le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été racontée tout
au long, a été cependant indiquée d'une manière suffisante, pour un
lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l'épicier
méprisé, était devenu l'alderman Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel
dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour
résister à l'invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le
vieux M. Osborne n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé
en revue par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman
avait été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune
Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après
avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin
de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin pour George s'était
conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu'ils étaient tous
deux camarades de pension.
Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On
parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles
du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une
victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu
voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur
mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la
gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme de miss Sharp; mais
miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu'à l'entendre. M. Joseph
raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas
celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca
de tout ce qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien
boire et de bien manger.
Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur
ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à
table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux
avec une rapidité fébrile.
«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin.
Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.
CHAPITRE VI.
Le Vauxhall.
Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent fort
paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), et je dois
prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne l'avons encore
entretenu que de la famille d'un agent de change à Russell-Square,
où chacun se promène, déjeune, dîne, cause et fait l'amour absolument
comme dans la vie ordinaire, et sans qu'aucun événement merveilleux ou
passionné marque les progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer
de la sorte: Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour
le dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il?
Voilà précisément ce qui reste à apprendre.
Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique,
romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la scène à
Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? Supposez que nous
eussions montré comment Joseph Sedley se sentit pris d'amour;
comment le marquis d'Osborne fit la cour à lady Amélia avec le plein
consentement du duc son noble père. Ou bien, laissant là la fine
aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plus bas étages
et entrés dans le détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le
noir Sambo était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet,
et comme il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le
marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et comment la
nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d'aller se coucher si
on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De tels incidents peuvent
avoir de quoi provoquer la gaieté la plus vive et passer pour des
scènes de la vie réelle. Ou encore, si nous nous étions senti en verve
pour des peintures terribles, nous aurions donné pour amant à la femme
de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé la
maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia en
camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une histoire
d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé les chapitres
fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en
tête de ce chapitre le titre suivant:
LA NUIT D'ATTAQUE.
La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs, noirs, plus
noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, les cheminées
se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et les tuiles
tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. Pas une
âme ne bravait la tempête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans
leurs guérites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs flots
grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort;
c'est ainsi que l'un d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un
manteau roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le
feu du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast,
dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son
siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne d'autres nouvelles
de ses victimes que les derniers cris de l'agonie, alors qu'il les
emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait noir, aussi noir que dans
le tuyau de la cheminée. Pas de lune, non! pas la moindre lune, pas
une étoile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire étoile; une
seule s'était montrée dans la soirée, mais elle avait caché sa face,
toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite
retirée.
«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire.
«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria une voix
sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur affaire en un
tour de main.
--Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la falourde
pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence; nous pourrons
jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. Toi, le Rouge, regarde
dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud.»
Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:
«Je vais faire l'affaire d'Amélia.»
Puis ce fut un silence de mort!
«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire....
Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de rose.
Le marquis d'Osborne avait envoyé son _petit tigre_, porteur d'un
billet doux pour lady Amélia.
La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme de chambre,
Mlle Anastasie.
Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa seigneurie
contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House!
«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince G--rge
de C--mbr--dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment où il arrivait
de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du dieu de l'amour, je vous prie,
mon cher Sedley, présentez-moi à elle.
--Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant gravement, est
Sedley.
--Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince tournant
les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied d'un vieux
monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus profonde
admiration pour la beauté d'Amélia.
--Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans l'agonie du
moment.
--Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune étourdi
rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble salut.
Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de l'époque.
«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable seigneur
dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des Cavendish,
un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet de vous défaire
de votre collier de diamants?
--Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince Estherhazy.
--_Und das war gar nicht theuor, postztausend!_» s'écria le prince
hongrois, etc., etc.
Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait pu être
écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. Car, pour
dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les palais de notre
auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de ses propres yeux.
Mais il ne comprend pas plus les usages et l'argot des filous que ce
langage polyglotte[3] qui, d'après les écrivains à la mode, se parle
dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre route, si
vous voulez bien le permettre, au milieu de ces scènes et de ces
personnages avec lesquels nous sommes en rapport plus familier. En un
mot, ce chapitre sur le Vauxhall eût été tellement court sans cette
petite digression, qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et
cependant il ne manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie
de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en
eux-mêmes, mais qui étendent cependant leur influence sur tout le
reste de l'histoire?
[Note 3: Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui
est un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (_Note du
traducteur._)]
Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la société de
Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. Joe se trouve
serré contre miss Sharp sur la banquette de devant, et Osborne est
assis sur la banquette de derrière entre le capitaine Dobbin et
Amélia.
Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même Joe
proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents ne
s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le dire entre nous, le
vieux M. Sedley ressentait pour son fils quelque chose qui était fort
voisin du mépris. Il le disait vain, égoïste, engourdi et efféminé; il
ne pouvait endurer ses airs d'homme à la mode, et riait de bon coeur à
ses pompeuses histoires de pourfendeur de géants.
«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il à sa femme,
et il aura en outre la jouissance du sien, mais je suis convaincu que
si vous, sa soeur et moi, venions à mourir demain, il dirait: «le
ciel en soit béni!» et ne mangerait pas un morceau de moins qu'à
son ordinaire. Je ne veux donc pas me faire de bile à cause de lui.
Laissons-le épouser la femme qu'il voudra, nous n'avons rien à y
voir.»
Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune personne de
son inexpérience et de son tempérament, était fort enthousiaste pour
ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été sur le point d'épancher
dans son sein des secrets très-importants, et elle était toute
disposée à prêter l'oreille à ses confidences; mais le coeur manquait
à ce gros garçon pour se soulager auprès de sa soeur, au grand
désappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand
soupir et de se tourner d'un autre côté.
Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude dans
le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca
d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans de longues et
intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en
avait laissé transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre,
qui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinière,
laquelle, je n'en fais aucun doute, en avait porté la nouvelle à tous
les fournisseurs; en telle sorte que le mariage de Joe était le sujet
de toutes les causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.
C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley que
son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un artiste.
«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop,
nous n'étions que des épiciers quand nous nous sommes mariée avec M.
Sedley, alors clerc d'agent de change, et nous n'avions que cinq cents
livres à deux, et nous sommes assez riches maintenant.»
Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit peu à
peu par gagner la bonne mistress Sedley.
M. Sedley restait neutre.
«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est pas
notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley n'en
avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le mettra
peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une mistress Sedley
toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou.»
Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait pris le
bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller dîner. Elle
s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture découverte.
C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette place, plein
d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne
ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en était
dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant que la demande,
et c'est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d'une
mère; une tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire
à bonne fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et
confidentielle, aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le
précieux aveu!
Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le pont
de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre aux jardins
royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph descendit du fringant
équipage, la foule accueillit sa grosse personne avec un frémissement
de gaieté. Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en
s'avançant avec Rebecca à son bras. George se chargea d'Amélia, qui
était épanouie comme une rose aux rayons du soleil.
«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des châles et de
toutes les affaires, tu seras un bon garçon.»
Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph se
dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se résignait
à prendre les châles sous son bras et à payer à la porte pour tout le
monde.
Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à ses amis
la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca et Joseph, il
ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait en somme qu'elle
était bien ce qu'il fallait pour le brillant George Osborne, et en
voyant cet aimable couple parcourir ces belles promenades, au grand
étonnement et au grand plaisir de la jeune fille, il considérait cette
joie naïve avec une sorte de plaisir paternel. Peut-être aurait-il
désiré avoir quelque chose de plus que le châle à son bras. La foule
souriait en voyant ce jeune officier, un peu gauche à porter tout
cet attirail féminin; mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir
à l'esprit de Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son
ami paraissait satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les
séductions de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient
le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui
faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque
dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de
romances sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; ces
contredanses composées de _cokneys_ et _coknesses_ et exécutées au
milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires; le
signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son ascension dans le
ciel sur une corde roide montant jusqu'aux étoiles; l'ermite que l'on
trouve toujours assis dans son ermitage si bien éclairé; ces sombres
allées si favorables à l'entrevue des jeunes amants; les pots de
porter présentés par des hommes en livrée vieille et râpée, et ces
cabinets tout resplendissants où l'on sert aux joyeux convives des
tranches de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait
la moindre curiosité de la part du capitaine William Dobbin.
Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia, et
s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant que mistress
Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate guerrière, composée
contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver dernièrement
des revers contre les Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en
s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley avait chanté dans l'escalier
en venant se mettre à table. Il se mit à rire de lui-même, car, en
vérité, il chantait bien comme un hibou.
Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux par deux,
se firent les plus solennelles promesses de rester ensemble toute la
soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se trouvaient déjà séparés.
Les sociétés se perdent au Vauxhall, mais c'est pour se retrouver au
souper, pour se raconter leurs aventures depuis le moment où elles se
sont quittées.
Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia? Cela est
un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement heureux
et irréprochables dans leur conduite, et, comme ils avaient eu de
nombreuses occasions de se voir depuis quinze ans, leur tête-à-tête
n'offrait rien de bien particulier ni de bien nouveau.
Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus dans
une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus d'une
soixantaine de couples errant de la même façon, ils sentirent tous
deux combien leur position devenait délicate et critique, et miss
Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais le moment de provoquer
cette déclaration qui venait expirer sur les lèvres timides de M.
Sedley.
Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros lourdaud
avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque tombée à la
renverse, en poussant un cri de douleur, dans les bras de M. Sedley.
Ce petit accident avait accru la tendresse et la confiance de
notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté plusieurs de ses
histoires indiennes redites pour la sixième fois.
«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca.
--Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre.
Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait une autre
plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée, toute
haletante, et la main de Rebecca, placée sur son coeur, pouvait en
compter les pulsations fébriles. Mais... ô contre-temps! la cloche
sonna pour le feu d'artifice, et, emportés par le flot impétueux et
irrésistible, nos deux amants furent obligés de suivre le courant de
la foule.
Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la société pour
le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une part bien active
aux divertissements du Vauxhall. Il passa à deux reprises devant
le cabinet où se trouvaient maintenant réunis nos deux couples, et
personne ne fit attention à lui. Les couverts étaient mis seulement
pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon où
respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir
aussi peu que s'il n'eût jamais existé.
«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention;
je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.»
Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats,
pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation de
carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort gai pour Dobbin,
et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à mes dépens, est
peut-être le plus désagréable des plaisirs que puisse se donner un
célibataire.
Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, où
régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe était
à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec la plus
grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne,
découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de
ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol
de _rak-punch_; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de
_rak-punch_.
«Garçon, un _rak-punch_.»
Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; pourquoi pas
un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose? N'est-ce pas un
bol d'acide prussique qui fut cause que la belle Rosemonde se
retira du monde? N'est-ce pas un bol de vin qui fut cause de la mort
d'Alexandre le Grand? Ainsi le dit le docteur Lemprière[4]. De même
ce bol de punch eut une grande influence sur les destinées de tous les
principaux personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur
toute leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait même
pas goûté.
[Note 4: Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en
Angleterre d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le
dictionnaire de M. Bouillet. (_Note du traducteur._)]
Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait pas. La
première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand, avala tout le
contenu du bol; la seconde conséquence fut qu'après avoir avalé tout
le contenu du bol, il éprouva une exaltation qui étonna d'abord, et
de plus faillit avoir des suites désagréables. Il parlait et riait si
fort, qu'il amassa une haie de curieux autour du cabinet, à la grande
confusion de ses innocentes compagnes; puis il se mit à entonner
une chanson, et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux
ivrognes de bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui
se pressait naguère autour des musiciens; on le couvrit
d'applaudissements.
«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; _encccôre_, Daniel Lambert! et
servez chaud!
--Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria un
autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames la plus vive
terreur, et chez M. Osborne la plus grande colère.
--Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; et
les deux jeunes femmes se levèrent.
--Arrêtez, ma petite _louloute_,» hurla Joseph, aussi hardi qu'un
lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.
Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire
redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour et à
chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire de
son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient à venir boire du
punch avec lui.
Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à revers qui
voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait inévitable,
quand, par le plus grand des bonheurs, un individu du nom de Dobbin,
qui s'était jusque-là promené dans les jardins, s'arrêta devant le
cabinet.
«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant.
Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent
devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure, et il pénétra
dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation.
«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne en
saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait à son bras,
et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque chose: veillez sur
Joe pendant que je conduirai ces dames à la voiture.»
Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de main
Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant put emmener
les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des baisers pendant
qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets leur cria un
dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis, saisissant la main
du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié, il lui confia le secret
de ses amours.
Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui avait
brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le coeur; il
voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges, Hanover-Square;
il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry à Lambeth, il
le voulait, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette
pensée, lui persuada adroitement de sortir des jardins pour se rendre
à Lambeth-Palace, et, quand une fois il l'eut conduit hors des portes,
il fit sans peine monter le tapageur dans un fiacre qui le déposa
sain et sauf à son domicile. George Osborne, sans autre accident,
reconduisit les jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut
refermée sur elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un
fou rire qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit.
Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les escaliers,
l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter une parole.
«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: il m'a
appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré la main en présence
d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour demain.»
Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également
à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, aux présents
qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur, à la cérémonie prochaine
où elle jouerait un des principaux rôles, etc., etc.
Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez peu
l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack qui se
trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve dans la tête
le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il vous plaît, qu'il
n'y a pas au monde de mal de tête comparable à celui que vous donne
un punch du Vauxhall. Dans l'espace de vingt années, je ne puis me
souvenir que de l'effet de deux verres! deux seulement, sur l'honneur
d'un gentilhomme! Et Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie,
avait englouti au moins un litre de cette abominable liqueur.