de la récréation en proie à la plus vive tristesse, au chagrin le plus
cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pénibles et
amères, ces douleurs de notre enfance? Qui mieux qu'un enfant ressent
l'injustice? Qui tremble plus devant la raillerie? Qui a un sentiment
aussi pénétrant du mal qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive
pour un acte de bonté? Et vous ne craignez pas de flétrir, de torturer
ces jeunes âmes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse erreur
d'arithmétique, pour l'amour de ce damné latin.
William, par suite de son incapacité à apprendre les éléments de
ladite langue tels qu'ils sont présentés dans le merveilleux
ouvrage intitulé _Grammaire latine d'Eton_, se vit relégué parmi les
commençants du docteur Swishtail. Il était toujours surpassé par de
petits enfants à la face joufflue et rose, portant des brassières
et des tabliers, au milieu desquels il s'élevait comme un géant. Son
regard errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantalon
à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sarcasmes
des autres écoliers; petits et grands, tous étaient après lui. Ils
s'amusaient à coudre ses culottes pour les faire encore plus étroites
qu'elles n'étaient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils
renversaient les tables et les bancs de manière à lui faire rompre
les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets
renfermant du savon et des chandelles de chez son père. Le moindre
petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l'adresse de Dobbin.
Il supportait tout avec une résignation muette et digne de pitié.
Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtail et y
donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les
externes et faisait venir son cheval à la porte de la pension pour
s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apporté dans sa chambre
ses bottes à hautes tiges, avec lesquelles il allait à la chasse les
jours de congé. Il avait une montre d'or à répétition et il prenait
du tabac comme le docteur. C'était un des habitués de l'Opéra, et il
connaissait le fort et le faible de chaque acteur: il préférait Kean à
Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins
à l'heure, et n'était pas étranger à la poésie française. Que
ne savait-il pas? Que ne pouvait-il faire? Le docteur lui-même,
disait-on, tremblait devant sa supériorité.
Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il les
gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on songeât
le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait ses souliers,
l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient chargés de ses
commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les
grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui qu'il méprisait le plus.
Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait
rarement lui adresser la parole.
Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin
se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison
paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission
dont l'objet était probablement quelque tarte aux cerises.
«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.
--_Vous ne pouvez pas_, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir
s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de mots étaient
grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à
Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes;
car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui,
bien qu'elle fût la femme d'un épicier et qu'elle habitât une
arrière-boutique de Thames Street. «Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff;
je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'à
écrire demain à la maman Figs.
--Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc
dans la plus grande agitation.
--Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.
--Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les _gensse_ bien élevés ne
lisent pas les lettres.
--Comment! pas encore parti? dit l'autre.
--Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous
assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un encrier de plomb, et
avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta tout court, tira ses
bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant.
Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de
l'épicier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il
traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait
le dos tourné.
Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva,
par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu
sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori
des _Mille et une Nuits_. À l'écart des autres pensionnaires qui
se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son
isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les
maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas
diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui
sont un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous
l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?--et à
coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien
plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels
est remis le soin du les diriger,--je le répète, si les parents et les
maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre
des mauvais sujets ne s'accroîtrait pas autant, et ils en seraient
quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de
science.
William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oublié l'univers
pour un autre monde où il avait accompagné Simbad le marin dans la
vallée de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fée Péribano,
dans cette délicieuse caverne où le prince la rencontra et où nous
n'étions pas fâchés d'aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris
perçants comme ceux d'un enfant qui pleure le tirèrent de son agréable
rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui Cuff qui travaillait
les côtes d'un de ses jeunes camarades.
C'était justement le petit drôle qui avait dénoncé le commerce de
l'épicier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne le gardait pas
contre les plus petits et les plus jeunes.
«Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser cette
bouteille?» disait Cuff à sa victime en brandissant au-dessus de sa
tête une férule redoutable.
Le jeune écolier avait reçu l'ordre d'escalader le mur de la cour à
un certain endroit où l'on avait eu soin d'enlever les tessons de
bouteilles qui en garnissaient la crête et de pratiquer des trous dans
la brique; puis il devait courir à un quart de mille de là, y acheter
une pinte de rhum à crédit, braver tous les espions du docteur,
et enfin redescendre dans la cour. C'était en accomplissant cette
dernière partie de ses instructions que le pied lui avait manqué, que
la bouteille s'était brisée, que la liqueur s'était répandue, que son
pantalon avait été taché; et il comparaissait devant son patron avec
l'effroi d'un coupable, quoique au fond il fût bien innocent.
«Comment vous êtes-vous avisé de _la_ briser, disait Cuff, petit
fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous
avez brisé la bouteille. Tendez la main, monsieur le drôle.»
La férule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; un
gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin,
la vallée de diamants, tout cela maintenant était bien loin dans les
nuages. Pour l'honnête William, il voyait ce qu'il avait tous les
jours sous les yeux, un gros garçon qui en battait un petit sans le
moindre motif.
«À l'autre main, maître gourmand,» disait Cuff à son petit camarade,
dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous
ses étroits vêtements, sentit un frémissement et une crispation courir
par tous ses membres.
«Voilà pour vous, petit mauvais sujet!» criait M. Cuff. Et
l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.
Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c'est la sort de tout enfant
qui a été en pension. Vos enfants feront de même et subiront un pareil
traitement, selon toute probabilité.
Quand la férule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.
Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une école
publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu'à
un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir s'insurger contre
elle. Peut-être l'âme bonasse de Dobbin était-elle révoltée contre
cet acte de tyrannie; ou peut-être, en proie à un furieux désir de
vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux
bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en avait toute
la hauteur, toute l'arrogance, tous les priviléges. Devant lui les
drapeaux s'agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui
portait les armes. Quel que fût le motif de la détermination de
Dobbin, il ne fit qu'un bond, et d'une voix ferme:
«Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien je vais....
--Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris de cette
interruption; allons, tendez votre main, petite bête, reprit-il
aussitôt.
--Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée que vous ayez
reçue de votre vie,» dit Dobbin en réponse à la première partie des
paroles de Cuff.
Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup
d'oeil d'étonnement et d'incrédulité sur le champion qui venait de
surgir soudainement pour sa défense; l'étonnement de Cuff n'était pas
moins grand.
Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révolte des
colonies de l'Amérique du Nord; imaginez-vous le géant Goliath ayant
devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une
idée des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de
ce cartel.
«Après la classe,» répondit-il, mettant un temps d'arrêt et avec
un regard qui voulait dire: «Faites votre testament d'ici là, et
recommandez à vos amis vos dernières volontés.
--À votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, Osborne.
Soit, si vous le désirez,» dit le petit Osborne; et comme son père
avait voiture, c'était tout au plus s'il ne rougissait pas d'un pareil
champion.
Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait presque honte
de lui dire: «Allons, Figs, à l'oeuvre.» Pendant les deux ou trois
premières passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne
fit entendre un cri d'encouragement. Le brillant Cuff s'était avancé,
un sourire de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s'il
fût allé au bal; il adressa si bien ses coups à son adversaire, qu'il
l'envoya par trois fois mesurer le sol. À chacune de ces chutes,
c'étaient des acclamations, c'était au plus pressé à fléchir le genou
devant le triomphateur.
«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune
Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il
à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer, et vous savez
que j'en ai l'habitude.»
Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux,
dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second
et revint une quatrième fois à la charge.
Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant
commencé l'attaque les trois fois précédentes sans laisser à son
ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son
tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était
gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et à deux
reprises l'étendit de toute sa force; la première fois, il atteignit
l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la
romaine.
Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.
«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de
connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras
gauche, Figs, mon garçon.»
Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un
terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième
tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: «Courage, Figs!
courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et,
à ce qu'on m'a dit, avait perdu toute présence d'esprit, toute
vigueur pour l'attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi
impassible qu'un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une
large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang,
donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être
frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne
s'en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois.
Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter à
décrire au long ce combat. C'était la dernière charge de la vieille
garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un jour, car Waterloo
n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne de Ney abordant la
colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de dix mille baïonnettes et
couronnée de vingt aigles. C'étaient les acclamations de l'Anglais,
lorsque descendant de la colline il s'élançait pour étreindre l'ennemi
dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprême
effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche
du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de
son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le carreau.
«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant que son
adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille
bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le
rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus en état, ou ne se
sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte.
Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs,
qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été
leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit
de la salle d'étude pour savoir la cause de ce rugissement; et il
se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était
revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit:
«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je
maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mérite.»
Ce discours magnanime évita non-seulement une correction à son
vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que
sa défaite venait de lui ôter.
Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce qui suit à ses
parents:
«Richmond, mars, 18...
«Chère maman,
«J'espère que vous allez bien; je vous serai fort obligé de m'envoyer
un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et
Dobbin. Cuff, vous le savez, était le roi de la pension. Il y a eu
treize passes et Dobbin l'a peloté; aussi Cuff n'est plus maintenant
que le roi en second. Cuff me battait parce que j'avais cassé une
bouteille de _lait_, et Figs n'a pas voulu le laisser faire. Nous
l'appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et Rudge, Thames
Street, dans la Cité. Je pense que, comme il s'est battu pour moi,
vous ferez bien d'acheter désormais votre thé et votre sucre chez son
père. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le
pourra pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir.
Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension; je serais bien
aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,
«Votre fils obéissant,
«GEORGE SEDLEY OSBORNE.
«_P.S._ Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui découpe en ce
moment une voiture de carton.»
Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l'estime
de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait été un objet de
risée, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que
tout autre ayant cours dans l'école, «Après tout, ce n'est pas sa
faute si son père est épicier,» disait George Osborne, qui, bien qu'un
peu rageur, ne manquait pas d'une certaine faveur parmi les jeunes
écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinions étaient toujours
accueillies avec de grands égards.
On regarda à l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce
hasard de naissance. _Mon vieux Figs_ devint un nom d'amitié et de
tendresse, et les maîtres d'étude eux-mêmes lui témoignèrent de la
considération.
Ce changement de position développa singulièrement l'esprit de Dobbin.
Il fit des progrès merveilleux dans ses études classiques. L'illustre
Cuff lui même, dont les condescendances faisaient rougir et
surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les vers latins, le
_voiturait_ les jours de sortie, l'emmenait triomphalement de la
classe des commençants pour le conduire dans celle du moyen collége,
et là même il était fort bien traité. On reconnut que, bien qu'il fût
un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d'une manière
assez distinguée aux mathématiques. À la satisfaction générale, il fut
classé le troisième en algèbre, et obtint pour prix un livre français
à l'examen public du milieu de l'été. J'aurais voulu que vous vissiez
la figure de la mère quand le docteur remit à son fils _Télémaque_,
en présence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute
l'assistance, avec l'inscription latine: _Guielmo Dobbino_. Tous les
enfants battirent des mains en signe d'approbation et de sympathie. Il
rougit, trébucha, chancela, s'embarrassa les pieds l'un dans l'autre
plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son
père, qui dès lors et pour la première fois l'eut en estime, lui
donna publiquement deux guinées, et après les vacances il revint à la
pension avec un habit à queue.
Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu'il devait cet
heureux changement à la générosité et à l'énergie de sa conduite. Il
aima mieux, par un défaut de jugement, attribuer sa bonne fortune à
la seule intervention et à la seule bienveillance du petit George
Osborne, auquel il voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces
affections telles que les enfants sont seuls capables d'en ressentir;
une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fées,
nous voyons le valeureux Orson en éprouver pour la jeune et belle
Valentine, sa maîtresse bien-aimée. C'est ainsi que Dobbin se mettait
aux pieds du petit Osborne et le chérissait de toute son âme. Avant de
faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant
il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait
qu'Osborne réussissait toutes les perfections, qu'il était le plus
beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus généreux
de tous les garçons nés et à naître. Il partageait son argent
avec lui. C'étaient, à n'en plus finir des cadeaux de couteaux, de
porte-crayons, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de
livres d'histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs
sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes: «À George
Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué, William Dobbin;» et George
recevait ses dédicaces avec toute la dignité qui convenait à son
mérite supérieur.
Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square le jour de la
partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley:
«Madame, j'espère que vous m'accorderez une place pour Dobbin, que
j'ai prié d'être des nôtres pour dîner ici et nous accompagner au
Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe.
--De la timidité! qu'est-ce à dire? dit notre gros et gras garçon, en
jetant une oeillade conquérante à miss Sharp.
--Il est de plus.... mais sous le rapport de l'élégance, on ne peut
le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l'ai
rencontré à Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss
Amélia était de retour chez ses parents, que nous avions formé des
projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait
pardonné le bol de punch qu'il avait cassé à cette réunion d'enfants.
Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe? il y a sept ans de
cela.
--C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reçu,
dit la bonne mistress Sedley; il était bien gauche! et ses soeurs
ne sont guère plus gracieuses. Lady Dobbin était à Highbury, la nuit
dernière, avec trois d'entre elles; grand Dieu! quelle figure elles y
faisaient!
--L'alderman est très-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement Osborne;
ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait une bonne emplette pour
moi, madame?
--Vous êtes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec
votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura à partager entre
quatorze enfants.
--Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fièvre
jaune trois fois, deux fois à Nassau, une fois à Saint-Kitts.
--C'est bon, c'est bon, la vôtre est encore trop jaune pour nous,
n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.
Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la pâle et
intéressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien
noires, bien retroussées, bien luisantes, pour lesquelles le jeune
homme avait une complaisance particulière. Elle pensa, dans son petit
coeur, que dans toute l'armée de Sa Majesté, et même dans tout le
monde entier, il n'y avait pas une telle mine de héros.
«Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie
de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui.»
Elle l'aimait parce qu'il avait été l'ami et le champion de George.
«Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de
meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement pas un Adonis.»
Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur
la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui;
il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: «Ah! mon beau
monsieur, je pense vous tenir dans mes filets!» Adorable petite
coquette!
Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon
toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme
une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien
gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles,
redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras.
Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le
chapeau à cornes de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit
le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.
C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment
d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu'il avait
attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son
régiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons
moissonnaient la gloire dans la Péninsule.
Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du
haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez
être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en
chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix
douce et fraîche se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine,
et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la
serrer il fit une pause pour se dire à lui-même:
«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me
rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où
je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce
bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser?
Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drôle!»
Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d'Amélia, il
laissa tomber son chapeau à terre.