William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il passa le reste

de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au chagrin le plus

cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pénibles et

amères, ces douleurs de notre enfance? Qui mieux qu'un enfant ressent

l'injustice? Qui tremble plus devant la raillerie? Qui a un sentiment

aussi pénétrant du mal qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive

pour un acte de bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer

ces jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse erreur

d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin.

William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments de

ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux

ouvrage intitulé _Grammaire latine d'Eton_, se vit relégué parmi les

commençants du docteur Swishtail. Il était toujours surpassé par de

petits enfants à la face joufflue et rose, portant des brassières

et des tabliers, au milieu desquels il s'élevait comme un géant. Son

regard errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantalon

à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sarcasmes

des autres écoliers; petits et grands, tous étaient après lui. Ils

s'amusaient à coudre ses culottes pour les faire encore plus étroites

qu'elles n'étaient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils

renversaient les tables et les bancs de manière à lui faire rompre

les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets

renfermant du savon et des chandelles de chez son père. Le moindre

petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin.

Il supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.

Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et y

donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les

externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension pour

s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans sa chambre

ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à la chasse les

jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition et il prenait

du tabac comme le docteur. C'était un des habitués de l'Opéra, et il

connaissait le fort et le faible de chaque acteur: il préférait Kean à

Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins

à l'heure, et n'était pas étranger à la poésie française. Que

ne savait-il pas? Que ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même,

disait-on, tremblait devant sa supériorité.

Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il les

gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on songeât

le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait ses souliers,

l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient chargés de ses

commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les

grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui qu'il méprisait le plus.

Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait

rarement lui adresser la parole.

Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin

se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison

paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission

dont l'objet était probablement quelque tarte aux cerises.

«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.

--_Vous ne pouvez pas_, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir

s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de mots étaient

grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à

Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes;

car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui,

bien qu'elle fût la femme d'un épicier et qu'elle habitât une

arrière-boutique de Thames Street. «Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff;

je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'à

écrire demain à la maman Figs.

--Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc

dans la plus grande agitation.

--Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.

--Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les _gensse_ bien élevés ne

lisent pas les lettres.

--Comment! pas encore parti? dit l'autre.

--Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous

assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un encrier de plomb, et

avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta tout court, tira ses

bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant.

Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de

l'épicier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il

traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait

le dos tourné.

Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva,

par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu

sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori

des _Mille et une Nuits_. À l'écart des autres pensionnaires qui

se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son

isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les

maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas

diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui

sont un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous

l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?--et à

coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien

plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels

est remis le soin du les diriger,--je le répète, si les parents et les

maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre

des mauvais sujets ne s'accroîtrait pas autant, et ils en seraient

quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de

science.

William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié l'univers

pour un autre monde où il avait accompagné Simbad le marin dans la

vallée de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fée Péribano,

dans cette délicieuse caverne où le prince la rencontra et où nous

n'étions pas fâchés d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris

perçants comme ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable

rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait

les côtes d'un de ses jeunes camarades.

C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce de

l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne le gardait pas

contre les plus petits et les plus jeunes.

«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser cette

bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus de sa

tête une férule redoutable.

Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la cour à

un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les tessons de

bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer des trous dans

la brique; puis il devait courir à un quart de mille de là, y acheter

une pinte de rhum à crédit, braver tous les espions du docteur,

et enfin redescendre dans la cour. C'était en accomplissant cette

dernière partie de ses instructions que le pied lui avait manqué, que

la bouteille s'était brisée, que la liqueur s'était répandue, que son

pantalon avait été taché; et il comparaissait devant son patron avec

l'effroi d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.

«Comment vous êtes-vous avisé de _la_ briser, disait Cuff, petit

fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous

avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le drôle.»

La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; un

gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin,

la vallée de diamants, tout cela maintenant était bien loin dans les

nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce qu'il avait tous les

jours sous les yeux, un gros garçon qui en battait un petit sans le

moindre motif.

«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit camarade,

dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous

ses étroits vêtements, sentit un frémissement et une crispation courir

par tous ses membres.

«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et

l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.

Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de tout enfant

qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil

traitement, selon toute probabilité.

Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.

Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une école

publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu'à

un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir s'insurger contre

elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre

cet acte de tyrannie; ou peut-être, en proie à un furieux désir de

vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux

bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute

la hauteur, toute l'arrogance, tous les priviléges. Devant lui les

drapeaux s'agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui

portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de

Dobbin, il ne fit qu'un bond, et d'une voix ferme:

«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien je vais....

--Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris de cette

interruption; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il

aussitôt.

--Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez

reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la première partie des

paroles de Cuff.

Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup

d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui venait de

surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement de Cuff n'était pas

moins grand.

Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des

colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous le géant Goliath ayant

devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une

idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de

ce cartel.

«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et avec

un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici là, et

recommandez à vos amis vos dernières volontés.

--À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, Osborne.

Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme son père

avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait pas d'un pareil

champion.

Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait presque honte

de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant les deux ou trois

premières passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne

fit entendre un cri d'encouragement. Le brillant Cuff s'était avancé,

un sourire de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il

fût allé au bal; il adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il

l'envoya par trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes,

c'étaient des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou

devant le triomphateur.

«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune

Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il

à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer, et vous savez

que j'en ai l'habitude.»

Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux,

dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second

et revint une quatrième fois à la charge.

Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant

commencé l'attaque les trois fois précédentes sans laisser à son

ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son

tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était

gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et à deux

reprises l'étendit de toute sa force; la première fois, il atteignit

l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la

romaine.

Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.

«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de

connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras

gauche, Figs, mon garçon.»

Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un

terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième

tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: «Courage, Figs!

courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et,

à ce qu'on m'a dit, avait perdu toute présence d'esprit, toute

vigueur pour l'attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi

impassible qu'un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une

large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang,

donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être

frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne

s'en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois.

Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter à

décrire au long ce combat. C'était la dernière charge de la vieille

garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un jour, car Waterloo

n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne de Ney abordant la

colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de dix mille baïonnettes et

couronnée de vingt aigles. C'étaient les acclamations de l'Anglais,

lorsque descendant de la colline il s'élançait pour étreindre l'ennemi

dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprême

effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche

du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de

son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le carreau.

«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant que son

adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille

bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le

rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus en état, ou ne se

sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte.

Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs,

qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été

leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit

de la salle d'étude pour savoir la cause de ce rugissement; et il

se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était

revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit:

«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je

maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mérite.»

Ce discours magnanime évita non-seulement une correction à son

vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que

sa défaite venait de lui ôter.

Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui suit à ses

parents:

«Richmond, mars, 18...

«Chère maman,

«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de m'envoyer

un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et

Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la pension. Il y a eu

treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff n'est plus maintenant

que le roi en second. Cuff me battait parce que j'avais cassé une

bouteille de _lait_, et Figs n'a pas voulu le laisser faire. Nous

l'appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et Rudge, Thames

Street, dans la Cité. Je pense que, comme il s'est battu pour moi,

vous ferez bien d'acheter désormais votre thé et votre sucre chez son

père. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le

pourra pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir.

Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien

aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,

«Votre fils obéissant,

«GEORGE SEDLEY OSBORNE.

«_P.S._ Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe en ce

moment une voiture de carton.»

Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l'estime

de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été un objet de

risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que

tout autre ayant cours dans l'école, «Après tout, ce n'est pas sa

faute si son père est épicier,» disait George Osborne, qui, bien qu'un

peu rageur, ne manquait pas d'une certaine faveur parmi les jeunes

écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinions étaient toujours

accueillies avec de grands égards.

On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce

hasard de naissance. _Mon vieux Figs_ devint un nom d'amitié et de

tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui témoignèrent de la

considération.

Ce changement de position développa singulièrement l'esprit de Dobbin.

Il fit des progrès merveilleux dans ses études classiques. L'illustre

Cuff lui même, dont les condescendances faisaient rougir et

surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les vers latins, le

_voiturait_ les jours de sortie, l'emmenait triomphalement de la

classe des commençants pour le conduire dans celle du moyen collége,

et là même il était fort bien traité. On reconnut que, bien qu'il fût

un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d'une manière

assez distinguée aux mathématiques. À la satisfaction générale, il fut

classé le troisième en algèbre, et obtint pour prix un livre français

à l'examen public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez

la figure de la mère quand le docteur remit à son fils _Télémaque_,

en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute

l'assistance, avec l'inscription latine: _Guielmo Dobbino_. Tous les

enfants battirent des mains en signe d'approbation et de sympathie. Il

rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds l'un dans l'autre

plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son

père, qui dès lors et pour la première fois l'eut en estime, lui

donna publiquement deux guinées, et après les vacances il revint à la

pension avec un habit à queue.

Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il devait cet

heureux changement à la générosité et à l'énergie de sa conduite. Il

aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer sa bonne fortune à

la seule intervention et à la seule bienveillance du petit George

Osborne, auquel il voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces

affections telles que les enfants sont seuls capables d'en ressentir;

une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fées,

nous voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle

Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se mettait

aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son âme. Avant de

faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant

il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait

qu'Osborne réussissait toutes les perfections, qu'il était le plus

beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus généreux

de tous les garçons nés et à naître. Il partageait son argent

avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des cadeaux de couteaux, de

porte-crayons, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de

livres d'histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs

sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes: «À George

Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué, William Dobbin;» et George

recevait ses dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son

mérite supérieur.

Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le jour de la

partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley:

«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour Dobbin, que

j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et nous accompagner au

Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe.

--De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras garçon, en

jetant une oeillade conquérante à miss Sharp.

--Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on ne peut

le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l'ai

rencontré à Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss

Amélia était de retour chez ses parents, que nous avions formé des

projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait

pardonné le bol de punch qu'il avait cassé à cette réunion d'enfants.

Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe? il y a sept ans de

cela.

--C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reçu,

dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche! et ses soeurs

ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était à Highbury, la nuit

dernière, avec trois d'entre elles; grand Dieu! quelle figure elles y

faisaient!

--L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement Osborne;

ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait une bonne emplette pour

moi, madame?

--Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec

votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à partager entre

quatorze enfants.

--Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fièvre

jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.

--C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour nous,

n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.

Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la pâle et

intéressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien

noires, bien retroussées, bien luisantes, pour lesquelles le jeune

homme avait une complaisance particulière. Elle pensa, dans son petit

coeur, que dans toute l'armée de Sa Majesté, et même dans tout le

monde entier, il n'y avait pas une telle mine de héros.

«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie

de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui.»

Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de George.

«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de

meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement pas un Adonis.»

Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur

la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui;

il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: «Ah! mon beau

monsieur, je pense vous tenir dans mes filets!» Adorable petite

coquette!

Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon

toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme

une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien

gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles,

redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras.

Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le

chapeau à cornes de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit

le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.

C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment

d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu'il avait

attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son

régiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons

moissonnaient la gloire dans la Péninsule.

Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du

haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez

être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en

chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix

douce et fraîche se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine,

et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la

serrer il fit une pause pour se dire à lui-même:

«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me

rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où

je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce

bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser?

Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drôle!»

Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d'Amélia, il

laissa tomber son chapeau à terre.

La foire aux vanités, Tome I · 第 4 / 36 段