sans doute son coeur généreux s'enflammait d'une

ardeur nouvelle à la pensée du malheur qui la menaçait, ou peut-être

la seule pensée de perdre cette chère petite fille la lui rendait

encore plus précieuse.

Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse soirée.

Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la romance qu'il avait

chantée, l'expression de sa figure lorsqu'il s'approchait d'elle ou la

contemplait de loin. Aucune des soirées passées chez M. Osborne ne lui

avait paru aussi rapide. Elle se sentit presque fâchée de voir arriver

M. Sambo, qui lui apportait son châle.

Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d'elle, puis se

rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper, le premier commis de

son père. Il en reçut un morceau de papier qu'il échangea chez Hulker

et Bullock et qui lui remplit sa poche d'argent. Au moment où George

entrait dans la maison, le vieux John Sedley quittait le bureau du

caissier avec une figure fort triste. Mais le filleul était trop

joyeux pour remarquer la figure abattue du digne agent de change et

les regards affligés que l'excellent vieillard jetait de son côté.

Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu'à la porte en riant avec

lui, comme les jours précédents.

Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait sur M.

Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions étaient de prendre

dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans une sébille les

souverains pour les donner à qui de droit, M. Quill cligna de l'oeil

dans la direction de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M.

Driver lui répondit par un autre clignement.

«Valeur nulle, murmura M. Driver.

--Qu'il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill. M. George

Osborne, voulez-vous vérifier?»

George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, et il

paya le soir même à Dobbin les cinquante livres qu'il lui devait.

Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tendres et des

plus longues. Son coeur débordait d'amour, mais elle était encore en

proie à de funestes pressentiments, «Comment expliquer les farouches

regards de M. Osborne? lui demandait-elle; y aurait-il une brouille

entre mon père et lui?» Son pauvre père était revenu tout triste de la

Cité, et l'alarme était dans la maison. En somme, ses tendresses, ses

craintes, ses espérances et ses pressentiments montaient à un total de

quatre pages.

«Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy! elle est folle de moi, dit

George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, voilà un punch qui

m'a donné un affreux mal de tête!» Oh! oui, pauvre petite Emmy!

CHAPITRE XIV.

Intérieur de miss Crawley.

Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se dirigeant vers

une élégante maison de Park-Lane, une voiture de voyage avec une

losange sur la portière. Derrière la voiture était assise une femme

à l'air maussade, aux boucles pleureuses emprisonnées dans un voile

vert, et sur le siége trônait un gros domestique bouffi. C'était

l'équipage de notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces

étaient levées. Le gros épagneul, qui d'ordinaire passait la tête et

la langue à l'une ou à l'autre portière, était couché sur les genoux

de la femme à l'air maussade. Quand le carrosse s'arrêta, il en

sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse informe

enveloppée de châles, et une jeune dame qui accompagnait ce ballot de

vêtements. Sous cette épaisseur d'enveloppes se trouvait miss Crawley.

On la monta jusqu'à sa chambre, on la mit au lit, et on entretint

auprès d'elle une température de malade. Des estafettes furent

envoyées aux médecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivèrent

aussitôt, se réunirent en consultation, indiquèrent un régime et

prirent leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'était

présentée pour recevoir leurs instructions, et elle administra les

médicaments prescrits par les hommes de l'art.

Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la caserne

de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait sur la paille

étendue devant la porte de la malade, il s'enquérait avec sollicitude

de l'état de sa respectable parente. Il semblait éprouver pour

celle-ci une tendresse des plus violentes. Aux premiers pas qu'il

fit dans la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawley,

toute découragée et plus maussade que d'habitude, puis miss Briggs,

la demoiselle de compagnie, tout éplorée dans le salon désert. À

la nouvelle de l'indisposition de son amie bien-aimée, elle était

accourue en toute hâte pour s'asseoir à ce lit de souffrance,

dont elle, miss Briggs, avait si souvent adouci les amertumes. Et

maintenant on lui refusait l'entrée de la chambre de miss Crawley.

Une étrangère présentait à sa place les potions à sa chère amie; une

étrangère venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes

étouffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en était réduite

à ensevelir ses affections froissées et son pauvre nez rouge dans son

mouchoir de couleur.

Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre à l'air

maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley arriva sur la pointe

du pied, mit sa petite main dans celle de l'officier qui s'empressait

à sa rencontre, et, jetant un regard de dédain sur la consternée miss

Briggs, fit signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le

conduisit dans la salle à manger maintenant déserte, et dont les murs

avaient été jadis les témoins de si splendides festins.

Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s'entretenant sans

aucun doute de la malade qui se trouvait à l'étage supérieur; après

quoi la sonnette retentit avec force et au même instant entra M.

Bowls, le gros sommelier de miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait

écouté au trou de la serrure la plus grande partie de la conversation.

Le capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval

qui piaffait toujours sur la paille, à la grande admiration des gamins

amassés dans la rue.

Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en jetant un

dernier coup d'oeil vers la fenêtre de la salle à manger, où s'était

montrée un instant, pour disparaître presque aussitôt, la figure de la

jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute

à l'étage supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure charité.

Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je le demande.

Le soir même était servi dans la salle à manger un petit dîner pour

deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley,

se rendit alors auprès de sa maîtresse et y fit ses embarras en

l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss

Briggs devant un simple mais appétissant dîner.

Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir la force

d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa une volaille

avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien

articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa

chaise, faillit casser la saucière et retomba de nouveau dans son état

d'affaissement et de torpeur.

«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss Briggs, dit

la même personne à M. Bowls, le gros domestique de confiance.»

Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala

de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec son poulet sur

son assiette.

«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, n'est-ce

pas, miss Briggs? dit la même personne avec un organe caressant; nous

vous remercions de vos bons offices, maître Bowls, et, si cela vous

est égal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.»

Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus

horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.

«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la jeune

dame d'un air froid et légèrement moqueur.

--Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me

voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleur.

--Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, elle a

un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera

dans peu complétement remise. Les ventouses et le traitement médical

l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je

vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.

--Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en

gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans d'affection la plus

tendre, est-ce là le sort que vous réserviez à votre pauvre Arabelle?

--Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un

sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle

dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai

pas grand plaisir à rester sur pied toute ma nuit; je vous céderais

volontiers la place.

--N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues

années? reprit Arabelle; et maintenant....

--Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades ont

des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je

partirai.

--Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de son nez

dans son flacon de sels.

--Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que

je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même entrain. Peuh! elle

sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits

élèves à Crawley-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que

notre amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss Briggs;

je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne

prétends point vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley.

Une semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis que

son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. Donnez-moi

un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; car, je vous

l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»

La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, répondit à cet appel

en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en était pas moins

chagrine de se voir délaissée, et donnait un libre cours à ses amères

récriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une

demi-heure, après le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose

qui vous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne en

question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les

détours les plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.

«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. Je vous

sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»

Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable tempête

de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond

du coeur.

Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte du

salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, cette

porte était doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait

fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les

marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la

tasse que descendait la malheureuse exilée.

«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pièce; eh

bien! Jane?

--Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tête.

--Elle ne se sent donc pas mieux?

--Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se

trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon bec. Oh! miss

Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien de pareil.»

Les grandes eaux recommencèrent à jouer.

«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais guère, en

prenant part aux réjouissances de Noël chez mes bons amis, le révérend

Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais

guère que je trouverais une étrangère installée à ma place dans les

affections de cette chère, toujours chère Mathilde.»

Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait une

teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, par

souscription, un volume de poésie, les _Chants d'un rossignol_.

«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné l'esprit à

tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec

lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. Mistress Bute, au

presbytère, n'en est pas moins entichée; ils en sont tous à ne pouvoir

se passer d'elle. Le capitaine l'aime à la folie, et M. Crawley en est

jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut

plus souffrir auprès d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela,

car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous

ensorcelés.»

La foire aux vanités, Tome I · 第 13 / 36 段