Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp la

gouvernante qu'elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec l'illustre

compagnie; et tandis que sir Huddleston, après avoir en grande pompe

et en grande cérémonie conduit miss Crawley dans la salle à manger,

se disposait à prendre place à côté d'elle, la vieille dame cria d'une

voix aiguë:

«Becky Sharp, miss Sharp! venez à côté de moi, vous m'amuserez pendant

le dîner; sir Huddleston ira s'asseoir près de lady Wapshot.»

Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties,

l'insatiable miss Crawley répétait encore:

«Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons la

compagnie à toute sauce.»

Et cette paire d'amies s'en acquitta à qui mieux mieux. Le vieux sir

Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant tout le dîner.

Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d'avaler sa soupe par une

bruyante aspiration; sa femme clignait de l'oeil gauche. Becky faisait

à ravir la charge de tous ces travers, aussi bien que des incidents

de la conversation dans le cours de la soirée, sur la politique, la

guerre, les sessions du parlement, graves et importants sujets

de toute conversation entre gentilshommes campagnards. Quant à

l'ébouriffante toilette de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune

de lady Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand

amusement de celle qui l'écoutait.

«Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s'écriait miss Crawley;

je voudrais vous emmener avec moi à Londres, mais je ne pourrais pas

faire de vous mon plastron comme de cette pauvre Briggs. Non! non!

vous êtes trop espiègle, trop fière, n'est-ce pas, Firkin?»

Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur le

crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des plus

sardoniques:

«Oui, mademoiselle est très-fine.»

Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune aux plus

honnêtes femmes à l'égard des autres personnes de leur sexe.

Après s'être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston, miss

Crawley établit qu'à l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait le bras

pour aller à table, et que Becky lui porterait son coussin, ou qu'à

son choix elle donnerait le bras à Becky et le coussin à Rawdon.

«Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma

toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté.»

Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion de

l'endroit.

À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait,

comme nous l'avons dit, des opinions ultra-libérales, et ne manquait

jamais l'occasion de les laisser percer de la manière la plus franche.

«Belle chose que la naissance, ma chère! disait-elle à Rebecca, voyez

mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri

II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. Y en a-t-il un parmi ces

gens-là qui vous vaille en intelligence, en bonnes manières?

Vous valoir? ils ne valent pas même cette pauvre chère Briggs, ma

demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon

amour, vous êtes un petit prodige, un vrai bijou; vous avez plus de

cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble; si le mérite

était à sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne

devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir

personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous êtes autant que

moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le

feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques

changements? vous travaillez comme une fée.»

C'est ainsi que cette vieille _égalitaire_ chargeait _son ange_ de ses

commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous

les soirs jusqu'au moment où elle s'endormait.

À l'époque où nous sommes, le monde élégant venait d'être mis en

révolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux

du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs à longue

robe. L'enseigne Shafton était parti avec lady Barbara Fitzurze, fille

du comte des Brouillards et riche héritière. D'autre part, Vere-Vane,

homme de quarante ans sonnés, connu jusqu'alors pour sa conduite

irréprochable et à la tête d'une nombreuse famille, avait, d'une façon

subite et scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d'une

actrice, mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.

«C'était aussi ce qu'on avait de mieux à dire en faveur de ce cher

lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable pour une

femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer d'avoir du bon.

J'adore ces mariages d'inclination. Un noble, à mon sens, ne peut

mieux faire que d'épouser la fille d'un meunier.... Voyez lord

Flowerdale.... Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais

vous voir enlever, ma chère, par quelque noble amant; vous êtes assez

jolie pour cela, au moins.

--Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa échapper

Rebecca.

--Et après, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre diable

épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon finira par

enlever quelque femme.

--Une riche ou une pauvre?

--Ah! que vous êtes simple! Rawdon n'aurait pas un schelling sans ce

que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à refaire sa fortune

et à s'avancer dans le monde.

--Est-il donc fort habile? demanda Rebecca.

--Habile, ma chérie? Il ne voit rien au monde au delà de ses chevaux,

de son régiment, de ses équipages de chasse, des plaisirs du jeu. Mais

il réussira; c'est un si délicieux mauvais sujet! Savez-vous qu'il a

tué un homme et envoyé une balle dans le chapeau d'un père qu'il

avait outragé? On l'adore à son régiment. Tous les jeunes gens de chez

Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui.»

Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit du petit

bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait été distinguée

pour la première fois par le capitaine Crawley, elle ne faisait

pas une relation tout à fait exacte des faits. Le capitaine l'avait

distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine l'avait rencontrée

dans maintes promenades. Le capitaine s'était trouvé en face d'elle

dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une soirée, le

capitaine se penchait sur le piano où elle chantait.

Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait

indisposée et on n'y prenait même pas garde.

Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus beaux

jambages et la plus belle orthographe que pouvait y mettre un dragon

à peine dégrossi. Mais l'épaisseur est une qualité qui réussit tout

comme une autre auprès des femmes. Au premier billet qu'il déposa

entre les feuillets de la romance que chantait la petite gouvernante,

celle-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout des doigts

le poulet triangulaire, s'en amusa comme d'un chapeau à cornes; puis

s'avançant droit à l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une

profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à chanter

plus gaiement qu'auparavant.

«Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans son somme

d'après dîner par cet arrêt de la musique.

--C'est un poulet qui chante faux,» dit miss Sharp en riant.

Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.

En présence de l'engouement non équivoque de miss Crawley pour la

nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à mistress Bute

Crawley de n'être point jalouse et de faire à la cure un bon accueil

à cette jeune personne, à elle, à Rawdon Crawley surtout, le rival de

son mari pour le cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley

et son neveu ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Celui-ci

laissait la chasse, dédaignait les avances de Fuddleston, n'allait

point dîner avec les officiers du dépôt à Mudbury, et tout cela pour

le plaisir d'aller au presbytère de Crawley. C'est que miss Crawley

y était aussi. Leur maman étant malade, pourquoi les petites n'y

seraient-elles pas allées avec miss Sharp? Les petites filles, ces

pauvres enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on

revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle aimait

mieux sa voiture; mais la promenade à travers les prairies de la cure

jusqu'à la petite porte du parc, dans un bois épais, sous une des

sombres avenues de Crawley-la-Reine, était délicieuse au clair de lune

pour deux amants de la nature comme le capitaine et miss Rebecca.

«Oh! les étoiles! les belles étoiles! disait miss Rebecca en levant au

ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je ne tiens plus à

la terre lorsque je les contemple.

--Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme moi, miss

Sharp, répliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare ne vous incommode

point, miss Sharp?»

En plein air, l'odeur du cigare était la chose que miss Sharp aimait

le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon la plus

charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une bouffée,

poussa un petit cri accompagné d'un léger sourire, puis le rendit au

propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache aspira fortement, et le

petit brasier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins.

«Morbleu! l'excellente _cigale_! c'est la meilleure que j'aie fumée de

ma vie! morbleu!»

Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat tout ce

qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilisé.

Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa bière et en

épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné au couteau, épiait

le jeune couple de la fenêtre de son cabinet. Avec d'épouvantables

jurons il protesta que, si ce n'était pour miss Crawley, il prendrait

Rawdon par les deux épaules et le jetterait à la porte comme un drôle

qu'il était.

«Bien sûr que ce n'est là qu'un mauvais garnement, faisait M.

Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour il a fait

du train dans la chambre de l'intendante à cause des dîners et de la

bière, comme pas un maître n'en aurait fait, reprenait le complaisant

Horrocks; mais miss Sharp est bonne pour lui répondre, sir Pitt,»

continua-t-il après une pause.

Eh oui! sans doute, au père comme au fils.

CHAPITRE XII.

Où l'on fait du sentiment.

Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces honnêtes

personnes pratiquant les vertus champêtres pour nous transporter à

Londres et voir ce qu'y devient miss Amélia.

«C'est la moindre de nos préoccupations,» nous écrit un correspondant

inconnu avec les déliés les plus délicats et un cachet de cire rouge,

«Elle est fade et monotone.» On ne s'arrêterait pas si l'on voulait

aller jusqu'au bout dans cette charitable litanie.

Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe le plus

profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est une petite

fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle que son petit

minois chiffonné; qu'il n'y a rien à dire en faveur de mistress Black;

je me rappelle cependant avoir eu les plus délicieuses conversations

avec mistress Black,--et naturellement, chère madame, je dois être

discret. Je vois les hommes faire cercle autour de la chaise de

mistress White, et tous les jeunes gens se battre pour danser avec

mistress Brown. Je suis donc tenté de croire que les dédains de son

sexe sont souvent le plus bel éloge pour la femme qui en est l'objet.

Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d'Amélia ne

laissaient rien à désirer.

Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui des

demoiselles Osborne, soeurs de George, et des demoiselles Dobbin

dans l'estimation des très-minces mérites de miss Sedley. Elles n'en

revenaient pas de voir leurs frères lui trouver quelque charmes.

Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux sourcils,

qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs maîtres et

les meilleures couturières, la traitaient avec tant d'affection et

de condescendance, la patronnaient avec tant de supériorité, que la

pauvre enfant restait muette en leur présence et avait tous les dehors

d'une personne pauvre d'esprit; leur charité se chargeait du

reste. Elle faisait de son côté de grands efforts pour les aimer;

n'étaient-elles pas les soeurs de son futur mari? Elle passait de

longues matinées avec elles et de plus terribles et plus sérieuses

après-dînées. Elle les accompagnait en grande pompe dans la voiture

de famille, avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges

omoplates.

Par manière de distraction, elles la menaient au concert, à

l'Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés; et la terreur qu'elle

avait de ses amies était si grande qu'à la douce voix de ces enfants

elle n'osait pas se laisser aller à son émotion. Dans cette maison

respirait le bien-être. La table de leur père était somptueuse et

bien servie. Leur société avait des prétentions à l'élégance et à la

cérémonie. Leur amour-propre était excessif; elles avaient le plus

beau banc aux Enfants-Trouvés. Dans toutes leurs habitudes, il y avait

étalage de pompe et d'étiquette; elles prenaient tous leurs amusements

avec un air d'imperturbable convenance.

Et cependant Amélia n'était jamais plus contente que lorsqu'elle ne

les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss Jane Osborne,

miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient avec un étonnement

toujours croissant: «Qu'y a-t-il de si séduisant pour George dans

cette créature?»

«Comment donc, va s'écrier quelque esprit chicanier, comment Amélia,

qui avait tant d'amis à la pension, qu'on y aimait si tendrement, se

trouve-t-elle en butte, dès son entrée dans le monde, aux critiques de

son sexe?»

Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss Pinkerton,

excepté le maître de danse, et il n'avait rien en lui de bien propre

à allumer la guerre entre ses élèves. Mais quand George, le cavalier

accompli, sortait tout de suite après déjeuner et dînait dehors

environ six fois par semaine, il n'est pas étonnant que ses soeurs

négligées en ressentissent un peu de dépit. Quand le jeune Bullock,

de la maison Hulker, Bullock et Comp., banquiers, Lombard-Street,

fort empressé depuis deux ans auprès de miss Maria, allait demander à

Amélia de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que cela

fît plaisir à l'autre jeune dame? Et cependant, à l'entendre, elle se

donnait pour une petite fille bien naïve et sans rancune.

«Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia, disait-elle

d'un air fort tendre à M. Bullock à la suite d'une contredanse, elle

doit épouser mon frère George; il n'y a pas grand fonds chez elle,

mais c'est une si bonne fille et sans la moindre affectation! Nous

l'aimons _tant_ à la maison!»

Chère demoiselle! qui pourrait dire le degré d'affection et

d'enthousiasme contenu dans ce _tant_?

Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si

hautement et si souvent en présence de George Osborne sur l'énormité

du sacrifice qu'il faisait et sur sa générosité chevaleresque à se

mettre ainsi aux pieds d'Amélia, que je ne serais pas éloigné de

croire qu'il se regardait comme un des soldats les plus méritants

de l'armée anglaise, et qu'il se laissait adorer par esprit de

résignation.

Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on l'a dit,

s'il dînait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait passer

auprès de ses soeurs pour un jeune passionné, toujours fourré dans les

jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus souvent pour cela chez

Amélia, malgré toutes les suppositions possibles. Plus d'une fois,

le capitaine Dobbin étant allé rendre visite à son ami, miss Osborne

(cette demoiselle accordait au capitaine une attention particulière et

aimait beaucoup à entendre ses histoires militaires et à apprendre

des nouvelles de sa chère maman), miss Osborne lui désignait en riant

l'autre côté du Square et lui disait:

«Oh! pour trouver George, vous n'avez qu'à aller chez les Sedley; nous

ne le voyons plus de la journée.»

Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint et

détournait la conversation, comme un homme qui a un grand usage du

monde, sur quelque lieu commun d'un intérêt général, comme l'Opéra,

le dernier bal du prince à Carlton-House, la pluie et le beau temps,

cette suprême ressource des salons.

«Qu'il est innocent votre bien-aimé! disait Maria à miss Jane après

le départ du capitaine; avez-vous remarqué sa rougeur quand je lui ai

parlé de George occupé à faire sa cour?

--C'est dommage que Frédérick Bullock n'ait pas un peu de sa retenue,

Maria, répliqua la soeur aînée avec un hochement de tête.

--De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane. Je n'ai pas

besoin que Frédérick vienne faire un accroc à ma robe de mousseline,

comme le capitaine Dobbin à la vôtre chez MM. Perkins.

--À votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment a-t-il fait cela?

Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amélia?»

De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait d'une

façon si gauche, c'est qu'il pensait à quelque chose dont il ne

jugeait pas à propos d'informer ces jeunes dames, à savoir qu'il avait

déjà passé par la maison de M. Sedley, sous le prétexte tout naturel

de voir George. George n'y était point, et Dobbin avait trouvé la

pauvre petite Amélia toute seule, assise à la fenêtre du salon, avec

un air triste et pensif.

Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'était

aventurée à demander s'il était vrai que le régiment eût reçu un ordre

de départ prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu M. Osborne ce

jour-là.

Le régiment n'avait point reçu d'ordre de départ, et le capitaine

Dobbin n'avait pas vu George.

«Il est très-probablement avec sa soeur, avait articulé le capitaine;

faut-il y aller et relancer ce paresseux?»

Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on l'avait vu

traverser la place.

Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.

Pauvre petit coeur! toujours à espérer et à battre, toujours patient

et plein de foi! Qu'y a-t-il à décrire dans cette vie-là? Ah! l'on

n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout le long du jour,

c'est le même sentiment: «Quand viendra-t-il?» Même pensée le soir en

s'endormant, le matin au réveil. Et George jouait au billard avec le

capitaine Cannon dans Swallow-Street, pendant qu'Amélia s'informait

de lui auprès du capitaine Dobbin; car c'était un joyeux et aimable

compagnon, et il excellait à tous les jeux d'adresse.

Une fois, après trois jours d'absence, miss Amélia prit son chapeau et

se rendit chez les Osborne.

«Quoi! vous laissez notre frère pour venir nous voir? dirent les

jeunes filles; vous vous êtes donc querellés, Amélia? Contez-nous

cela!»

Non, il n'y avait pas eu de querelle.

«Qui pourrait se quereller avec lui?» répondit-elle les yeux remplis

de larmes.

Elle venait seulement pour.... voir ses chères amies, avec lesquelles

elle ne s'était point trouvée depuis si longtemps.

Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles

Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux carreaux pour la

voir s'en aller, s'étonnèrent de plus en plus que George pût trouver

quelque chose de bien dans cette pauvre petite Amélia.

Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre coeur à

l'inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et assurés?

Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même. Je sais bien que

les demoiselles Osborne excellaient à donner leur avis sur un châle

de cachemire ou une jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait

teindre le sien en pourpre, quand miss Pickford avait métamorphosé sa

palatine d'hermine en manchon et en garnitures, je vous assure que

ces changements n'avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles.

Mais, voyez-vous, il y a des choses plus délicates que la fourrure ou

le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe de la

reine de Saba, des choses dont la beauté échappe à l'oeil de plus d'un

connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer ces douces et tendres âmes,

semblables à ces fleurs parfumées qui s'épanouissent dans l'ombre et

la solitude, tandis que vous avez les yeux crevés par d'autres grandes

fleurs aussi larges que des bassinoires de cuivre et qui ont la

prétention de détrôner le soleil. Miss Sedley n'était pas une fleur de

cette dernière espèce.

Une bonne jeune fille, placée sous l'aile maternelle, ne peut nous

offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles prétendent les héroïnes

de roman. On peut voir les vieux oiseaux se débattre contre les piéges

ou fuir devant le fusil du chasseur; les voraces éperviers peuvent

les poursuivre, et alors il faut ou se dérober à leurs griffes ou

se résigner à périr. Mais les petits oiseaux qui sont encore au nid

mènent, dans le duvet et dans la mousse, une existence paisible et

peu romanesque. Leur tour viendra aussi de prendre leur essor. Becky

Sharp, dans la province, volait de ses propres ailes, sautant de

branches en branches au milieu d'une infinité de piéges, et de côté et

d'autre elle ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de

succès; Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de

Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'était sous la conduite

de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur ne semblait pouvoir

l'atteindre dans cette maison où régnaient l'opulence et le bien-être,

où elle se sentait toujours protégée par la plus vive affection.

Maman avait à s'occuper de ses affaires de ménage, de ses promenades

du jour, de cette délicieuse tournée dans les plus beaux magasins,

tout ce qui constitue l'amusement ou la profession, comme il vous

plaira de l'appeler, des riches ladies de Londres. Papa dirigeait ses

mystérieuses opérations au milieu de la Cité, centre d'agitation à

cette époque, où la guerre embrasait l'Europe, où l'on jouait

des royaumes. Alors le journal le _Courrier_ comptait dix mille

souscripteurs. Un jour on annonçait la bataille de Vittoria, un autre

jour l'incendie de Moscou; ou bien c'était le crieur public qui,

en passant à l'heure du dîner sous les fenêtres de Russell-Square,

faisait entendre les paroles suivantes: _Bataille de Leipsick_;--_six

cent mille hommes engagés_;--_déroute complète des Français_;--_deux

cent mille morts_. Le vieux Sedley était rentré une ou deux fois à

la maison avec un air préoccupé; il n'y avait rien d'étonnant à cela,

lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous les coeurs et toutes

les banques de l'Europe.

Cependant le même train se soutenait à Russell-Square, comme si les

affaires politiques n'eussent pas été dans un complet désarroi. La

retraite de Leipsick ne diminua pas le nombre des plats que maître

Sambo apportait de l'office; les alliés entraient en France, et la

cloche annonçait toujours le dîner à cinq heures précises, comme à

l'ordinaire. La pauvre Amélia ne se souciait guère plus de Brienne

que de Montmirail. Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu

l'abdication de l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa

ses prières au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'élan de son

âme elle se jeta au cou de George Osborne, au grand étonnement de tous

les témoins de ce transport passionné. La paix était conclue, l'Europe

allait entrer dans une période de calme, et en conséquence le régiment

du lieutenant Osborne ne pouvait plus recevoir un ordre de départ.

C'était en ce sens que raisonnait Amélia. Les destinées de l'Europe

se résumaient pour elle dans le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de

dangers à courir, elle pouvait donc remercier le ciel. À lui seul il

représentait pour elle l'Europe, l'empereur, les monarques alliés

et l'auguste Prince régent. Il était son soleil et sa lune, et je ne

serais pas éloigné de croire que, dans son esprit, l'illumination et

le bal de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu qu'en

l'honneur de George Osborne.

La foire aux vanités, Tome I · 第 11 / 36 段