Que miss Sharp ait résolu au fond de son coeur de faire la conquête

de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en

blâmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est généralement, par

un sentiment de modestie très-louable, départi par les jeunes filles à

la sagesse de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait

nul parent d'aucun genre pour entrer à sa place dans ces négociations

délicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte,

il y avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers,

quelqu'un qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre

belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition

du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux?

Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures du matin dans une saison

mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et

apprendre quatre romances d'un maître à la mode, qu'on paye une guinée

le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait,

et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est

l'espérance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on

frappera au coeur quelque _souhaitable_ jeune homme?

Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur maison sens

dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu en soupers de

bal et en champagne frappé? Serait-ce par amour désintéressé de leurs

semblables et par l'unique désir de voir les jeunes gens heureux au

milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs

filles; et, de même que mistress Sedley, dans les profondeurs de

son âme maternelle, avait déjà arrangé une douzaine de plans pour

l'établissement de son Amélia, de même Rebecca fort aimable mais sans

appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer un mari qui

lui était encore plus nécessaire qu'à son amie. Son imagination,

très-vive d'ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu'elle

avait faites dans les _Contes arabes_ et la _Géographie de Guthrie_,

et, en réalité, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner, d'après

les renseignements recueillis auprès d'Amélia sur la richesse de son

frère, elle bâtissait les plus magnifiques châteaux en l'air, dont

on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait

un mari qui était encore, il est vrai, dans les brouillards; elle

s'affublait d'une foule de châles, de turbans, de bracelets, de

diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son de la marche de

Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions

des _Mille et une Nuits_! Que de jeunes et vives créatures comme

Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques

que l'on fait les yeux ouverts!

Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amélia. Il était

fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au

temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article _Bengale_ dans

l'_East India register_, comme receveur de Boggley-Wollah, poste

honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connaître les

places importantes que Joseph fut appelé à remplir dans le service,

nous renvoyons le lecteur à la même feuille périodique.

Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux et

fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse à la bécasse,

et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possède un

magistrat, n'en est éloigné que de quarante milles, et à trente milles

plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que

Joseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa place

de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu d'une solitude

complète dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une

face de chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement

escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.

Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller se

faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal mille occasions

de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres au sein de sa

famille, mais avait son habitation à part, comme un joyeux et bon

compagnon. Avant de partir pour l'Inde, il était encore trop jeune

pour se mêler aux plaisirs enivrants de la ville; aussi il s'y plongea

à son retour avec une ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au

Park, dînait aux tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme

c'était de bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours

en pantalon collant et en chapeau à cornes.

A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec beaucoup

d'enthousiasme cette période de son existence, et donna à entendre que

Brummel et lui avaient été les lions à la mode. Et cependant il

vivait aussi solitaire que dans les broussailles de Boggley-Wollah. Il

connaissait à peine un homme dans le métropole; et sans son docteur,

ses pilules et sa maladie de foie, il serait mort d'ennui et de

solitude. Lourd, bourru, mais _bon vivant_, la vue d'une femme lui

causait les plus terribles paniques; aussi le voyait-on rarement

dans le salon de son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme

mettaient son amour-propre dans les transes.

Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son embonpoint;

plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti énergique pour se

débarrasser de cet excès de graisse, mais son indolence et l'amour de

ses aises l'avaient bien vite détourné de ses projets de réforme, et

il en était encore à ses trois repas par jour. Jamais il n'était

bien mis; et pourtant ce n'était pas faute de se donner beaucoup de

tourment pour parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures

chaque jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des

rebuts de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de

pommades et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté

décrépite. Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours

à toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme tous

les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop étroits, et

recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe la plus jeune.

Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était pour aller au Park,

tout seul, faire sa promenade en voiture, puis il rentrait pour

s'habiller de nouveau et aller dîner, encore tout seul, au café

Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et peut-être cette extrême

sauvagerie venait-elle de son extrême vanité. Si miss Rebecca, dès son

entrée dans le monde, peut venir à bout de lui, c'est qu'elle est une

jeune personne d'une rare habileté.

Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse. En disant

que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le répéterait à sa

mère, qui le redirait probablement à Joseph, et de toute manière ne

lui en voudrait pas du compliment fait à son fils. Toutes les mères

sont les mêmes.

Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau qu'Apollon,

elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière.

Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment au

passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il l'avait

entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour un très-beau

garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des fibres de sa grasse

personne et les faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une

amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle de moi?» songea-t-il.

Voilà pourquoi il s'était aussitôt élancé vers la sonnette,

se disposant à la retraite, comme nous l'avons vu, quand

les plaisanteries de son père et les instances de sa mère le

contraignirent à rester au logis. Il conduisit la jeune demoiselle

à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus vives incertitudes.

«Croit-elle réellement que je suis beau, pensa-t-il, ou seulement

s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons dit que Joseph Sedley était aussi

vain qu'une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes filles

retournent la médaille et disent d'une personne de leur sexe: «elle

est vaine comme un homme», et elles ont bien raison. Le sexe barbu est

aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi

fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages

personnels que la plus grande coquette du monde.

Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et Rebecca,

dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à terre. Elle

portait une robe blanche; ses épaules nues avaient l'éclat de la

neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans appui, l'humble

simplicité d'une vierge étaient empreintes dans toute sa tenue.

«Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence, pensa Rebecca, et

témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce qui concerne l'Inde.»

A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un

excellent _curry_[2], comme il les aimait, et, dans le courant du

dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca.

[Note 2: C'est ce que nos restaurateurs appellent _curriks_ ou

_achards de l'Inde_. (_Note du traducteur._)]

«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'oeil interrogatif à

M. Joseph.

--Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute rouge

exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère, c'est aussi bon

que les _currys_ faits dans l'Inde.

--Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. Il

me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent.

--Donnez du _curry_ à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley en riant.

Rebecca n'en avait goûté de sa vie.

«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de l'Inde?

reprit M. Sedley.

--C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne mettait à la

torture.

--Prenez avec cela un _chili_, dit Joseph, qui commençait à faire

attention.

--Un _chili_, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.»

Et elle pensait qu'un _chili_ était quelque chose de rafraîchissant.

On lui en apporta un.

«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle.

Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore que le

_curry_; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa tomber sa

fourchette.

«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle.

M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué de la

Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout portant.

«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il.

Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.»

L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel

le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient aux

cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, elle

aurait étranglé de bon coeur le vieux Sedley; mais elle avala la

mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant de l'abominable

curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle dit d'un air de bonne

humeur:

«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de Perse mettent

dans leurs tartes à la crème, suivant les _Mille et une nuits_.

Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la crème avec du poivre

de Cayenne, monsieur?»

Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément Rebecca avait

un bon caractère. Joseph repartit simplement:

«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut rien au

Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de chèvre, et j'ai

fini par m'y habituer.

--Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de l'Inde?»

dit le vieux père; mais quand les dames se furent retirées, le rusé

compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe, cette fille veut vous

faire tomber dans ses filets.

--Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette remarque.

Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille: c'était celle de

Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa peu après Lance,

le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, l'an IV, à moi et

à Mulligatawney, dont je vous ai parlé avant dîner; c'était un bon

diable que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat à Budgebudge,

et je suis sûr qu'il sera du conseil avant cinq ans. Eh bien!

monsieur, l'artillerie donna un bal, et Quintin, du 14e régiment

du roi, me dit: «Sedley, je parie avec vous, double contre simple,

qu'avant les pluies, Sophie Cutler vous aura englué.--Convenu,

dis-je... Par ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il

d'Adamson ou de Carbonell?»

Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de change

s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour ce jour-là.

Heureusement qu'il était très-communicatif dans les réunions d'hommes,

et qu'il a répété ce conte délicieux à plus de cent reprises à son

apothicaire, le docteur Gollop, quand celui-ci venait s'informer de

son foie et de ses pilules.

A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta d'une

bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha deux assiettées

de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux qu'on avait laissés

dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons assurer de plus, car les

nouvellistes ont le privilége de tout savoir, qu'il pensa beaucoup

aux jeunes filles qui étaient à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une

vive, aimable et gentille créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle

me regardait quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a

laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au salon? Je

vais aller voir.»

Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable.

Son père était endormi. Son chapeau se trouvait dans la pièce. Il y

avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row.

«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux pas

de miss Decamp.»

Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des pieds,

sans réveiller son digne père.

«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon, pendant que

Rebecca chantait au piano.

--Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre Joe,

sera-t-il donc toujours aussi timide?»

CHAPITRE IV.

La bourse de soie verte.

Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois jours,

pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. Miss Rebecca

ne prononça même pas son nom; elle témoignait à mistress Sedley une

respectueuse reconnaissance, prenait grand plaisir à visiter les

magasins, et s'extasiait au théâtre avec une admiration à laquelle se

laissait prendre la bonne dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne

put aller à une partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes

filles. Rien ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle.

«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de la

pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!»

En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de larmes, et

mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer que l'amie de sa fille

lui ressemblait par sa charmante sensibilité.

Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si bon coeur et

avec une telle persévérance, que le bonhomme en était ravi. Ce

n'était pas seulement auprès des chefs de la famille que miss Sharp se

trouvait en faveur; elle était au mieux avec mistress Blenkinsop, pour

avoir pris le plus grand intérêt à la confection de ses confitures

de framboises, opération qui s'accomplissait alors dans la salle

des conserves de la maison. Elle continuait à appeler Sambo son bon

monsieur, ou monsieur Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête

domestique; elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine

qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande douceur,

une si grande humilité, qu'on la prônait autant à l'office qu'au

salon.

Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir de la

pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain éclater

en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où Joe Sedley faisait

sa seconde apparition.

Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de ce chagrin;

cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, mais elle était pour

le moins aussi affectée qu'elle.

«Vous savez, maman, que son père était notre maître de dessin. Il

faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre travail.

--Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à miss

Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait le coup de

force.

--C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère

maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son père, qui y

travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup, et voilà pourquoi

vous l'avez vue....

--La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley.

--Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de plus, dit

Amélia.

--Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss Cutler,

que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle. Miss Cutler est

maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie. Vous ai-je dit,

madame, qu'une fois Quintin, du 14e, paria avec moi que....

--Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant; laissez

cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à sir Crawley.

--N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers du roi?

--Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques jours

de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux rouges d'avoir

pleuré.

--Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus doux

sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne mistress

Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes tous bons pour

moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté vous, monsieur

Joseph.

--Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait pas

partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!

--Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire manger cet

horrible mets au poivre, le premier jour que je vous vis? Vous n'êtes

pas si bon pour moi que ma chère Amélia.

--C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia.

--Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma chère,

reprit la mère.

--Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un ton

grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron. Non, il n'y

en avait pas assez.

--Et les chilis?

--Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort? dit

Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans cette

aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement comme

d'habitude.

--J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre fois,» dit

Rebecca.

Et comme ils descendaient pour dîner:

«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir à mettre ainsi

de pauvres filles dans l'embarras.

--Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner pour tout

au monde.

--Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.»

En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement gracieux

et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois, le regardant

un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux sur les tringles du

tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le coeur de Joe ne battit

pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine de timidité et de grâce,

venant d'une simple jeune fille.

C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite et d'un tact

irréprochables eussent condamnée comme un peu risquée; mais considérez

que la pauvre Rebecca avait tout à faire à elle seule. Quand une

personne est trop pauvre pour avoir une servante, quelque élégante

qu'elle soit, il faut bien qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand

une jeune personne n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un

jeune homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même.

C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent pas leur

pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister. Elles n'ont

qu'à montrer la plus légère inclination, les hommes sont aussitôt à

leurs genoux. Vieux ou laids, nous sommes tous les mêmes. Je pose en

principe qu'une femme, à moins d'être absolument bossue, peut

épouser _celui qu'elle préfère_. Félicitons-nous donc si ces aimables

créatures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur

pouvoir; autrement elles nous tiendraient à leur entière discrétion.

«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à manger,

comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.»

Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeillades moitié

tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était maintenant

avec la famille sur le pied d'une entière familiarité, et les deux

jeunes filles s'aimaient comme deux soeurs. C'est ce qui arrive

toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours ensemble dans la

même maison.

Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, Amélia rappela

à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux dernières fêtes de

Pâques.

«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, vous

m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que Rebecca est avec

nous, l'occasion ne saurait être meilleure.

--Délicieux!» dit Rebecca battant des mains.

Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui

était bien fait pour une créature aussi modeste.

«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.

--Eh bien! demain.

--Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress Sedley.

--Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! lui

dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre âge et de votre

condition à s'exposer au froid, dans un trou aussi humide.

--Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, reprit

mistress Sedley.

--Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros à lui

tout seul pour nous remplacer tous deux.»

Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se

trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation de

parricide.

«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui

un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le dans sa

chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans sa chambre; il ne

pèse pas une plume.

--Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! hurla

Joseph.

--Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le père;

envoyez à Exeter-Change.»

Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant cessa de

rire, et tendant la main à son fils:

«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, donne-moi

un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe. Boney lui-même n'en a

pas de pareil dans sa cave, mon garçon.»

Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. Avant que la

bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il n'en but que

les deux tiers, il consentit à conduire les deux jeunes filles au

Vauxhall.

«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un

cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il sera

accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à George Osborne s'il

veut bien venir.»

Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en riant. Les

yeux de M. Sedley prirent une expression de malice difficile à rendre.

Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la tête, rougit comme les

jeunes personnes de dix-sept ans savent seules rougir, comme miss

Rebecca Sharp n'avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l'âge

de huit ans, où sa grand'mère l'avait surprise volant des confitures

dans l'armoire.

«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George Osborne

verrait la belle écriture que nous avons rapportée de chez miss

Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous lui avez écrit de

venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas mis d'_s_ à rois?

--Il y a longtemps de cela, dit Amélia.

--Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress Sedley à son

mari.

Le même soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu dans

une pièce du premier étage, sous une espèce de tente faite de riche

mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et une doublure de

calicot rose tendre, et servant à abriter un lit de plumes bien

moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels s'épanouissaient

deux faces rubicondes et bouffies, l'une dans un bonnet de nuit à

dentelles, l'autre dans un simple bonnet de coton se terminant par

une mèche; bref, dans _un sermon entre deux draps_, mistress Sedley

reprocha à son mari son acharnement contre le pauvre Joe.

«C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter ainsi ce

pauvre garçon.

La foire aux vanités, Tome I · 第 2 / 36 段