trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme à l'agonie, telles
que la plume se refuse à les retracer. L'eau de Seltz n'étant pas
encore inventée, la bière blanche, le croirait-on? était la seule
boisson qui pût apaiser la fièvre que lui avait donnée l'orgie de la
nuit précédente. George Osborne trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah
ayant auprès de lui ce breuvage adoucissant, et occupé à geindre
sur un sofa. Dobbin était déjà dans la chambre, donnant des soins
empressés à cette victime de la nuit dernière. Les deux officiers,
après avoir jeté un regard sur le buveur de punch maintenant hors
de combat, échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui
n'avait rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme de
l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux qu'un
entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire bonne
contenance en regardant son maître infortuné.
«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, dit-il tout
bas à Osborne, pendant que ce dernier montait l'escalier. Il voulait
battre son cocher, monsieur. Le capitaine a été obligé de le monter
dans ses bras, comme un enfant.»
Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant
qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité
ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et annonçait:
«M. Hosbin!
--Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur,
n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher qui a l'oeil
tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous citer en
justice.
--Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley d'une voix
mourante.
--Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? Vous
l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu faire Molyneux.
Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un pauvre diable renversé
aussi rudement. Demandez à Dobbin.
--Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine
Dobbin, et vous l'avez assommé de coups.
--Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme vous l'avez
bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles criaient: c'était plaisir
que de vous voir. J'ai cru que vous autres gens du civil n'aviez pas
de courage; mais je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous
serez dans les vignes du Seigneur, mon gaillard.
--Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,» dit
Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si burlesque,
que la politesse du capitaine ne put y résister plus longtemps, et que
lui et Osborne partirent d'un éclat de rire.
Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille dans
laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du ***e régiment,
consentit à une mésalliance avec une petite fille de rien, une
aventurière de gouvernante, profita de l'état de faiblesse où il
voyait réduit le héros du Vauxhall et commença ainsi l'attaque:
«Vous souvient-il de votre chanson d'hier?
--Laquelle? demanda Joe.
--Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé Rosa....
Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, vous savez bien cette
petite amie d'Amélia, _votre petite louloute_.»
Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la veille,
pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué le principal
rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin pour éveiller en
lui un peu de pitié.
«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances de
son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant entre les mains du
docteur Glober. De quel droit se donne-t-il ces airs protecteurs et
nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? Quelle est cette petite
institutrice qui le provoque de l'oeil pour se faire aimer de lui?
Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble, sans la compter! Une
gouvernante, c'est fort bien, mais j'aime mieux autre chose pour
belle-soeur. J'ai des idées libérales mais j'ai aussi une juste mesure
d'amour-propre, et je sais ce que je dois à mon rang; quant à elle,
qu'elle ne sorte pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand
fanfaron de nabab, et je l'empêcherai de se faire encore plus fou
qu'il n'est. Aussi lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes
les manoeuvres de la petite.
--Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles,
personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez toujours été
parmi les tories, et que votre famille est l'une des plus vieilles de
l'Angleterre; mais....
--Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour pour votre
compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant son ami; mais
le capitaine Dobbin refusa d'accompagner Osborne dans sa visite aux
dames de Russell-Square.
En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient le
guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher de rire.
Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant de l'oeil
avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui faisait face, et
où habitait M. Osborne, dans l'espérance de découvrir le lieutenant;
et miss Sharp, de la chambre à coucher située au second étage,
s'était mise en observation, comptant bien voir apparaître la masse
respectable qui avait nom Joseph.
«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais elle ne voit
rien venir.»
Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à
dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état de son
frère.
«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec un air de
reproche.
Mais George n'en continua que de plus belle en présence de sa mine
contrite et désappointée, et persista à croire que sa plaisanterie
était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp descendit, il la
railla beaucoup au sujet de l'effet que ses charmes avaient produit
sur le gros employé de la compagnie des Indes.
«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, vagissant
dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur son sofa, si vous
l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire Glauber....
--Voir qui? dit miss Sharp.
--Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine Dobbin,
dont nous nous sommes si vivement préoccupés la nuit dernière.
--Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit Emmy toute
rougissante; en effet, je l'avais.... complétement oublié.
--Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses éclats de
rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin, n'est-ce pas,
Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp?
--Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table, répliqua
miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; je n'ai pas
pris garde un seul moment à l'existence du capitaine Dobbin.
--C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne.
Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment de
défiance et de haine pour ce jeune officier, sans qu'il pût s'en
douter le moins du monde. «Peut-être veut-il s'amuser à mes dépens,
pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il tournée en ridicule auprès de
Joseph; peut-être a-t-il renouvelé ses terreurs. Et l'autre ne viendra
pas.»
Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.
«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi ingénu
qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur George, je n'ai
personne ici pour me défendre.»
George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia le grondait
du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à propos chagriné cette
pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre; mais bientôt il reprit:
«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente; vous n'avez
pas encore comme moi l'expérience du monde. Il faut que votre petite
amie miss Sharp apprenne à rester à sa place.
--Pensez-vous que Joseph....
--Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le faire comme
ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je sais seulement
que c'est un garçon très-léger, très-vain, et qu'il a mis dans une
très-désagréable et très-fausse position ma chère petite louloute.»
Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher de
rire avec lui.
Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu Amélia,
car la petite diplomate avait envoyé le groom aide de camp de maître
Sambo, à la maison de son frère, pour lui demander un livre qu'il lui
avait promis et s'informer de ses nouvelles. Il fut répondu par le
valet de Joe, M. Brush, que l'indisposition de son maître le retenait
au lit, et que le docteur était en ce moment auprès de lui. «Il
viendra demain,» pensa-t-elle. Mais elle ne se sentait point le
courage de rien dire à ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne
elle-même ne fit aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée
qui suivit la nuit passée au Vauxhall.
Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises sur le sofa
s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à lire des romans,
Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement habituel; il
portait un paquet sous le bras et une lettre sur un plateau.
«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo.
Amélia l'ouvrit tout en tremblant.
Voici ce qu'elle disait:
«Ma chère Amélia,
«Je vous envoie _l'Orphelin de la Forêt_. Je me sentais trop mal
pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour
Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de l'aimable
miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et
d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal
souper. Dès que je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée,
j'irai passer quelques mois en Écosse.
«Votre bien affectionné,
«JOE SEDLEY.»
C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder la
pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa tomber la
lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pièce, elle
alla se réfugier dans sa chambre, où son petit coeur éclata en
sanglots.
Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses
consolations; Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit un
peu de courage.
«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu
vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, excepté au
commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres
de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours à fouiller dans votre
boîte à bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le
monde. Elle est sûre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle.
--Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.
Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss
Sharp.
«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes qui ne
sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos
grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payées que vous et
moi.»
Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison,
excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; et grands et
petits, toujours à l'exception d'une seule personne, pensaient que ce
départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. Cette bonne jeune
fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs,
passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles,
soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore
une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant
trouver son père, ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait
promis autant de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner
cet argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne
manquait de rien.
George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne se fit pas
prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus
élégant spencer.
«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, dit Amélia
toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un comme lui.
--Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien
reconnaissante!»
Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne qui a
empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George Osborne en conséquence.
Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta tous
les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis tout juste ce
qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne manqua pas de
jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, tout en se
gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu
décontenancée et avait l'air de vouloir l'éviter. Elle baisa la main
de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considérer à l'avenir
comme son meilleur ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque
chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur
le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa
sensibilité, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il
s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant!
Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à la ville; ne
l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»
Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux amies.
Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre le joua
en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, les larmes
les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre ainsi que les meilleurs
sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se
séparèrent, la première jurant à son amie de l'aimer toute sa vie et
encore au delà.
CHAPITRE VII.
Crawley de Crawley-la-Reine.
Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'_Annuaire de
la cour_, l'an de grâce 18..., était celui de _Crawley (sir Pitt),
baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants_. Ce
nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé à
ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de rôle quêter le
suffrage des électeurs.
À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine
Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, pour y
déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui présenta le
Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et au jarret d'acier,
la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le
droit d'envoyer à l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de
l'illustre visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il
l'a conservé jusqu'à ce jour. Par un effet des changements causés par
le temps, des vicissitudes produites par les siècles dans les empires,
les cités et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être
aussi populeux qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par
tomber dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt
Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, avait bien
soin de répéter:
«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents
bonnes livres par an!
Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme à la
chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, premier baronnet,
dispensateur des sceaux et parchemins sous le règne de Georges II. À
l'exemple de tant d'honnêtes confrères de cette époque, il encourut
l'accusation de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à
dire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus
fameux capitaines du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique
pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre
Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le Crawley
contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine
Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De
son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire où s'étalent
les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du nom de sir Pitt
Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre,
s'alignent les noms de son frère, le révérend Bute Crawley, recteur de
Crawley-Snailby, et de différents autres descendants, tant mâles que
femelles, de la famille des Crawley.
Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de Mungo Binkie,
lord Binkie, et cousine en conséquence de M. Dundas. Elle l'avait
rendu père de deux fils: Pitt, ainsi nommé non pas tant en l'honneur
de son père qu'en celui de notre bien-aimé et fameux ministre, et
Rawdon Crawley, appelé comme le favori du prince de Galles, si vite
oublié par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de
milady, sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de
Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour
leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour
gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une
famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances.
Bientôt sa diplomatie allait avoir à s'évertuer sur un théâtre plus
digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square.
La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint sous une
enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle était ainsi
conçue:
«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et _ses bas gages_ d'être _issis_
mardi, car _je m'en vas_ à Crawley-la-Reine demain matin de _bonheur_.
«Great-Gaunt-Street.»
Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait
point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à Amélia et le
temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, cérémonie qui dura
tout juste assez pour permettre à la voiture de dépasser le coin de
la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une idée de la
tournure que pouvait avoir un baronnet.
«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle.
Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords
seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume de cour.
Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre
dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai
assurément traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encore
prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée à des gens de
bonne société, et non plus à cette petite bourgeoisie si vulgaire dans
son genre.»
Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle
empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille
trop élevée.
Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans
Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaissée
entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un
écusson au-dessus de la principale croisée, comme on en voit presque
toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, où la mort, sans doute
attirée par la tristesse du lieu, semble avoir élu domicile à
perpétuité. Les volets des fenêtres du premier étage étaient fermés;
ceux de la salle à manger, à moitié entr'ouverts, laissaient voir de
vieux journaux enveloppant précieusement les cuivres des fenêtres.
John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu soucieux
de descendre pour aller sonner, réclama ce service d'un petit gamin
qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête se montra aux volets
entre-bâillés de la salle à manger, et la porte s'ouvrit pour laisser
passer un homme en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec
une vieille veste tachée, une vieille cravate d'une couleur équivoque,
enroulée autour d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face
rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours
grimaçante.
«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son siége.
--Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.
--Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.
--Enlevez-les vous-même, dit le portier.
--Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? Allons,
allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle vous donnera
quelque chose pour la peine,» dit John avec un gros rire.
Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; ses rapports
avec la famille des Sedley allaient en rester là, et les domestiques
n'avaient rien reçu d'elle à son départ.
Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis,
obéissant à l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp
sur son épaule et l'entra dans la maison.
«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, dit
miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. Quant à vous,
j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au
cocher.
--Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; vous
n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mélia,
les avez-vous aussi? Elles devaient revenir à la femme de chambre.
J'espère qu'elles seront à votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est
pas d'elle qu'on peut attendre quéque chose, continua John en faisant
avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle
emplette pour vous, en vérité, une belle emplette!»
Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, il
nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il
enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.
En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage en
guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent
tous quand leurs nobles habitants disent adieu à la ville. Les pièces
semblent alors pousser la fidélité jusqu'à pleurer l'absence de leurs
maîtres. Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeur
sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles
enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant
aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées
disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de
son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait
la nudité du plancher et les chenets huilés pour prévenir la rouille.
Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes à jouer; l'étagère poussée
derrière le tapis; les chaises les pieds en l'air et rangées contre
le mur; à l'opposé de la statue, dans un coin non moins sombre, sur
un petit guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la
forme attestait l'antiquité.
Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes
se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait aux tièdes
clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à côté d'un morceau
de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter
dans un cruchon.
«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long pour
votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?
--Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majesté.
--Hi! hi! c'est moi qui _est_ sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon
pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress Tinker si
je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente miss Sharp.
Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de ménage, ho! ho!»
La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même instant
son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac
demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; elle remit le tout
entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu.
«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces de six
liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!
--Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. Être
baronnet pour liarder de la sorte!
--Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit
le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept
guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt
arriver les guinées.
--C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma jeune dame;
il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si près aux liards, dit
mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à peu vous connaîtrez encore
mieux l'homme.
--Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux
gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'être
généreux.
--Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker.
--Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes.
Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si vous avez envie de
vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.»
En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle et en
retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un partage fait
avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, ainsi que
mistress Tinker.