Il n'était pas à supposer que l'arrivée de Rebecca à Crawley-la-Reine

et ses progrès successifs dans les bonnes grâces des habitants du lieu

passeraient inaperçus pour mistress Bute, qui savait combien un aloyau

faisait de jours au château; combien il y avait de linge sale aux

grandes lessives; combien de pêches sur l'espalier du midi; combien

milady prenait de pilules quand elle était malade; car en province,

pour certaines personnes, ce sont là des matières du plus haut

intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver l'institutrice

au château sans instruire une enquête sur ses antécédents et son

origine. D'ailleurs, la meilleure entente ne cessait de régner entre

les serviteurs de la cure et ceux du château. Il y avait toujours à

la cuisine du presbytère un bon verre d'ale pour les gens du château,

dont la ration à l'ordinaire était fort congrue. Mais, en revanche, la

femme du ministre savait, à une mesure près, ce qu'il entrait de bière

dans chaque tonneau du château; sans compter que des liens de parenté

existaient entre les domestiques comme entre les maîtres; par ce

canal, chaque famille était mise au courant des faits et gestes de ses

voisins. Règle générale: Êtes-vous bien avec votre frère, ses actes

vous sont indifférents; êtes-vous en pique avec lui, vous êtes informé

de ses allées et venues comme si une police secrète était à votre

disposition.

Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle dans

les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un

spécimen:--On a tué le cochon noir--il pesait tant de livres--on a

salé les côtes--à dîner on a servi un pouding de porc--M. Cramp

de Mudbury, assisté de sir Pitt, a mis John Blackmore sous les

verroux--M. Pitt a tenu un meeting--(nom des assistants)--rien

de nouveau pour milady--les jeunes demoiselles sont avec leur

gouvernante.

Le rapport continuait ainsi:--La nouvelle gouvernante est une

excellente ménagère--sir Pitt est fort prévenant avec elle--M. Crawley

aussi--Il lui lit ses brochures.

«Voyez cette intrigante!» disait la petite, vive, alerte et noiraude

mistress Crawley.

Les rapports finirent par dire que l'institutrice avait circonvenu

tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir Pitt, expédiait ses

affaires, dressait ses comptes, menait à sa guise toute la maison,

milady, M. Crawley, les petites filles et le reste: sur quoi mistress

Crawley déclarait que c'était une artificieuse coquine, et qu'elle

avait en tête quelque terrible projet. Les événements du château

faisaient ainsi le principal sujet des conversations à la cure, et

les yeux perçants de mistress Bute Crawley voyaient les moindres

mouvements du camp ennemi, et plus encore.

MISTRESS BUTE CRAWLEY À

MISS PINKERTON.--LA MALL,

CHISWICK.

De la cure de Crawley-la-Reine, décembre....

Ma chère Madame,

Les années écoulées depuis l'époque où je jouissais de votre agréable

et précieux enseignement n'ont rien changé aux sentiments de tendresse

et de respect que j'ai conçus pour miss Pinkerton et le _cher_

Chiswick. J'espère que votre santé va toujours bien. Puissent le monde

et la cause de l'enseignement conserver, pour leur plus grande gloire

et pendant de longues années encore, miss Pinkerton! Une de mes amies,

lady Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chères filles.

Je n'ai pas, hélas! le moyen d'en avoir une pour les miennes; mais

n'ai-je pas été élevée à Chiswick? «Qui, m'écriai-je aussitôt,

pouvons-nous mieux consulter que l'excellente et incomparable miss

Pinkerton?» En un mot, chère madame, avez-vous à votre disposition

quelque demoiselle dont les services puissent être utiles à ma chère

amie et voisine? Elle est résolue, je vous assure, à n'accepter de

gouvernante que de votre main.

Mon cher mari prend plaisir à répéter qu'il aime tout ce qui sort de

la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le présenter, ainsi

que nos filles bien-aimées, à l'amie de ma jeunesse, à la femme qui

faisait l'admiration du grand lexicographe de notre pays. Si jamais

vous passez par l'Hampshire, M. Crawley me charge de vous dire qu'il

espère pour notre presbytère de campagne l'honneur de votre présence.

C'est maintenant l'humble mais heureuse demeure

De votre affectionnée

MARTHA CRAWLEY.

P.S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous ne sommes

pas, hélas! dans les termes de cette parfaite concorde qui devrait

toujours régner entre frères, a pour ses petites filles une

gouvernante qui, à ce qu'on m'a dit, a eu le bonheur d'être élevée

à Chiswick. Il m'est venu des bruits assez contradictoires sur son

compte. Mon tendre intérêt pour mes petites nièces, qu'en dépit des

différends de famille je veux toujours considérer comme mes propres

enfants, mes sympathies pour toute élève qui sort de chez vous, me

font, ma chère miss Pinkerton, vous demander l'histoire de cette jeune

demoiselle dont, à votre considération, je suis très-désireuse de

devenir l'amie. M. C.

MISS PINKERTON À MISTRESS BUTE CRAWLEY.

Johnson Home, Chiswick, déc. 18....

Chère Madame,

J'ai l'honneur de vous annoncer réception de votre précieuse lettre,

et m'empresse d'y répondre. C'est pour moi une douce satisfaction

dans ma tâche épineuse de voir mes soins maternels récompensés par ces

retours d'affection, et de reconnaître dans l'aimable mistress Crawley

mon excellente élève d'autrefois, la sémillante et exemplaire miss

Martha Mac-Tavish. Je me félicite d'avoir maintenant sous ma direction

les filles de beaucoup de vos contemporaines. Ce serait pour moi un

véritable plaisir d'entourer vos chères filles de toute ma science et

de toute ma sollicitude.

En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddleston, j'ai

l'honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tuffin et miss Hawky.

Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en état d'enseigner

le grec, le latin, les premiers éléments d'hébreu, les mathématiques,

l'histoire, l'espagnol, le français, l'italien et la géographie, la

musique vocale et instrumentale, la danse sans l'aide d'un maître,

enfin les éléments des sciences naturelles. En outre, Tuffin, fille

de feu le révérend Thomas Tuffin professeur du collége de Corpus

à Cambridge, peut enseigner la syriaque et les éléments de droit

constitutionnel. Mais ses dix-huit ans et son extérieur fort agréable

seraient peut-être un obstacle à son entrée chez sir Huddleston

Fuddleston.

Miss Lætitia Hawky, d'autre part, n'est pas dans sa personne

très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-neuf ans et sa

figure est marquée de petite vérole. De plus elle boite; elle a les

cheveux roux et une déviation dans la vue. Ces dames possèdent en

outre toutes les qualités morales et religieuses. Leurs prétentions,

naturellement, sont en rapport avec leur mérite.

Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le révérend Bute

Crawley, j'ai l'honneur d'être,

Chère Madame,

Votre très-humble et très-obéissante servante,

BARBARA PINKERTON.

_P.S._ Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante de sir

Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, était une de mes

élèves; je n'ai donc rien à dire contre elle. Si son extérieur est

désagréable, c'est qu'il ne tient pas à nous de réformer la nature

dans ses oeuvres. Quant à ses parents, il n'y a pas grand cas à en

faire; son père fut peintre et plusieurs fois banqueroutier; sa mère,

comme je l'ai appris depuis avec horreur, était danseuse à l'Opéra;

cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et je ne saurais me

reprocher de l'avoir reçue par charité. Ma seule crainte est que

les principes de sa mère, qu'on m'avait d'abord dépeinte comme une

comtesse française obligée d'émigrer pendant les horreurs de la

dernière révolution, mais qui, d'après de nouvelles informations,

était une personne d'une moralité fort suspecte, n'aient passé chez

cette malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre

délaissée. Sa conduite, j'aime à le croire, sera sans doute restée

irréprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera point

d'écueil dans l'élégante et exquise société de sir Pitt Crawley.

MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.

Je n'ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs semaines;

car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je l'ai baptisé? Que

vous importe si la récolte des navets est bonne ou mauvaise; si le

cochon gras pesait treize ou quatorze livres, et si les bestiaux se

trouvent bien de leurs rations de betteraves? Un jour ressemble à

l'autre. Avant déjeuner, promenade avec sir Pitt et son sécateur;

après déjeuner, études telles quelles, dans notre salle. Après

l'étude, lecture des dossiers, correspondance avec les hommes de loi,

sur les baux, les mines de charbon et les canaux, car me voici

passée secrétaire de sir Pitt; après dîner, homélies de M. Crawley

ou trictrac du baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l'air

placide de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l'a

rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau personnage

au château dans la personne du jeune docteur. Voyez, ma chère, comme

les jeunes filles auraient tort de désespérer: le jeune docteur

a donné à entendre à l'une de vos amies que, si elle voulait être

mistress Glauber, elle pourrait devenir le plus bel ornement de la

chirurgie. J'ai répondu à cet impudent que la lancette et le mortier

devaient suffire à son bonheur. Comme si j'étais née, en vérité, pour

être femme d'un chirurgien de campagne! M. Glauber est rentré chez

lui tout à l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et

se trouve maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à

ma résolution; il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit

secrétaire. Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que

dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me marier! et

avec un apothicaire de province! surtout après!!! Non, non, on ne peut

si vite rompre avec de vieux souvenirs dont je ne veux pas, du reste,

vous parler davantage. Revenons au palais de l'Ennui.

Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d'être le palais de

l'Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras, ses

domestiques gras, son épagneul gras; oui, l'immensément riche miss

Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling placées à cinq

pour cent, devant laquelle ou plutôt devant _lesquelles_ ses deux

frères sont en adoration. Elle a l'air très-apoplectique, cette chère

âme: il n'est donc pas étonnant que ses deux frères se montrent

si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir rivaliser

d'empressement à lui apporter un coussin ou à lui présenter son café;

elle dit (car elle n'est pas sotte): «Quand je viens ici, je laisse

chez moi miss Briggs, ma demoiselle de compagnie. Mes frères sont ici

mes demoiselles de compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous

jure, une paire semblable!»

Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte, et,

pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir Walpole est

revenu l'habiter. Nous avons de grands dîners et nous allons à quatre

chevaux, les laquais endossent leur livrée canari la plus neuve; on

boit du bordeaux et du champagne comme si c'était l'ordinaire de toute

l'année; nous avons des bougies de cire dans la salle d'études et du

feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa robe la plus splendide,

et mes élèves quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan

vieilles et écourtées pour porter des bas de soie et des robes de

mousseline, comme il convient aux élégantes demoiselles d'un baronnet.

Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon de

Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, l'a

jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs lilas en

se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée, sir Pitt

aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les oreilles de la

pauvre petite en la mettant au pain et à l'eau pour un mois. Il s'est

contenté de dire: «Nous réglerons cela, mademoiselle, après le départ

de votre tante.» Et il a pris en plaisanterie cet accident assez

bouffon. Espérons que son courroux sera dissipé avant le départ de

miss Crawley.

Quel admirable élément de paix et de concorde que l'argent!

Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses

soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite des

deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent

pendant toute l'année et se montrent les meilleurs amis du monde à la

Noël.

Je vous ai écrit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre avait

l'habitude de décocher contre nous, à l'église, ses sermons ridicules,

et comment sir Pitt y répondait par d'énormes ronflements. Dès que

miss Crawley arrive ici, il n'est plus question de se chamailler; le

château rend visite au presbytère, et _vice versa_. Le ministre et

le baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comté avec la

bouche en coeur et sans jamais se quereller, même après boire. C'est

que miss Crawley a déclaré qu'elle ne voulait point de disputes, et

qu'elle laisserait son argent aux Crawley de Shropshire, si on

la contrariait. S'ils étaient des gens d'esprit, ces Crawley de

Shropshire, ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire

est un ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement

offensé miss Crawley par ses allures de collet monté; elle est venue

ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il aura, sans doute,

j'imagine, voulu faire la prière le soir.

Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive, et M. Pitt,

qu'elle déteste, ne trouve rien de mieux que de partir pour la ville.

Aussitôt, le jeune élégant, le _lion_, c'est, je crois, l'expression

d'usage, le capitaine Crawley fait son apparition. Vous ne serez pas

fâchée, je suis sûr, d'en avoir une courte esquisse.

Eh bien! c'est un grand et beau garçon, de six pieds de haut, à la

voix éclatante; il jure beaucoup et il fait trotter les domestiques,

qui l'adorent néanmoins, parce qu'il est très-généreux de son

argent; aussi feraient-ils tout pour lui. La semaine dernière, les

gardes-chasse ont presque assommé le bailli et son greffier, qui

venaient de Londres pour arrêter le capitaine. On les avait trouvés en

embuscade le long du mur du parc, on les a roués de coups après leur

avoir fait prendre un bain forcé, et on allait leur envoyer du plomb

comme à des braconniers, quand le baronnet s'est interposé.

Le capitaine a un mépris filial pour son père; il l'appelle _vieux

pingre, vieux ladre, vieux bélître_. Il s'est fait une terrible

réputation parmi les dames. Il mène avec lui ses chevaux de chasse et

vit avec les squires du comté; il invite qui bon lui semble à dîner,

et sir Pitt n'ose rien dire; ce dernier craint, en offensant miss

Crawley, de manquer son legs quand elle mourra d'apoplexie. Vous

dirai-je un compliment du capitaine à mon endroit? Il en vaut la

peine, il est assez joli. Un soir où l'on dansait, il y avait sir

Huddleston, Fuddleston et sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes

demoiselles et bien d'autres encore que je ne connais pas. Eh bien!

je lui ai entendu dire, en désignant votre humble servante: «Pardieu!

voilà une jolie petite pouliche!» Et il m'a fait l'honneur de danser

deux contredanses avec moi. Il est compère et compagnon avec les

jeunes squires, et en leur société il boit, parie, monte à cheval et

parle chasse et course; il traite de bégueules toutes les filles de ce

pays, et je crois qu'il n'a pas tort.

Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma pauvreté.

Quand on danse, je suis invariablement assise au piano. Mais l'autre

soir, en sortant de table, le capitaine, pris d'une pointe de vin

et me voyant condamnée au tabouret à perpétuité, jura tout haut que

j'étais la meilleure danseuse entre toutes, et donna sa parole qu'il

ferait venir des violons de Mudbury.

«Je vais jouer une contredanse,» dit mistress Bute Crawley avec

beaucoup d'empressement. Figurez-vous une petite vieille à la peau

noire, avec un turban de travers et des yeux brillants.

Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient ensemble.

Mistress Bute s'approcha à la fin du quadrille pour me complimenter

sur ma grâce à danser; on n'en avait jamais tant entendu de

l'orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine du comte de Tiptoff,

qui aurait cru déroger en rendant visite à lady Crawley, excepté

toutefois lorsque sa belle-soeur venait à la campagne. Pauvre lady

Crawley! pendant la plus grande partie de ces jours de fête, elle

restait dans sa chambre à prendre des pilules.

Mistress Bute s'est tout à coup prise d'une belle passion pour moi.

«Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos élèves au

presbytère; leurs cousines seront bien aises de les voir.»

Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le piano pour

rien, et voilà le prix que mistress Bute voudrait donner à un maître

pour ses enfants. Je suis au fait de toutes ses petites malices comme

si elle prenait soin de m'en instruire. J'irai, toutefois, et je suis

résolue de lui être agréable. N'est-ce pas le devoir d'une pauvre

gouvernante qui n'a ni ami ni protecteur au monde?

La femme du ministre m'a fait de grands compliments sur les progrès

de mes élèves; elle pensait sans doute me toucher le coeur, pauvre et

ingénue villageoise! comme si mes élèves me faisaient chaud ou froid.

Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me vont à

merveille, à ce qu'on dit. Elles commencent à être bien usées; mais

vous savez, nous autres pauvres filles, nous ne pouvons pas avoir sans

cesse des toilettes fraîches. Heureuse, mille fois heureuse, vous qui

n'avez qu'à aller à Saint-James-Street, et qui possédez une tendre

mère pour vous donner tout ce que vous voulez! Adieu, mon coeur.

Votre affectionnée,

REBECCA.

P.S. Que n'étiez vous là pour voir la mine qu'ont faite les miss

Blackbrook, filles de l'amiral Blackbrook, de jolies filles, ma chère,

à la dernière mode de Londres, quand le capitaine Rawdon, malgré la

simplicité de mon costume, m'a choisie pour danseuse!

Lorsque mistress Bute Crawley, dont l'adroite Rebecca avait pénétré

les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse d'une visite,

elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander l'approbation

indispensable de sir Pitt. Cette excellente vieille femme, toujours de

bonne humeur et désireuse de voir la gaieté et la joie autour

d'elle, fut enchantée de cette occasion d'affermir et de cimenter

une réconciliation entre ses deux frères. Il fut donc décidé que

la jeunesse des deux familles se rendrait à l'avenir de fréquentes

visites. Cette amitié dura tout le temps que la vieille et joyeuse

médiatrice se trouva là pour maintenir la paix.

«Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety Crawley? dit

le directeur à sa femme tandis qu'ils regagnaient leur logis à travers

le parc. Je n'ai que faire de ce drôle; il nous traite, nous autres

gens de campagne, comme de Turc à Maure. Il n'est content que

lorsqu'il attrape mon vin à cachet jaune qui me coûte dix schellings

la bouteille. Comme si c'était pour lui! Avec cela il a une tête

infernale. C'est un joueur, un ivrogne, un débauché dans toute la

force du terme. Il a tué un homme en duel; il a des dettes par-dessus

les oreilles; il m'a volé la meilleure part de l'héritage de miss

Crawley. La soeur (et ici le ministre, après avoir montré le poing à

la lune avec l'air d'un homme qui prête serment, continua d'une voix

mélancolique), la soeur assure qu'elle l'a couché sur son testament

pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en aura trente

mille à partager.

--Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre; sa

figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table. J'ai été

obligé de la délacer.

--Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le révérend;

et quel champagne! mon frère veut nous empoisonner. Mais vous autres

femmes, vous ne vous y connaissez pas.

--Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute Crawley.

--Elle a bu de l'eau de cerises après dîner, continua le révérend,

et a pris son curaçao avec son café. Je n'en voudrais pas prendre

un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de quoi brûler les

entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-là, mistress Crawley; il

faudra qu'elle succombe; c'est trop pour notre pauvre nature humaine.

Je vous parie cinq contre deux que Mathilde décampe cette année.»

C'est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses dettes,

à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à ses quatre filles

qui n'étaient pas des beautés, les pauvres enfants, et qui n'avaient

d'autre dot que l'héritage à venir de leur tante, que le ministre et

sa femme poursuivaient leur promenade.

«Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à sa cure.

Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement, continua M.

Crawley après une pause.

--Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, si par

miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur de Jacques.

--Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis d'ajouter une

autre aile à la cure; il avait promis de me faire abandon du champ de

Jibb et de la prairie de six arpents! Qu'a-t-il exécuté de toutes ses

promesses? Et c'est au fils de cet homme, à ce vaurien, à ce joueur,

à cet escroc, à ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse

la moitié de son argent! Ce n'est pas agir en bonne chrétienne;

non, certes, par le diable! Ce gredin a tous les vices, excepté

l'hypocrisie, que son frère a prise pour sa part.

--Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt, interrompit

sa femme.

--Je le répète, c'est le ramassis de tous les vices, mistress Crawley.

Il n'y a pas là à me chercher noise, madame. N'a-t-il pas tué le

capitaine Longfeu? N'a-t-il pas volé le jeune lord Dovedale à la

taverne du _Cocotier_? Ne m'a-t-il pas fait perdre quarante livres en

interrompant le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump? Vous le

savez bien. Pour ce qui est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire

que devant moi, dans ma chambre de magistrat....

--Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme,

laissons-là ces détails.

--Et vous invitez ce drôle chez vous? continua le ministre au comble

de l'exaspération. Vous, mère de famille; vous, femme de l'un des

ministres de l'Église d'Angleterre! Grands dieux!

--Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre avec un air de

dédain.

--Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu, Martha, la

prétention d'être aussi rusé que vous, non, jamais! je ne veux point

me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà qui est positif. J'irai chez

Huddleston, entendez-vous, j'irai voir son lévrier noir, et je ferai

courir Lancelot contre lui avec un pari de cinquante livres. Voilà ce

que je ferai, et contre tous les chiens de l'Angleterre. Mais je ne

veux pas être nez à nez avec cet animal de Rawdon Crawley.

--Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,» répliqua sa

femme.

Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda un peu

de bière, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir Huddleston

Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits étaient sereines, il

calcula qu'en faisant un peu de galop il pourrait être à temps à son

église le dimanche matin. Nous croyons avoir suffisamment démontré

que les paroissiens de Crawley avaient autant à s'applaudir de leur

ministre que de leur squire.

Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa puissance

fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le coeur de cette excellente

vieille évaporée, comme elle avait réussi à emporter celui des

innocents campagnards dont nous venons de tracer les portraits.

Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea à propos de

demander la compagnie de la petite gouvernante. La promenade n'était

pas finie que Rebecca s'était déjà concilié les affections de la

vieille dame. Elle avait daigné sourire quatre fois et s'amuser

pendant tout le temps de la route.

«Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous? dit-elle à sir

Pitt qui avait arrangé un dîner d'apparat et invité tous les baronnets

du voisinage. Mon cher, vous ne supposez pas que je veuille parler

poupons avec lady Fuddleston, ou procédure avec cette vieille oie de

sir Giles Wapshot! Je réclame une place pour Sharp. Que lady Crawley

reste dans sa chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss

Sharp aura son couvert; de tout le comté, c'est la seule personne avec

qui l'on puisse causer!»

La foire aux vanités, Tome I · 第 10 / 36 段