--Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposant à défendre

sa conduite, Joe a encore plus de vanité que vous n'en avez jamais eu,

et vous en aviez déjà beaucoup pour votre part. Ce n'est pas qu'il y

a quelque trentaine d'années.... vers 1780.... ou environ.... vous

n'ayez eu le droit d'être vaine. Mais je perds patience avec Joe et

sa pudeur pleine d'affectation. C'est être plus Joseph que Joseph

lui-même. Tout le temps se passe, pour le drôle, à penser à lui; avec

cela qu'il est beau garçon. Je serais bien étonné, madame, si nous

n'avions pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie

d'Emmy qui lui fait l'amour de fort près, cela crève les yeux. S'il ne

tombe pas dans les filets de celle-là, ce sera dans ceux d'une autre.

La destinée de cet homme est d'être la pâture d'une femme, comme la

mienne est d'aller tous les jours à la Bourse. Et encore, ma chère,

nous devrons lui savoir gré de ne pas nous donner pour belle-fille une

négresse. Mais, notez bien mes paroles, la première qui lui jette une

amorce le fait mordre à l'hameçon.

--Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit mistress

Sedley dans un beau mouvement d'énergie.

--Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune fille a la

peau blanche, après tout. Peu m'importe quelle femme épousera Joe;

laissons-le suivre ses goûts.»

Les deux interlocuteurs se turent; à la place de leur voix on

n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agréable sans doute, mais

peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les heures et le

gardien de nuit qui les annonçait, le plus profond silence eût régné

dans la maison de John Sedley de Russell-Square.

Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne songea plus à

exécuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il n'y ait rien

au monde de plus douloureux, de plus commun ni de plus excusable que

la jalousie maternelle, cependant elle ne pouvait se persuader que

cette petite gouvernante si humble, si reconnaissante, si prévenante,

osât jeter ses vues sur un personnage aussi considérable que le

receveur de Boggley-Wollah. De plus, on avait déjà expédié la demande

en prolongation de séjour pour la jeune fille, et il eût été difficile

de trouver un prétexte pour la renvoyer si soudainement.

Tout, jusqu'aux éléments, semblait conspirer en faveur de l'aimable

Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se déclarer contre elle. Le

soir marqué pour la partie du Vauxhall, George Osborne étant venu

dîner chez les Sedley, tandis que le père et la mère se rendaient à

leur invitation chez l'alderman Balls, à Highbury-Burn, il survint un

orage accompagné de tonnerre, comme il en éclate tout exprès lorsqu'on

doit aller au Vauxhall, et la bande joyeuse fut obligée de rester à

la maison. M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fâché de ce

contre-temps. Lui et Joseph Sedley burent en tête-à-tête, dans la salle

à manger, une honnête quantité de vin de Porto; et, le verre à la

main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires de l'Inde.

Il était très-communicatif en compagnie d'autres hommes. Miss Amélia

Sedley fit ensuite les honneurs du salon, et les quatre jeunes gens

passèrent ensemble une soirée si agréable, qu'ils se déclarèrent fort

satisfaits du coup de tonnerre qui les avait forcés de remettre leur

visite au Vauxhall.

Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titre dans la

famille depuis à peu près vingt-trois ans. À six semaines, il avait

reçu de John Sedley une timbale d'argent; à six mois, un hochet en

corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis lors, à la Noël,

il avait régulièrement touché ses étrennes du père Sedley. Il se

rappelait parfaitement qu'au retour de l'école il avait été rossé plus

d'une fois par Joseph Sedley lorsque celui-ci était un gros luron

et que George était encore un enragé gamin de dix ans. Aussi, ses

rapports avec elle étaient-ils aussi familiers que pouvaient les

rendre de vieilles relations et un échange continuel de bons procédés.

«Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai les glands

de vos bottes à la hongroise, et comment miss.... je veux dire Amélia,

m'épargna une rossée en se jetant à genoux et en suppliant son frère

Joe de ne point battre son petit George?»

Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable,

mais il déclara qu'il l'avait oubliée.

«Eh bien! vous rappelez-vous d'être venu me voir dans un cabriolet

chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde, et de m'avoir

donné une demi-guinée et une tape sur la joue? Je m'étais mis dans la

tête que vous deviez avoir au moins sept pieds de haut, et je fus tout

étonné, à votre retour de l'Inde, de ne pas vous trouver plus grand

que moi.

--Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir à la pension et

de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un accent marqué

d'approbation.

--Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses bottes. On

n'oublie jamais les présents reçus à la pension ni ceux qui les font.

--J'aime beaucoup les bottes hongroises,» dit Rebecca.

Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et portait toujours

cette prétentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette remarque, ce

qui ne l'empêcha pas pendant qu'on la faisait de cacher bien vite ses

jambes sous sa chaise.

«Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si beau talent

d'artiste, vous devriez faire un tableau historique de la scène

des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main une de ses bottes

outragées, et de l'autre s'en prenant au jabot de ma chemise. Amélia

serait à genoux auprès de lui tendant ses petites mains, et on

chercherait pour ce tableau un titre allégorique, comme à tous les

frontispices des abécédaires.

--Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai quand

je serai partie.»

Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper un regard

si triste et si douloureux, que chacun sentit combien son sort était

cruel et combien on aurait de chagrin à se séparer d'elle.

«Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chère Rebecca!

dit Amélia.

--Pourquoi? répondit-elle avec un accent plus triste encore. Puissé-je

être la seule à ressentir toute la peine, tout le chagrin de cette

séparation!»

Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité naturelle, à

cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons dit, était le seul

défaut de cette naïve créature.

George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une émotion mêlée

de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Joseph Sedley laissa

échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir et en même temps il

jeta les yeux sur ses chères bottes à la hongroise.

«Faisons de la musique, miss Sedley.... Amélia,» dit George, qui

éprouvait à ce moment un entraînement extraordinaire et presque

irrésistible à prendre dans ses bras la jeune fille et à la couvrir de

baisers devant toute la compagnie; et miss Sedley lui jetait aussi un

coup d'oeil rapide.

Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut alors seulement

qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces deux enfants

avaient été élevés par leurs parents avec la pensée d'un mariage à

venir, et depuis plus de dix ans il y avait entre les deux familles

comme une espèce de convention à ce sujet. On se dirigea vers le

piano, placé, comme tous les pianos, dans le salon de derrière, et,

comme il faisait presque sombre, miss Amélia donna tout naturellement

la main à M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer

la route à travers les chaises et les canapés. Cet arrangement laissa

M. Joseph Sedley en tête-à-tête avec Rebecca à la table de l'autre

salon, où celle-ci achevait une bourse de soie verte.

«Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille, dit miss

Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.

--Aussitôt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce sera

une affaire réglée. George Osborne est le meilleur garçon de la terre.

--Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit au monde,

ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour femme!»

Et Rebecca poussa un grand soupir.

Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête-à-tête des

sujets aussi délicats, c'est la preuve qu'une grande confiance et une

grande intimité règnent entre eux. Il est inutile de faire un récit

bien détaillé de la conversation qui s'engagea entre M. Sedley et la

jeune fille; car, d'après le spécimen que nous venons d'en donner,

elle n'avait rien de bien saillant pour l'esprit et l'éloquence, deux

choses assez rares dans les sociétés intimes et même partout ailleurs,

si ce n'est dans certains romans qui ont la prétention d'en mettre

partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre à côté, Joseph

et Rebecca furent conduits tout naturellement à parler à voix basse;

et cependant le couple qui se trouvait dans la pièce voisine n'eût

pas été dérangé par leur conversation, quelque haute qu'elle pût être,

tant il était occupé de ses propres affaires.

C'était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedley parlait

sans la moindre hésitation, la moindre timidité, à une personne de

l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand nombre de questions

sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de raconter plusieurs

anecdotes intéressantes sur ce pays et sur lui-même. Il dépeignit les

bals du palais du gouverneur, les moyens de se tenir au frais sous ce

climat brûlant, les nattes, les éventails et les autres ressources.

C'étaient tantôt des sorties railleuses contre tous ces Écossais que

lord Minto, le gouverneur général, avait pris sous sa protection,

tantôt la description d'une chasse au tigre, et comment le cornac

de son éléphant avait été arraché de son siége par un de ces animaux

furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait des

histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Sedley mauvaise

langue, puis elle tremblait de crainte à l'histoire de l'éléphant.

«Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-elle, par

affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais aller à ces

terribles expéditions.

--Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de son col,

c'est le danger seul qui rend ce délassement plus agréable.»

Il n'avait été qu'une fois à la chasse au tigre, le jour de l'accident

en question, et on l'avait ramené à moitié mort, non des morsures du

tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti. À mesure qu'il parlait,

son courage grandissait; enfin il poussa l'audace jusqu'à demander

à Rebecca pour qui était cette bourse de soie verte, et il se sentit

tout surpris et tout charmé de la manière gracieuse dont il s'y

prenait.

«C'est pour quelqu'un qui en a besoin,» dit Rebecca, lui décochant son

regard le plus séducteur.

Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d'éloquence:

«Ô miss Sharp, comment....»

Une romance exécutée dans l'autre pièce venait de finir, ce qui lui

permit de s'entendre parler si distinctement qu'il s'arrêta, rougit et

souffla dans son nez avec une grande agitation.

«Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l'éloquence de votre frère?

dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérité, votre amie fait des

miracles.

--Plus elle en fera, mieux cela vaudra,» dit miss Amélia qui, comme

toutes les femmes ayant un écu au soleil, aimait à faire des mariages

et aurait été bien aise que Joseph emmenât une femme avec lui dans

l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune avec Rebecca, elle avait

senti croître son amitié pour elle par la découverte d'une foule de

vertus et d'aimables qualités dont elle ne s'était jamais aperçue

pendant qu'elles étaient ensemble à Chiswick. Car l'affection des

jeunes femmes pousse comme les arbres du pas des fées, et atteint

jusqu'au ciel en une nuit. Il ne faut pas leur en vouloir si, après

leur mariage, ce besoin d'aimer se dissipe. C'est ce que l'école

sentimentale, qui aime à se repaître de grands mots, appelle un

transport de l'âme vers l'idéal, et cela signifie simplement que

les femmes ne sont satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des

enfants sur lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se

dépense pour eux en menue monnaie.

Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et être demeurée

assez longtemps dans le salon de derrière, il parut convenable à miss

Amélia de demander à son amie de chanter.

«Vous ne m'auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bien qu'elle

n'en pensât pas un mot, si vous aviez entendu mon amie la première.

--Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne, que, pour

moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sedley est la première

chanteuse du monde.

--Vous allez l'entendre,» dit Amélia.

Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé; aussi il

s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna à entendre

qu'il aimerait autant rester dans l'obscurité mais miss Sedley, en

riant, refusa de lui faire plus longue compagnie, et tous deux, en

conséquence, suivirent M. Joseph. Rebecca chanta beaucoup mieux que

son amie, tout en laissant M. Osborne libre de garder son opinion;

elle se surpassa elle-même, au grand étonnement d'Amélia, qui ne

l'avait jamais entendue si bien exécuter. Elle chanta une romance

française que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George

déclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes de

ces ballades à la mode il y a quarante ans et dont les _Loups de mer

anglais_, _Notre Roi_, la _Pauvre Suzanne_, _Marie aux yeux bleus_

font en général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes, il

est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel à ces

sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend bien

mieux que ce mélange de _lagrime, sospiri e félicità_ de l'éternelle

musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui.

Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le sujet,

prenait place entre chaque romance. Sambo, après avoir servi le thé,

le cordon bleu, et jusqu'à mistress Blenkinsop, la femme de charge,

vinrent écouter sur le palier.

Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernière du concert, dont

voici à peu près le sens:

Sur la bruyère

Solitaire

Le vent courait en gémissant;

Dans la chaumière

Chaude et claire,

L'âtre flambait retentissant.

Un orphelin passa le long de la chaumière,

Et sentit du foyer le souffle bienfaisant:

La bise de la nuit lui parut plus glacée,

Et plus froide la neige à ses pieds amassée!...

Il s'éloignait, le pauvre enfant,

Engourdi, défaillant....

De douces voix le saluèrent

Et tendrement le rappelèrent

Vers l'âtre hospitalier

Que la flamme colore.

Le jeune bachelier

Repartit à l'aurore,

Et l'âtre hospitalier

Quand il partit flambait encore.

Plus tristement chemine

Le pauvre voyageur....

Las! écoutez le vent sur la colline!

Du pauvre voyageur,

Qui tristement chemine.

Prenez pitié, Seigneur!...

Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé par ces

mots: _Quand je serai partie_. À la fin de cette romance, la voix

de miss Sharp ne laissait plus échapper que des notes sourdes et

mélancoliques. Chacun comprit l'allusion à son départ et au triste

isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui était fou de musique et

avait le coeur sensible, ressentit le plus vif ravissement tant que

dura la romance, et la plus profonde émotion lorsqu'elle fut finie.

S'il avait eu du courage, si miss Sedley et George Osborne fussent

restés, suivant la proposition de celui-ci, dans l'autre pièce, le

célibat de Joseph Sedley touchait à sa fin, et il n'y aurait pas eu

besoin d'écrire cette histoire. Mais, après avoir chanté, Rebecca

quitta le piano et, donnant la main à Amélia, passa dans l'autre

pièce, où régnait une demi-obscurité. Au même instant apparut maître

Sambo, portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits,

de verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage

l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrèrent de leur

dîner, ils trouvèrent les jeunes gens si occupés de leur conversation,

qu'ils n'avaient pas même entendu l'arrivée de la voiture et M. Joseph

était en train de dire:

«Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pour vous

remettre après votre admirable, votre délicieuse exécution.

--Bravo! Joe,» fit M. Sedley.

En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que trop connue,

Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutumé et s'esquiva

au plus vite. Il ne resta point éveillé toute la nuit à réfléchir

s'il était aimé ou non de miss Sharp: la passion de l'amour ne troubla

jamais ni l'appétit ni le sommeil de M. Joseph Sedley; mais il médita

quelque temps en lui-même qu'il serait bien délicieux d'entendre des

chants si doux lorsqu'il serait privé du grand théâtre, que cette

jeune fille était pleine de distinction, qu'elle parlerait français

mieux que la femme du gouverneur général et qu'elle produirait une

grande sensation dans les bals de Calcutta.

«Il est évident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi,

pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles

qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver

plus mal, en vérité!»

Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations.

Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son côté, passa

toute sa nuit à se demander ce qui allait advenir de tout ceci.

Le lendemain matin, M. Joseph se présenta avant le déjeuner, aussi

inévitable que la destinée. Jamais il n'avait fait autant d'honneur

à Russell-Square. George Osborne s'y trouvait aussi depuis quelque

temps, occupé, disait-il, à aider Amélia, qui écrivait à ses douze

meilleures amies de Chiswick-Mall, et Rebecca continuait son travail

de la veille, tandis que le buggy de Joe s'éloignait après que la

porte eut retenti sous un bruyant coup de marteau.

Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers qui

conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent échangés

entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire malicieux,

regardèrent Rebecca toute rougissante, et dont les longues boucles

cachaient à moitié la figure. Son coeur battait bien fort lorsque

Joseph se montra sur la porte, Joseph tout essoufflé avec des bottes

brillantes et dans tout leur premier vernis, Joseph dans un habit

qu'il mettait pour la première fois, tout rouge de chaleur et de bonne

santé derrière l'épais rempart de ses cravates. C'était un moment

critique pour tout le monde, et Amélia était encore dans de plus

grandes transes que les parties intéressées elles-mêmes.

Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à la suite du

receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que le séducteur

avait eu la galanterie d'acheter le matin même au marché de

Covent-Garden. Ils n'étaient pas, à beaucoup près, aussi fournis que

ces espèces de bottes de foin que nos dames portent dans les soirées.

Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent, que Joseph

accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux et gauche salut.

«Bravo! Joe, s'écria Osborne.

--Merci, mon cher Joseph,» dit Amélia, toute prête à embrasser son

frère, pour peu qu'il s'y fût prêté.

Pour un baiser d'une aussi douce créature qu'Amélia, j'achèterais bien

sans marchander toutes les serres de M. Lee.

«Oh! les belles, les admirables fleurs!» s'écria miss Sharp; puis elle

osait à peine les sentir, les pressait sur son sein, les contemplait

dans l'extase de l'admiration. Peut-être regardait-elle le bouquet de

si près pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque billet doux caché

entre les fleurs.

Mais il n'y avait point de lettre.

«Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à

Boggley-Wollah? demanda Osborne en riant.

--Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental jeune

homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien aise que vous les

trouviez de votre goût. J'ai acheté en même temps un ananas que

j'ai donné à Sambo pour qu'il le prépare en salade; c'est

très-rafraîchissant et très-agréable par ce temps chaud.»

Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais goûté d'ananas, et que depuis

longtemps elle désirait savoir ce que c'était.

La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la chambre, je

ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aussi, peut-être pour

ordonner qu'on mît l'ananas en tranches; toujours est-il que Joseph

resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa bourse de soie verte, et

dont les aiguilles se mouvaient avec rapidité sous ses doigts blancs

et effilés.

«Quelle magnifique, quelle _mâââgnifique_ romance vous nous avez

chantée cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur; peu s'en est

fallu que je n'éclatasse en sanglots; d'honneur! peu s'en est fallu.

--Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en est de même

chez tous les Sedley.

--Elle m'a tenu éveillé toute la nuit, et j'essayais de la fredonner

ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop, mon

docteur, est venu à onze heures, car je suis un pauvre malade, vous

savez; et Gollop vient me voir tous les jours. Eh bien! il m'a trouvé

chantant comme un enragé.

--En vérité, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre

chanter.

--Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss Sharp,

chantez-la encore.

--Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec un soupir;

je ne suis guère en humeur de chanter, et, de plus, il faut que je

termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur Sedley?»

Et, avant d'avoir eu le temps d'y réfléchir, M. Joseph Sedley, de la

compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tête-à-tête avec une

jeune femme à laquelle il adressait ses regards les plus brûlants, les

bras tendus vers elle, dans l'attitude la plus suppliante, les

mains engagées dans l'écheveau de soie verte qu'elle était occupée à

dévider.

C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amélia trouvèrent

ce couple intéressant, quand ils revinrent annoncer que la salade

était prête.

L'écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph Sedley

n'avait encore parlé de rien.

«Ce sera assurément pour ce soir, ma chère,» dit Amélia en serrant la

main de Rebecca.

De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète, se dit à

lui-même: «J'aborderai la question de front, ce soir, au Vauxhall.»

CHAPITRE V.

L'ami Dobbin.

La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette lutte

resteront longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont été élevés

dans la célèbre institution du docteur Swishtail. Dobbin, connu sous

les noms de Dobbin _le Cancre_, Dobbin _la Chiffe_, et autres termes

de mépris à l'usage des écoliers, passait pour être le plus engourdi,

le plus épais, le plus lourd de tous les pensionnaires du docteur

Swishtail. Il avait pour père un épicier de la Cité, et le bruit

courait qu'il était reçu dans la maison du docteur Swishtail d'après

un système de libre échange, c'est-à-dire que le montant de sa pension

était payé par son père en nature, et non en argent. Avec son pantalon

et sa jaquette de velours à côtes, dont ses membres gros et gras

faisaient craquer les coutures, il passait à l'intérieur de l'école

pour représenter de son chef tant de livres de thé, de sucre, de

chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation

n'était pas pour les poudings de l'établissement. Ce fut un jour

néfaste pour le petit Dobbin que celui où l'un des plus jeunes de

l'école, ayant parcouru la ville pour aller faire la chasse aux

saucissons et aux nougats, reconnut à la porte de l'instituteur le

haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers et marchands d'huile,

Thames Street, à Londres, pendant que l'on déchargeait un convoi de

marchandises dont cette maison faisait commerce.

A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune Dobbin.

Les plaisanteries tombèrent sur lui sans pitié.

«Eh bien! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouvelles dans le

journal, le sucre est en hausse, mon garçon.»

Un autre lui posait le problème suivant: «Si une livre de chandelle

vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?»

Puis c'étaient des éclats de rire au milieu de cette troupe de

garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en détail

est un commerce honteux et déshonorant, bon tout au plus à exciter le

mépris et le dédain des grands seigneurs de leur trempe.

«Votre père, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand, dit Dobbin en

particulier au jeune drôle qui avait soulevé la tempête contre lui.

--Mon père, répondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme et sait

garder son rang.

La foire aux vanités, Tome I · 第 3 / 36 段