inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le baronnet
devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune de sa mère,
et il ne jugeait pas à propos de la lui payer; à vrai dire, l'idée
de payer quoi que ce fût lui donnait mal au coeur, et la force seule
pouvait le réduire à acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car,
ainsi que nous le verrons bientôt, elle fut vite initiée à tous les
secrets de la famille) que le seul payement de ses créanciers coûtait
en frais à l'honorable baronnet plusieurs centaines de livres par an;
mais c'était un plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait
une joie féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de
procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction.
«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour payer
ses dettes?»
Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de sa
chaise curule.
Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à peine capable
d'épeler et ne se souciant point de lire; un homme qui a les allures
et la ruse d'un paysan, dont la passion est la chicane, sans autres
goûts, sans autres émotions, sans autres plaisirs que ceux d'une âme
sordide et bête, et il possède cependant rang, honneur et puissance;
il compte parmi les dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est
grand shérif et va en équipage doré. De grands ministres, des hommes
d'État lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place
plus élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus
immaculée.
Sir Pitt avait une belle-soeur demoiselle, à laquelle sa mère avait
laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien déjà proposé de
lui prendre son argent avec hypothèque; mais miss Crawley avait refusé
cette offre et aimait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait
toutefois manifesté l'intention de partager également sa fortune entre
le second fils de sir Pitt et la famille du ministre. Elle avait en
outre, une fois ou deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége
et à l'armée. Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus
grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car elle avait
chez son banquier une balance capable de la faire aimer partout où
elle se serait présentée.
Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance chez le
banquier! De quel oeil indulgent nous voyons ses fautes si c'est une
parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine de la sorte! Quel
excellent caractère nous trouvons à cette vieille créature! Avec quel
air souriant les commis des plus grands magasins la reconduisent à sa
voiture marquée du bienheureux losange[5], et surmontée d'un cocher
gras et bouffi! Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons
soin d'instruire fort à propos nos amis de son rang dans le monde!
nous disons, et c'est la vérité toute pure:
[Note 5: Le losange dans les armoiries indique une héritière restée
fille. (_Note du traducteur._)]
«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec la
signature de miss Marc Whirter.
--Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme.
--C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et dégagé,
alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter est votre
parente.
Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages
d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas en
tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe toujours dans
la chambre où elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son
corset sans feu. La maison, pendant son séjour, prend un air de fête,
de propreté, de chaleur, d'entrain, de bien-être qu'on ne lui connaît
point à toute autre époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même
négligez votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion
de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners vous
faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du plus vieux;
et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus
frais.
Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie
générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la
bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme de chambre prend
ses repas, on ne regarde pas à la consommation du thé et du sucre.
Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle à la bourgeoisie.
Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une
tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un
devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants lui feraient
des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimères de
l'esprit!
CHAPITRE X.
Miss Sharp commence à se faire des amis.
Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille dont nous
venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement
mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable, comme elle disait. On
ne manquera pas d'admirer cette disposition à la reconnaissance
dans une orpheline sans appui, et, s'il entrait dans ses calculs une
certaine dose d'égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudence de
fort légitimes excuses?
«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n'ai
rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite Amélia aux
joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, se voit à la
tête de dix mille livres et d'un établissement certain. La pauvre
Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter
seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon
esprit ne saura pas me créer une position honorable, et si quelque
jour miss Amélia n'aura pas à reconnaître de combien je lui suis
supérieure. Ce n'est pas que j'en veuille à la pauvre Amélia.
Qui pourrait en vouloir à une créature aussi inoffensive et aussi
avenante? Mais ce sera un beau jour que celui où, dans le monde,
je prendrai rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout,
d'étonnant à cela?»
C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie
entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi nous
scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle plaçait un
mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles avoir
d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre chose, dites-moi, rêvent
leurs chères mamans? «Je serai ma maman à moi-même,» disait Rebecca
avec un serrement de coeur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec
Joe Sedley.
Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la famille de
Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité possible, et
ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis de tous ceux qui,
autour d'elle, pouvaient contribuer à son confort.
Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez elle une
telle mollesse, une telle apathie de caractère, que dans sa maison
la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca reconnut bien vite qu'il
était aussi inutile de rechercher sa bienveillance qu'impossible
de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne l'appelait jamais que leur
_pauvre maman_, et, tout en témoignant à cette dame un froid respect,
c'était surtout au reste de la famille qu'elle adressait avec une
profonde diplomatie la plus grande part de ses attentions.
Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait les bonnes
grâces, sa méthode était des plus simples. Elle ne surchargeait point
leur jeune cerveau de trop de science; au contraire, elle les laissait
s'élever à leur fantaisie. Quelle instruction est plus efficace
que celle qu'on acquiert par soi-même? L'aînée avait un penchant
particulier pour la lecture, et, comme la vieille bibliothèque de
Crawley-la-Reine possédait un nombre considérable de livres du dernier
siècle, français et anglais, d'une littérature légère (c'était une
emplette du secrétaire des sceaux et parchemins pendant sa disgrâce),
sans que personne songeât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de
la manière la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même de
faire faire de grands progrès à l'instruction de miss Rose Crawley.
Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais et français,
au nombre desquels on peut citer ceux du savant docteur Smollett, de
l'ingénieux M. Henry Fielding, du gracieux et fantastique M. Crébillon
le fils, tant admiré de notre immortel Gray, enfin de l'encyclopédique
M. de Voltaire. M. Crawley demanda un jour quel ouvrage elles lisaient
alors:
«Smollett, répondit l'institutrice.
--Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait; son
histoire est moins animée, mais bien moins dangereuse que celle de M.
Hume. C'est donc de l'histoire que vous lisez?
--Oui,» dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'était celle du
chevalier de Faublas.
En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalisé de
trouver un recueil de pièces françaises dans les mains de sa soeur,
la gouvernante lui fit remarquer que c'était pour se familiariser avec
les idiotismes de cette langue dans la conversation, explication qui
le satisfit complétement. M. Crawley, comme ancien diplomate, était
fier de sa facilité à parler le français, et se sentait fort charmé
des compliments de l'institutrice au sujet de ses progrès.
Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus turbulents et
plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirés où les
poules allaient pondre leurs oeufs; elle grimpait aux arbres pour
enlever les nids où les petits chanteurs ailés déposaient leur
tendre couvée. Son plaisir était d'enfourcher les jeunes poulains et
d'effleurer l'herbe comme Camille. Son père l'adorait ainsi que les
palefreniers; elle était tout à la fois l'enfant gâtée et la terreur
de la cuisine; elle découvrait toujours les cachettes des pots de
confitures, et leur faisait de larges brèches quand ils tombaient en
son pouvoir. Il y avait bataille perpétuelle entre elle et sa soeur.
Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades, elle n'en parlait
point à lady Crawley, qui l'aurait répété au père, ou, ce qui était
encore pis, à M. Crawley; mais elle promettait de n'en rien dire, à la
condition que miss Violette serait une bonne fille et aimerait bien sa
gouvernante.
À l'égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respect et de
déférence. Elle le consultait sur les passages français qu'elle ne
pouvait comprendre; bien qu'elle eût eu une mère française, elle le
trouvait seul capable de les expliquer à sa satisfaction. Il dirigeait
en outre ses études dans la littérature profane, et il était assez
bon pour lui désigner les livres d'un esprit sérieux et lui faire
l'honneur de lui adresser souvent la parole. Elle n'avait pas
assez d'admiration pour son éloquence à la société de secours des
Meurt-de-Faim, et elle prenait le plus vif intérêt à son pamphlet
sur la bière. Son émotion allait souvent jusqu'aux larmes dans les
conférences qu'il faisait le soir.
«Oh! merci, monsieur,» disait-elle avec un soupir et les yeux levés au
ciel.
Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main de M. Crawley.
«Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce saint parfumé
d'aristocratie; voilà pourquoi miss Sharp est touchée de mes paroles,
dont personne autre ici ne se montre impressionné. Il y a là pour
leur palais un mets trop fin et trop délicat. Il me faudra prendre des
tournures plus familières. Elle, elle me comprend: sa mère devait être
une Montmorency.»
Et c'était bien, à ce qu'il paraît de cette illustre famille que miss
Sharp descendait du côté de sa mère. Mais elle ne racontait point que
sa mère était montée sur les planches, cela aurait pu troubler les
scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs, que de nobles émigrées
plongées dans l'indigence par cette épouvantable Révolution! Avant
d'avoir fait un long séjour dans la maison, elle avait mis tout le
monde au courant de l'histoire de ses ancêtres.
M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par elle dans
le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait à la bibliothèque du
château, ce qui le confirmait encore dans sa croyance à l'illustre
origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'inférer de ce mouvement de
curiosité, de ses recherches dans les dictionnaires, que notre héroïne
pouvait attribuer de tendres sentiments pour elle à M. Crawley? Non,
c'était purement de l'amitié. N'avons-nous pas d'ailleurs mentionné
plus haut les engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie?
Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca sur ses
parties de trictrac avec sir Pitt. C'était, disait-il, un amusement
profane; son temps aurait été mieux employé à lire _le Legs de
Thrump_, ou _la Blanchisseuse aveugle de Morfield_, ou tout autre
livre du genre sérieux. Mais miss Sharp répondait que sa chère maman
avait fait souvent la partie du vieux comte de Trictrac et celle
du vénérable abbé du Cornet: elle avait là une excellente excuse en
faveur de cet amusement mondain et de bien d'autres.
Ce n'était pas seulement en jouant au trictrac que la petite
gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son souverain
et maître; elle avait mille autres petites manières de s'utiliser
auprès de lui. Elle lisait à haute voix, avec une inépuisable
complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant son arrivée
à Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer. Elle s'offrait
pour copier ses lettres et en corrigeait adroitement l'orthographe,
sous prétexte de se conformer aux usages actuels. Elle prenait intérêt
à tout ce qui se rattachait à ses propriétés, à ses fermes, à ses
parcs, à ses jardins, à ses écuries, et sa compagnie était devenue
si agréable au baronnet, que dans sa promenade après le déjeuner il
manquait rarement de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui
donnait son avis sur les arbres à tailler, sur les plates-bandes à
retourner, sur les moissons à couper, sur les chevaux à mettre à la
charrette ou au labourage.
Avant d'avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca avait
conquis l'entière confiance du baronnet. Et la conversation du dîner,
qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks, avait lieu
presque exclusivement entre sir Pitt et miss Sharp. En l'absence de
M. Crawley, elle se trouvait presque la maîtresse du logis. Toutefois,
dans sa nouvelle et brillante position, elle savait se conduire avec
assez de prudence et de retenue pour ne point blesser les puissances
de la cuisine et de la basse-cour; au contraire, elle s'y montrait
toujours modeste et affable. Ce n'était plus cette petite fille
hautaine, mécontente, dédaigneuse, que nous avons connue tout d'abord.
Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sagesse ou un
sincère désir de s'améliorer ou du moins une grande puissance morale
de sa part. Mais était-ce bien le coeur qui inspirait ce nouveau
système de déférence et de soumission adopté par notre Rebecca?
Le reste de l'histoire nous le dira. Qui croirait cependant qu'une
personne de vingt et un ans puisse suivre pendant longtemps, sans se
démentir, un système d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que,
jeune d'années, notre héroïne était vieille dans l'expérience de la
vie, et ce récit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que
c'était une femme des plus habiles.
Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la pluie et le beau
temps; on ne les voyait jamais ensemble au château. Ils se détestaient
cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait un profond mépris pour
la demeure paternelle et n'y venait que lors de la visite annuelle de
sa tante.
Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cette vénérable
dame: elle possédait soixante-dix mille livres et avait presque adopté
Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde pour l'aîné de ses
neveux, et le méprisait comme une espèce de poule mouillée. En retour,
ce dernier n'hésitait pas à vouer l'âme de sa vieille tante à la
damnation éternelle et, suivant lui, les chances de son frère pour
l'autre monde ne valaient guère mieux.
«C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley; elle vit
avec les athées et les Français. Je frémis de penser à cette
terrible situation. Si près de la tombe donner autant à la vanité, au
dérèglement, à des goûts profanes et insensés!»
En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter ses
lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine, il était
obligé de suspendre le cours de ses pratiques religieuses.
«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car miss
Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire qu'elle ne
pouvait entendre prêcher.
--Eh! monsieur, songez aux domestiques.
--Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le fils
trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés du
bienfait de ses instructions.
--Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances,
vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de la famille trois
mille livres de revenu?
--Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait
Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous dépouiller de
cet argent?»
Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley?
La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée. Elle
avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane, et, comme elle
buvait et mangeait trop pendant son hiver à Londres, elle allait se
remettre l'été à Harrowgate ou à Cheltenham. De toutes les vieilles
vestales de l'époque, c'était la plus hospitalière et la plus enjouée.
Dans son jeune temps elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait:
on sait fort bien que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins
des beautés dans leur temps.
Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme.
Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just, suivant
la rumeur publique, lui avait inspiré une passion malheureuse. Elle
aimait en conséquence les romans français, la pâtisserie française et
les vins français. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par coeur.
Elle discutait d'un ton assez dégagé la question du divorce, et
défendait avec énergie les droits de la femme. Elle avait des
portraits de Fox dans toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet
homme d'État comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait
à ses côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir,
elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé dans ses
rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y serait
bien entré de lui-même, sans la moindre peine de la part de cette
honnête demoiselle.
Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon
Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce que son
frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la première
université l'engagèrent à se retirer après deux ans de séjour, elle
lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.
Le jeune officier était à la ville un des plus élégants et des
plus renommés dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait la
bouillotte et conduisait à quatre chevaux; tel était le fond de la
science pour notre aristocratie d'alors, et il y était passé maître.
Bien qu'il fît partie de la maison militaire, dont le service se
bornait à parader autour du prince régent, et pour laquelle l'occasion
ne s'était jamais présentée de montrer sa valeur sur le champ de
bataille, Rawdon Crawley, pour des affaires de jeu, sa plus violente
passion, avait eu trois duels terribles où il avait assez donné de
preuves de son mépris pour la mort.
«Et pour ce qui suit la mort,» ajoutait M. Crawley, attachant au
plafond ses yeux couleur groseille.
Il pensait toujours à l'âme de son frère et à l'âme de ceux qui ne
partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation que se
donnent à elles-mêmes les personnes pleines de gravité.
La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher des
étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses dettes,
après ses duels, et n'aurait pas permis une parole de blâme sur sa
moralité.
«Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que son
pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.»
CHAPITRE XI.
D'une simplicité toute pastorale.
Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable personnel
du château, dont la simplicité et l'innocence toute champêtre montrent
victorieusement la supériorité de la vie de la campagne sur celle de
la ville, nous devons aussi lui faire connaître les parents et voisins
du seigneur de l'endroit: le ministre Bute Crawley et son épouse.
Le révérend père Bute Crawley était d'une taille élevée et
majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux à large
bord. Dans le comté, il jouissait d'une popularité bien plus grande
que le baronnet son frère. Au collége, il était la meilleure rame de
l'embarcation de Christ-Church; il avait cassé des dents aux meilleurs
boxeurs de la ville. Dans la vie privée, il n'avait pu se détacher
entièrement de ses goûts pour la boxe et les exercices gymnastiques.
Point de combat, à vingt milles à la ronde, auquel il ne fût un des
premiers; pas de courses de régates, de soirées d'élections, de dîners
de confrères, pas de grand gala enfin dans le comté, sans qu'il fût de
la partie. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les lanternes
de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les fois qu'il y
avait un dîner à Fuddleston, à Roxby, ou à Wapshot-Hall, ou chez
les gros bonnets du comté, avec lesquels il était dans les meilleurs
termes. Il avait une jolie voix, chantait _le Vent du midi_ et _le
Ciel nuageux_, courait le cerf en casaque de jockey, et passait pour
l'un des meilleurs pêcheurs du comté.
Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite créature fort
remuante, qui composait les célestes homélies de son époux. Ménagère
par excellence, elle avait avec ses filles la haute main dans la
maison. Au presbytère elle régnait en despote, laissant pour tout
le reste carte blanche à son mari; il pouvait aller et venir, dîner
dehors autant que son caprice le lui disait. Quant à mistress Crawley,
c'était la femme économe qui sait le prix du vin de Porto.
Depuis l'enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine par mistress
Bute (elle appartenait à une bonne famille; elle était fille de feu le
lieutenant-colonel Hector Mac Tavich, avait joué Bute contre sa mère,
et avait gagné la partie), cette dame était dans toute sa vie un
modèle de sagesse et d'économie; mais, malgré tous ses efforts, son
mari restait toujours avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour
acquitter ses notes de collége, qui remontaient au vivant de son père.
En 179., comme il venait de se mettre à jour de son arriéré, il paria
de grosses sommes contre _Kangourou_, qui gagna le prix aux courses de
Derby. Le ministre, obligé d'emprunter à de ruineux intérêts, s'était
toujours trouvé gêné depuis. Sa soeur, de temps à autre, lui donnait
bien une centaine de livres sterling, mais c'était sur sa mort qu'il
fondait ses plus belles espérances.
«Il faudra bien que le diable s'en mêle, disait-il, ou Mathilde me
laissera au moins la moitié de son argent.»
Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures raisons du monde
pour être tous deux comme chien et chat; sir Pitt avait toujours tondu
sur Bute dans les transactions de famille; le jeune Pitt, qui n'avait
pas même le mérite d'aimer la chasse, s'était avisé d'élever une
chapelle à la barbe de son oncle, enfin Rawdon devait venir en
partage dans la succession de miss Crawley. Ces affaires d'argent, ces
spéculations sur la vie et la mort inspiraient aux deux frères, l'un
pour l'autre, une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux
Vanités. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de
banque pour troubler et rompre entre deux frères une affection d'un
demi-siècle, et je ne puis me lasser de penser que c'est une belle et
admirable chose que l'affection entre gens du monde!