de l'égoïsme et de la pauvreté. L'amour était maintenant le dernier
maître de miss Amélia Sedley, et notre jeune demoiselle faisait
des progrès vraiment merveilleux dans cette science si répandue.
En dix-huit mois d'application persévérante et quotidienne, que de
secrets Amélia avait appris de son puissant instituteur, dont ne se
doutaient même pas miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non
plus que la vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystères n'étaient
pas faits pour ces vierges précieuses et à l'air pincé. Quant à miss
Pinkerton et à miss Wirt, elles étaient hors de question; Dieu me
garde d'avoir à me reprocher une pareille idée à leur endroit! Miss
Maria Osborne avait bien un engagement avec M. Frédérick-Auguste
Bullock, de la maison Bullock et Comp.; mais c'était un engagement
des plus respectables, et il ne lui en aurait pas coûté davantage de
prendre le vieux Bullock, son esprit ne voyant dans le mariage que ce
que doit y voir une jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison
de ville à Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une calèche
avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l'avenant, enfin un quart
dans les profits annuels de la forte maison Hulker et Bullock. C'était
sous cette forme que se présentait à elle la personne de Frédérick
Bullock.
Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d'oranger, emblème de la
chasteté féminine empruntée par nous à la France, où presque toutes
les demoiselles sont vendues en mariage, miss Maria, parée de la
couronne immaculée, n'aurait pas hésité à partir pour le voyage de la
vie à côté de Bullock Senior, malgré sa goutte, ses années, sa tête
chauve et son nez rouge, et, avec une modestie parfaite, elle eût fait
à son bonheur le sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le
vieillard était déjà marié; c'est pour cela qu'elle avait reporté ses
affections sur le jeune homme. Ô fleurs d'oranger à peine écloses!
L'autre jour je vis miss Trotter émaillée des fleurs susdites; elle
s'élançait dans la voiture de noces, à Saint-George-Hanover-Square,
et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec quelle charmante
modestie elle baissa les stores de la voiture, cette chère innocente!
La moitié des voitures de la Foire aux Vanités s'étaient donné
rendez-vous à ce mariage.
Ce n'était point dans ce genre d'amour qu'Amélia cherchait le
complément de son éducation. De bonne petite fille elle était devenue
en une année bonne demoiselle, pour finir par être une bonne femme
quand l'heureux moment en sera venu. Cette jeune demoiselle, et
peut-être y avait-il imprudence de la part de ses parents à se prêter
à cette adoration déréglée, à ces idées romanesques, enfin cette jeune
demoiselle aimait de tout son coeur le jeune officier au service de
Sa Majesté, avec lequel notre connaissance n'a été encore que fort
rapide. Il se présentait à elle comme la première pensée à son réveil,
le dernier nom à prononcer dans ses prières. Elle n'avait jamais vu
un cavalier aussi élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à
cheval, en un mot un tel héros.
Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de George était
bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire de toutes les
louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer à son George!
Non, aucun des lions de l'Opéra n'était digne d'être son rival.
Il méritait, pour le moins, de devenir un prince des _Mille et
une Nuits_. Aussi quelle générosité à lui de s'abaisser jusqu'à
Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute cherché à ébranler cette
aveugle passion si elle avait été la confidente d'Amélia, mais sans
le moindre succès, croyez-le bien. Ainsi le veulent et la nature et
l'essence de certaines femmes; les unes sont faites pour dominer, les
autres pour aimer. Heureux ceux qui tombent de préférence sur une de
cette dernière espèce.
Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait ses douze
bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité de l'égoïsme. Il
était naturel que ce seul sujet l'occupât tout entière. Miss Saltire
était trop froide, on ne pouvait la prendre pour confidente. Amélia
n'aurait jamais songé à en parler à miss Swartz, la jeune héritière
de Saint-Kitt à la chevelure laineuse. La petite Laura Martin venait
passer chez elle ses jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui
avait accordé sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre
avec elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec Laura
dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude singulièrement
utile et neuve pour cette petite personne. Hélas! hélas! je crains
bien que l'esprit de notre pauvre Amélia n'ait dévié de son aplomb.
À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce petit coeur
de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air de prendre garde
à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave que d'habitude, et ses
affaires de banque semblaient l'absorber tout entier. Mistress Sedley
était d'une nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu'elle
n'éprouvait pas même la moindre jalousie. Quant à M. Joe, il était,
à Cheltenham, l'objet d'un siége en règle de la part d'une veuve
irlandaise; Amélia était donc livrée à elle-même dans la maison
paternelle, et peut-être se trouvait-elle dans un trop grand
isolement. Ce n'est pas que le moindre doute effleurât son coeur, car
elle était sûre de George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours
la permission de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis et
ses soeurs, à entretenir ses rapports de société quand il venait à
la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement! Et puis
encore, quand il était au régiment, il avait trop de besogne pour
écrire de longues lettres. Je sais fort bien où elle serrait le paquet
de celles qu'elle avait déjà reçues; je pourrais bien m'introduire
dans sa chambre et les lui dérober comme avec l'anneau de
Gygès....Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pénétrer comme
un rayon de lune, et jeter un chaste regard sur ce lit où repose la
fidélité, la beauté, l'innocence.
Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles de
miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman une dimension
insupportable même pour le lecteur le plus sensible. Non-seulement
elle remplissait quatre pages de grand format; mais elle lui adressait
encore des tirades entières extraites de recueils de poésie, et citait
de longs passages avec la plus frénétique obstination. On eût dit
qu'elle prenait à tâche de donner partout des signes de son état
déplorable. Ses lettres fourmillaient de répétitions. Elle avait une
orthographe douteuse, et elle prenait de fréquentes licences avec la
prosodie.
Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le coeur en dehors des
règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer malgré vos fautes
contre la versification, j'envoie au diable l'art poétique, et prie la
peste d'étouffer le dernier pédant!
CHAPITRE XIII.
Où l'on fait du sentiment et autre chose.
J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia adressait ses
lettres n'eût un coeur léger et sceptique. Le lieutenant Osborne,
se voyant poursuivi, partout où il allait, de nombreux poulets qui
l'exposaient aux railleries de ses camarades, intima à son domestique
l'ordre de ne jamais lui remettre sa correspondance que dans son
cabinet. Le capitaine Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné
beaucoup pour avoir une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa
grande stupéfaction allumer son cigare avec une de ces lettres.
Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison secrète; mais
il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une femme.
«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à l'enseigne
Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille du juge de
Demerara en était devenue folle; et puis, après, est venu le tour de
la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent, vous savez; et depuis
notre retour, on dit qu'il fait pis que don Juan et rendrait des
points au diable.»
Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan était se
distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût avoir. La
réputation de George était colossale parmi les jeunes officiers du
régiment: il était fameux comme chasseur, fameux comme chanteur,
fameux à la parade, fameux en tout et prodigue de l'argent qu'il
devait à la libéralité de son père; aucun habit, au régiment, n'avait
meilleure coupe que les siens, et personne n'en avait plus que lui.
Ses hommes l'adoraient. Aucun autre officier, même le colonel, le
vieil Heavytop, ne pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au
fleuret Knuckles, le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans
son état perpétuel d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un
assaut. Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son
cheval, l'_Éclair_, il avait gagné le prix offert par la garnison aux
courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer. Stubbles
et Spooney, du régiment, le tenaient pour un Apollon. Dobbin voyait en
lui un successeur de Lovelace, et la femme du major O'Dowd déclarait
qu'il était très-beau garçon et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty,
second fils de lord Castle Fogarty.
Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux
conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance
d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres amourachée
de lui; selon les autres, la fille d'un général qui, ne pouvant se
dégager d'autres liens, l'aimait au moins d'un amour éperdu; d'autres
parlaient de la femme d'un membre du parlement qui lui aurait offert
quatre chevaux pour l'enlever; chacun enfin à sa guise y voyait une
victime de quelque passion enivrante, romanesque et scandaleuse.
Osborne refusait de jeter la moindre lumière sur toutes ces
conjectures, et laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un
roman.
Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien
moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un
jour son déjeuner dans la salle commune où Cackle, l'aide-chirurgien,
avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d'Osborne.
Stubbles soutenait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de
la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de
la plus détestable réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle
indignation que, la bouche gonflée d'oeuf et de pain beurré, malgré
cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya,
d'articuler les sons suivants:
«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des sottises
et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une duchesse et
ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la
plus charmante fille qui ait jamais existé. Depuis longtemps il y a
entre eux promesse de mariage, et l'homme qui voudrait s'attaquer à
elle fera mieux de se taire en ma présence.»
En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il finit
presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse de thé
bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était connue de tout
le régiment, et le soir même mistress O'Dowd écrivait à sa soeur
Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter
Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé ses recherches d'un autre côté.
Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par une
petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un verre de
wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refusé
l'invitation de mistress O'Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un
solo de flûte et à composer des vers d'un style mélancolique. L'orage
grondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de
son ami.
«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria Osborne
exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon mariage! et puis
cette vieille et bavarde sorcière de Peggy O'Dowd ne se gêne point
pour dire de moi à sa maudite société toutes les sottises qui lui
passent par la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois
royaumes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma foi est
engagée? de quel droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?
--Il me semble.... commença le capitaine Dobbin.
--Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous semble!
interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, je le sais,
mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin, avec vos
sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq années que vous
avez de plus que moi. Je n'entends point supporter plus longtemps vos
airs de supériorité, de pitié et de haute protection. De la pitié
et de la protection! Je voudrais bien savoir en quoi je vous suis
inférieur?
--Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.
--Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?
--Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin.
--De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais bien le
savoir, demanda George.
--Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole? reprit Dobbin
avec inquiétude.
--En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur,
dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez
dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux
pas.... que je ne supporterai pas davantage.
--Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante fille,
George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous devriez aller la
voir et ne point fréquenter les maisons de jeu de Saint-James.
--C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un air moqueur.
--Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit Dobbin, et
vous en parlez bien à votre aise.
--Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant à la
voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte occasion, Dieu
le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des
gardes m'a gagné cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous?
Oh! je ne l'ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévère
avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou
d'Amélia, je l'adore: ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection,
je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment
revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand
je serai marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais
maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je vous
donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je le sais, a
l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander
une permission à Heavytop, et demain à la ville je verrai Amélia.
Dites-moi, êtes-vous content?
--Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit
l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je sais que,
si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager votre dernier
schelling avec moi.
--Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de
générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans sa poche.
--Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de
jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle
vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au diable et billes
et billard. Allez la consoler, double scélérat. Allez lui écrire une
longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit
de si peu!
--Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant
d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle commune
rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soirée.
Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune qui
répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne
de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son campement. Elle
se demandait à elle-même ce qui pouvait alors occuper son héros.
«Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-être
est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il un camarade blessé;
peut-être étudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre déserte.» Ses
douces pensées s'envolaient comme des anges ailés, et, traversant la
rivière jusqu'à Chatham, s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de
George.
Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent fermées
et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait ces pauvres
petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu les chansons des
jeunes officiers autour d'un bol de punch aux bleuâtres clartés?
Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la caserne,
le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller en ville, et
mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin.
«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son ami
avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec, et il faut
attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.»
Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité restât
stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que celui-ci
accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation.
Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette pour
Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe épingle de chemise
frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, et il ne put résister
à la tentation. Après l'avoir payée, il ne lui restait plus assez
d'argent pour le cadeau qu'il se proposait de faire. N'importe,
soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents qu'Amélia demandait. Quand
il arriva à Russell-Square, la face de la pauvre petite s'illumina
comme un lever de soleil. Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes,
ses doutes, ses insomnies prolongées, tout avait disparu, tout était
oublié. Il avait suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.
Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre sur
elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaçaient pour lui
l'auréole céleste. Sambo, en annonçant le capitaine Osborne (il avait
accordé de son chef cet avancement au jeune officier), laissa percer
sur sa figure un sourire d'intelligence, et vit la jeune fille
tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation à la fenêtre.
Sambo se retira. Quand la porte fut fermée, elle s'élança sur le coeur
du lieutenant George Osborne, comme vers son asile naturel.
Pauvre petit coeur agité! Le plus bel arbre de toute la forêt, avec
la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage
le plus épais, que vous avez choisi pour y bâtir votre nid et pour
y gazouiller, est peut-être marqué, hélas! et tombera sous la hache
avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette comparaison entre les
hommes et les arbres!
George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il fut
très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté, trouva son épingle
de diamant d'une grâce et d'un goût parfaits; elle ne se rappelait
point la lui avoir vue auparavant.
Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite du jeune
lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le capitaine
Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractère de M.
Osborne. Un Français a dit, avec une certaine crudité de parole, qu'il
y avait deux contractants dans un marché d'amour: une personne
qui aime et une autre qui se laisse aimer. Tantôt l'amour vient de
l'homme, tantôt de la femme. Peut-être est-il arrivé à quelque
jeune passionné, par un effet d'optique amoureuse, de prendre
l'insensibilité pour de la modestie, la niaiserie pour une pudeur
virginale, la nullité d'esprit pour une aimable timidité. Peut-être
aussi quelque femme amoureuse a-t-elle paré un lourdaud avec la
splendeur et le charme de son imagination; admiré sa torpeur comme de
la bonhomie; vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité, dans
sa pesanteur une gravité majestueuse; et imité dans sa conduite
celle de la belle reine des fées, Titania, à l'égard d'un certain
charpentier d'Athènes. Il me semble avoir vu de telles méprises dans
le monde. Toujours est-il certain qu'Amélia tenait son amant pour l'un
des plus brillants et des plus galants cavaliers des trois royaumes:
le lieutenant Osborne partageait peut-être cette opinion.
Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus ou
moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais sujets que
les garçons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter sa gourme,
mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grâce au retour de la paix,
il allait pouvoir quitter l'armée. Désormais, plus d'avancement
à attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur et ses talents
militaires. Son traitement, joint à la dot d'Amélia, leur permettrait
de prendre quelque part une jolie maison de campagne au milieu
d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse et de culture, et rien
ne manquerait à son bonheur. Il ne fallait pas songer à rester
à l'armée avec un ménage. Voyez-vous mistress Osborne suivant le
régiment en province, ou, mieux encore, dans les Indes, entourée
d'officiers, patronnée par _mistress_ O'Dowd! Amélia n'en pouvait plus
de rire aux histoires d'Osborne sur _mistress la major_ O'Dowd; et lui
aimait trop sa fiancée pour la faire souffrir des vulgarités de cette
grosse mère, et l'exposer à la pénible existence des camps. En cela
il n'y avait rien de personnel, oh! nullement. Son unique pensée était
pour cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la société à
laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Quant à elle,
vous êtes sûr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet à ces
projets, ainsi qu'à tous autres sortis de la même cervelle.
C'est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Espagne ornés
par l'imagination d'Amélia de parterres, de promenades champêtres,
d'églises de village _et cætera_, et pourvus en outre, dans la pensée
de George, d'écuries, de chenil et de bonnes caves que ce jeune
couple passait les heures les plus agréables de sa vie. Le lieutenant,
n'ayant qu'un jour à rester à la ville et beaucoup de choses
très-importantes à y faire, proposa à miss Emmy de venir dîner avec
ses futures belles-soeurs; cette invitation la combla de joie. Il
la conduisit donc auprès de ses soeurs, la laissant causer avec un
entrain qui surprit beaucoup ces dignes demoiselles. Elles pensèrent
qu'après tout George finirait par en tirer quelque chose. Quant à lui,
il était parti à ses affaires.
En sortant, il prit d'abord des glaces chez un pâtissier de
Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit à Pall-Mall, fit
une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard avec
le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna à Russell-Square en
retard d'une demi-heure pour le dîner, mais du reste en fort belle
humeur.
Il n'en était pas de même du papa Osborne. À son retour de la Cité,
dès le premier pas qu'il fit dans le salon, où il trouva ses filles et
l'élégante miss Wirt, celles-ci reconnurent à son air solennel, à sa
figure jaune et refrognée comme il n'est pas possible, au froncement
et à l'agitation de ses sourcils, que le coeur du bonhomme était mal à
son aise et battait de travers sous son paletot blanc. Amélia s'avança
pour le saluer, ce qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi,
doublé encore par sa timidité. Le maître de la maison l'accueillit par
un grognement sourd pour témoigner qu'il la reconnaissait, et laissa
tomber de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui avait
tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regard de
mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d'oeil disait à ne pas s'y
méprendre:
«Que diable vient-elle faire ici?»
Celle-ci répondit sur-le-champ:
«George est à la ville, cher papa; il est allé aux Horse-Guards, il
sera de retour pour dîner.
--Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse attendre le
dîner pour lui, Maria.»
Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise, un morne
silence régna dans l'élégant salon, et l'on n'entendit plus que le
bruyant tic tac d'une grande horloge française.
Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d'Iphigénie,
sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui d'une
cathédrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et le sommelier
entra.
«Le dîner! cria M. Osborne.
--M. George n'est pas encore rentré, monsieur, objecta timidement le
domestique.
--La peste soit de M. George! Suis-je ou non le maître chez moi? Le
dîner! le dîner!»