«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye à Tinker

ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, elle dîne

avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous

n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»

Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.

Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; quand il fit

tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur un brûle-tout, et

tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se

mit à les lire et à les mettre en ordre.

«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce qui me

procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage.

--Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se versant à

boire.

--Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma chère, Tinker

dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès qu'aucun homme en

Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: _Crawley, baronnet, contre

Snaffle_. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt

Crawley.--_Podder et Ce, contre Crawley, baronnet_;--_les contrôleurs

de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet_. Qu'ils prouvent

donc que c'est du domaine public, je les en défie; ce terrain est bien

à moi; il n'appartient pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker

que voilà. Je les mettrai _à quia_, quand il devrait m'en coûter mille

guinées. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si

le coeur vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main

pour écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à

Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte,

j'ai besoin d'un aide.

--Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle était

toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a

congédié quarante-huit domestiques.

--Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton de

naïveté.

--Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.»

La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel,

au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes ou mauvaises, les

qualités de sir Pitt Crawley étaient mises par lui dans tout leur

jour, sans qu'il cherchât le moins du monde à les déguiser. Il ne

tarissait pas sur son compte, tantôt faisant usage du patois de

l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant

le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir,

après recommandation à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq

heures du matin.

«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit

où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!»

Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle

Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands

escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont

toutes les serrures étaient recouvertes de papier; elle arriva enfin

à la chambre où lady Crawley s'était endormie du dernier sommeil.

L'aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si

triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y

avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre

dame n'avait pas cessé de l'habiter. Rebecca allait et venait dans

l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé

les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait

les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus

aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de

chambre s'occupait à dire ses prières.

«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la

conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.

--Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec

une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez

sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma _chère_

mistress Tinker.»

Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser tirer les

vers du nez par des questions en l'air. Elle intima à miss Sharp que

le lit était fait pour dormir et non pour causer; et bientôt, du coin

où elle reposait, s'éleva un ronflement comme il n'en peut sortir que

d'une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort

longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait

devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle,

placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s'éteindre;

la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d'un canevas

_pour marquer_, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement

encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes

garçons l'un en habit de collége, l'autre en veste rouge de soldat. Au

moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.

À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour donner

un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la

fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l'avertit de se préparer

pour le départ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la

grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir

les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et

prit un fiacre à la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans

des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher

était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec

l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui

ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le

payerait avec la générosité de l'ivresse.

Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à

se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans

sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de

la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le

ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux

tribunaux pour se faire payer son dû.

«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous avez à faire

à sir Pitt Crawley.

--Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais

bien voir un homme qui oserait me faire aller!

--Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant

les bagages du baronnet sur la voiture.

--Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au

cocher.

--Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage

dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de

Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss

Sharp avait pris une place à l'intérieur de la voiture qui allait la

transporter dans un monde nouveau.

Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses

genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de

quitter l'intérieur, vint prendre place à côté de lui; comment il la

couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle

humeur;

Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui jurait à

tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyagé

en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans

les voitures publiques du temps, hélas! où elles existaient encore,

car où sont-elles passées aujourd'hui?) et la grosse veuve avec

sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les

banquettes de l'intérieur;

Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et recueillit

six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse

veuve;

Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres

ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de

Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à

Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais au monde

des souvenirs;

Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait

flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;

Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot;

Il n'est pas besoin de le dire ici.

Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, parcouru

cette route enchanteresse par une radieuse et belle matinée, y ramène

sa pensée avec un sentiment de regret et de plaisir. Où est-elle

maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de

voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux

et honnêtes cochers à la trogne rougie? Où sont-ils passés, je le

demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou

mort? Et les garçons d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait

le boeuf froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez

bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont ses

descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrivent des

nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé lecteur, ces

hommes et ces choses passeront à l'état de légende, comme l'histoire

de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la

diligence va usurper la place des châteaux enchantés; un attelage de

quatre chevaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale

et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons

d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient avec

ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir frissonner,

leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient

dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir accompli! Hélas! nous

n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque

les portes s'ouvraient à minuit pour laisser passer sa voiture? Mais

où nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar?

Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la route,

nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y

trouver miss Rebecca Sharp.

CHAPITRE VIII.

Tout confidentiel.

MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.

Service de la chambre des communes

«Russell-Square, à Londres,

«Très-chère et très-douce Amélia,

«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour

écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à aujourd'hui!

Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais comme dans ma

famille, je goûtais la tendre intimité d'une soeur que je chérirai

toujours, oh! oui, toujours!

«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette

fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous

appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous votre mère,

le jeune soldat _qui vous est fiancé_. J'ai pensé à vous toute la

nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre,

entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans

la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après

m'avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas! qu'avait-il à

craindre en insultant la pauvreté, le malheur?), il m'a laissée entre

les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un

vieux lit d'un aspect sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins

effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil

de la nuit.

«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations,

nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de

contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace.

Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre;

vieux habits, guêtres râpées; il fume une ignoble pipe et fait

lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce

de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge,

puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part la voiture

sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route.

«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée à

l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de la voiture;

mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par

une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine à le croire, il

fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la

voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place

d'intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par

bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m'a donné l'hospitalité

sous un de ses énormes paletots.

«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître fort bien

sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun accord ils lui

décernaient l'épithète de _vieux pingre_, ce qui signifie une personne

très-chiche et très-avare. À les entendre, il n'aurait jamais donné

d'argent à personne. J'étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune

étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les

deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége

et était propriétaire de l'attelage pour cette partie du trajet.

«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand

je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant de Cambridge.

«--Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le conducteur.

«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de M. Jacques

pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des

chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de rire.

«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs

harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington,

à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du

baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d'un

mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d'honneur, dont

les piliers sont surmontés d'une colombe et d'un serpent, supports des

armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait

plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles

grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick.

«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée d'arbres

qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le

propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»

«Il dit une _evenue_ et le _propiétaire_. Il fallait rire ou se mordre

les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson,

espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes,

irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus

de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey

était enfin parti pour l'hospice des indigents.

«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille

_étions_ à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à l'esprit que

c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un

autre aurait dit: _étaient_; mais les riches baronnets sont-ils tenus

envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes?

«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant avec grâce

au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une

prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge

avec de grandes cheminées tapissées de lierre; les vitres étincelaient

au soleil.

«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.

«--Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie,

il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête,

Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère

le ministre. Je l'appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah!

ah!»

«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et un

mouvement de tête:

«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il

est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes.

«--Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en

employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront

donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment

l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»

«M. Hodson se tenait les côtés.

«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John

Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.

«--Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.

«--Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua M. Hodson.

«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner

sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en

empêcherait pas. Toutefois il reprit:

«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un membre de

cette génération ne l'aura.»

«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son droit. Pour

moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme

cela arrive très-souvent entre frères et même entre soeurs. Vous

rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick? elles étaient

toujours à se chamailler; et Maria Box, elle n'épargnait pas les

bourrades à Louisa.

«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des

branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança de la voiture sur

l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis.

«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces

petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la

prison, aussi sûr que je m'appelle sir Pitt.»

«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les

épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les

malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au château.

«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir

et........................

«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup

terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? Sir Pitt en

bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il était à peindre!

Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers

moi, et prenant ma chandelle:

«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il; allez

vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il

m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre

votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d'être au lit à onze

heures.»

«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux

éclats.

«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de

nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues

dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit.

«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son homme, ce

chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois j'appelais

sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, parce qu'elle était

trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»

«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à

l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des

toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s'étend une

terrasse où l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de

la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette

grande salle, ma chère, est, j'en suis sûre, aussi triste et aussi

lugubre que celle du château des _Mystères d'Udolphe_. Il y a un

immense foyer où l'on pourrait faire tenir la moitié de l'institution

de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire

rôtir un boeuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley

sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles

perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes

collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours,

qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère qui

portent des corsets.

«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en

chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté s'ouvrent de

grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard,

à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements.

J'estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage.

Dans l'une d'elles on montre encore le lit où a dormi la reine

Elisabeth.

«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces beaux

appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu,

je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de

ces pièces je m'attendais à tout instant à voir paraître un spectre au

moindre rayon qui y pénétrait.

«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un côté sur le

cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de mes jeunes élèves.

Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'aîné des fils, qu'on désigne

sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier

comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne

avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square

dans cette maison et avoir encore de la place de reste.

«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je

descendis avec mes deux élèves.--Ce sont deux petites créatures de

huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais

votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner

ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. Pour l'ordinaire on me traite

comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement,

nous dînons dans nos chambres avec mes élèves.--Je vous disais donc

que la cloche du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le

petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère

de mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son

mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention

d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur

sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et

c'est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley,

était également dans la chambre; sa mise était des plus correctes; son

air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funèbres.

Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des

allumettes, absence complète d'estomac, des favoris couleur de foin

foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère

encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la

noble maison de Binkie.

«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en

allant à ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp.

«--Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête de mon côté,

il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber.

«--Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley

avec des yeux rouges et toujours larmoyants.

«--Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.

«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à craindre.

«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de noir habillé

et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à

la mode de la reine Elisabeth et empruntée à l'un des tableaux de la

grande salle.

«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la

salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles à chaque

main.

«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche d'argent.

Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est-à-dire

qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses

et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de

vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en

argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler cette pièce à

une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, était aussi en argent.

Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se

tenaient des deux côtés du buffet.

«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt

répondit _Amen_, et l'on enleva les couvre-plats.

«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.

«--Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady

Crawley.

«--_Mouton aux navets_, ajouta avec gravité le sommelier; pour soupe,

un _potage de mouton à l'écossaise_; pour entremets, des _pommes de

terre au naturel_ et des _choux-fleurs à l'eau_.

«--Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la

peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel était ce mouton,

Horrocks, et quand l'avez-vous tué?

«--C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.

La foire aux vanités, Tome I · 第 7 / 36 段