On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, m

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LA FOIRE AUX VANITÉS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MÊME LIBRAIRIE

OEuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.

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M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITÉS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1884

PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air, ces réjouissances

annuelles et ambulantes qui appellent les amateurs de bruit, de

poussière et de plaisir. _La Foire aux Vanités_ est l'idéal du genre.

On y trouve même cohue, même tumulte, mêmes éclats de rire; toutefois,

à la différence de ces fêtes populaires qui n'ont lieu qu'à des

intervalles éloignés, _la Foire aux Vanités_ se tient en permanence;

elle a commencé avec le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une

parade universelle où chacun a son rôle à jouer, où chacun tour à tour

rit du prochain et le fait rire à ses dépens.

Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie humaine

disparaissent dans le tourbillon général sans laisser trace de leur

passage, quelques-uns sortent de la foule, fondent leur réputation

et s'élèvent aux yeux de la postérité au rang de chefs d'emploi et

de créateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer parmi tant

d'autres et Panurge, et Macette, et Tartufe, et Basile. À cette

galerie déjà peuplée de personnages si célèbres, M. Thackeray a ajouté

un type qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les précédents.

C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans fortune et sans

coeur, mais aventurière ambitieuse, qui s'obstine à trouver un mari

avec les seules ressources d'une imagination précoce: c'est qu'un mari

équivaut pour elle à une position sociale, c'est qu'un mari est le

passe-port nécessaire sans lequel aucune femme ne saurait circuler

dans le monde honnête. Puis après le mariage vient la manière de s'en

servir.

Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au début de cette

excursion piquante et instructive, à laquelle le convie M. Thackeray.

Déjà les personnages s'agitent, les événements se pressent et

l'intrigue se noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra dans

ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas nées d'hier, qu'elles

existent dans tous les pays, et que l'Angleterre a aussi son

_Demi-Monde_.

G. G.

LA FOIRE AUX VANITÉS.

CHAPITRE PREMIER.

Chiswick Mall.

Notre siècle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante matinée

de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec une vitesse

de quatre milles à l'heure, vers la lourde grille du pensionnat

de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton, à Chiswick Mall.

La voiture était attelée de deux chevaux bien nourris, aux harnais

étincelants et conduits par un cocher non moins bien nourri, et

ombragé d'un chapeau à trois cornes et d'une perruque. Sur le siége, à

coté du cocher, se trouvait un domestique noir, qui déplia ses jambes

recourbées au moment où la voiture s'arrêtait devant la porte de miss

Pinkerton. Au bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins

de jeunes têtes apparurent aux étroites croisées de ce vieux et

majestueux manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu même

reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss Pinkerton, se

dressant au-dessus d'une touffe de géraniums qui ornaient la fenêtre

du salon.

«C'est la voiture de M. Sedley, ma soeur, dit miss Jemima; c'est

Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le cocher a un

habit rouge tout neuf.

--Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour le départ de

miss Sedley, miss Jemima?» demanda miss Pinkerton.

C'était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton, la Sémiramis

d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la correspondante de

mistress Chapone.

«Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis quatre heures

du matin, ma soeur, répliqua miss Jemima, et nous leur avons préparé

une brassée de fleurs.

--Dites un bouquet, ma soeur Jemima; cela est de meilleur ton.

--Eh bien! soit, un bouquet qui était bien gros comme une botte de

foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de giroflée pour miss

Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la malle d'Amélia.

--Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note de

miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est très-bien:

quatre-vingt-treize livres quatre schellings. Soyez assez bonne

pour mettre l'adresse à _Mr. John Sedley_, et cacheter ce billet que

j'écris à sa femme.»

Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa soeur était un

objet de grande vénération; elle n'en eût pas témoigné davantage pour

une lettre écrite de la main d'un souverain. Il était de notoriété

publique que miss Pinkerton n'écrivait aux parents des élèves que

lorsque les pensionnaires quittaient la maison ou se mariaient: elle

avait fait une seule exception lorsque cette pauvre miss Birch était

morte de la fièvre scarlatine. Miss Jemima était persuadée que, si

quelque chose avait pu consoler mistress Birch de la perte de sa

fille, c'était la pieuse et pathétique composition où miss Pinkerton

lui annonçait cette triste nouvelle.

Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était conçue

l'épître de miss Pinkerton:

«La Mall, Chiswick, 16 juin 18...

«Après six années de séjour à La Mall, j'ai l'honneur et la

satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parents. C'est une

jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction sa

place dans une société élégante et cultivée. Ces qualités qui donnent

le cachet aux jeunes demoiselles du grand monde, ces perfections qui

conviennent à sa naissance et à sa condition, ne font point défaut

dans l'aimable miss Sedley. Son application et son obéissance lui ont

concilié tous ses maîtres, et la douceur charmante de son caractère a

séduit ses petites comme ses grandes compagnes.

«Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les genres de

broderie et de travaux à l'aiguille, on ne peut manquer de trouver

qu'elle a réalisé les souhaits les plus légitimes de ses amis. La

géographie laisse encore beaucoup à désirer. Nous ne saurions trop

recommander aussi l'usage régulier d'un dossier orthopédique au moins

quatre heures par jour, et cela pendant trois ans: c'est le seul moyen

d'acquérir cette distinction de tournure et de maintien que l'on exige

des jeunes personnes à la mode.

«Quant aux principes de religion et de moralité, on verra que miss

Sedley est digne d'un établissement qui a été honoré de la présence

du _grand lexicographe_ et du patronage de l'incomparable mistress

Chapone. En quittant La Mall, miss Amélia emporte avec elle

l'affection de ses compagnes et les sentiments les plus tendres de sa

maîtresse, qui a l'honneur de se dire,

Madame,

«Votre très-humble et très-obéissante servante,

«BARBARA PINKERTON.

«P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives instances pour

que le séjour de miss Sharp à Russell-Square ne dépasse pas dix jours.

L'honorable famille chez laquelle elle doit entrer voudrait avoir ses

services le plus tôt possible.»

Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son nom et celui

de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de Johnson, ouvrage

plein d'intérêt, qu'elle ne manquait jamais d'offrir à ses élèves

à leur départ de La Mall. Sur la couverture, il y avait copie des

_Conseils adressés à une jeune demoiselle à son départ du pensionnat

de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, de si vénérable

mémoire_. C'est que le nom du _lexicographe_ était toujours sur

les lèvres de cette majestueuse personne, depuis qu'elle devait sa

réputation et sa fortune à une visite qu'elle avait reçue de lui.

Obéissant à l'ordre de sa soeur aînée, d'aller quérir dans la grande

armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du sanctuaire deux

exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand miss Pinkerton eut

achevé sa dédicace sur le premier, Jemima d'un air hésitant et timide,

lui tendit le second.

«Et pour qui celui-là, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec une

froideur imposante.

--Mais.... pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblante, et la

rougeur lui montait à travers les rides de sa face et de son cou; pour

Becky Sharp, car elle s'en va aussi.

--MISS JEMIMA! s'écria miss Pinkerton, comme si sa bouche eût ouvert

passage à des majuscules, êtes-vous bien dans votre bon sens? Remettez

le dictionnaire à sa place, et à l'avenir ne vous avisez plus de

prendre de telles libertés.

--Cependant, ma soeur, vous n'en auriez que pour vingt-deux sous; et

cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous ne lui faites pas ce

présent.

--Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley,» dit miss Pinkerton.

Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit tout en

désordre, les nerfs bouleversés.

Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui vivait dans

une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c'était une élève reçue

gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton pensait avoir déjà bien

assez fait, sans lui accorder encore à son départ la haute faveur du

dictionnaire.

Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu près à autant de

confiance que les épitaphes des cimetières. Cependant, de même qu'il

se trouve parfois au nombre des personnes défuntes un mort qui mérite

réellement les éloges que le marbrier prodigue à ses os, un mort qui

fut bon chrétien, bon père, bon fils, bon époux et qui, au moment de

son décès, laisse une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de

même, dans les institutions de garçons comme de filles, on peut de

temps à autre mettre la main sur un élève vraiment digne des éloges

que lui accorde un maître désintéressé. Et certes, miss Amélia Sedley

était un de ces rares sujets, et méritait non-seulement tout ce que

miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore elle avait nombre de

charmantes qualités que notre solennelle et vieille matrone ne pouvait

apercevoir, par suite de la différence d'âge et de rang, qui existait

entre elle et son élève.

C'était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme mistress

Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot, de broder comme

une fée, de mettre l'orthographe comme un dictionnaire; mais elle

possédait surtout un coeur si bon, si enjoué, si tendre, si

aimable, si généreux, qu'elle gagnait l'affection de tous ceux qui

l'approchaient, depuis la respectable matrone jusqu'à la moindre

laveuse, jusqu'à la fille de la marchande de gâteaux, pauvre femme

borgne qui avait l'autorisation de vendre sa marchandise une fois par

semaine aux demoiselles de La Mall. Amélia comptait douze amies de

coeur, douze intimes sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss

Briggs elle-même n'avait jamais laissé échapper une mauvaise parole

sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille

de lord Dexter, lui trouvait une figure distinguée: et quant à miss

Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l'épaisse chevelure, elle eut

un tel accès de larmes qu'on fut obligé d'envoyer chercher le docteur

Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique. Miss Pinkerton lui

témoignait un attachement calme et digne, comme on peut penser,

d'après la haute position et les éminentes vertus de cette dame. Quant

à miss Jemima, elle avait déjà senti ses yeux se gonfler à plusieurs

reprises à la pensée du départ d'Amélia, et n'eût été la crainte de

sa soeur, elle se serait laissée aller à des crises violentes comme

l'héritière de Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un

tel luxe de douleur ne pouvait se permettre qu'à des pensionnaires

en chambre. Pour l'honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes,

au blanchissage, au raccommodage, à la fabrication des puddings, à

l'argenterie et à la vaisselle.... Mais à quoi bon parler d'elle? car

il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici au dénoûment,

et quand la grille de fer se sera fermée sur elle et sur sa vénérable

soeur, elles ne sortiront guère de leur retraite pour venir se mêler

aux personnages de ce récit.

Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia, il n'est pas

inutile de dire, dès cette première entrevue, que c'était une nature

douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur, dans la vie et

dans ce roman qui abonde surtout en scélérats de la plus noire espèce,

d'avoir en notre compagnie une si honnête et si bonne personne. Mais

comme ce n'est point une héroïne, je me dispenserai de faire son

portrait, car en vérité j'aurais peur que son nez ne fût un peu trop

court, que ses joues ne fussent un peu trop pleines et trop colorées

pour cet emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure

s'épanouir les roses de la santé, et sur ses lèvres les plus frais

sourires. Elle avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive

et la plus franche, excepté toutefois lorsqu'ils se remplissaient de

larmes; et c'était bien trop souvent, car cette naïve créature aurait

éclaté en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris que le

chat aurait étranglée au passage, ou pour une parole de réprimande,

s'il se fût trouvé des gens d'un coeur assez dur pour lui en faire.

Miss Pinkerton, cette rigide et irréprochable personne, avait cessé

bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne s'entendît guère plus en

sensibilité qu'en algèbre; elle avait recommandé particulièrement à

tous les maîtres de traiter miss Sedley avec la plus grande douceur.

De la sévérité avec elle n'eût été qu'injustice.

Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujours entre le

rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée. Elle se réjouissait

de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus de quitter sa

pension. Pendant les trois jours qui précédèrent, Laura Martin ne la

quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut à faire et à recevoir au

moins quatorze présents, et à prendre quatorze engagements solennels

d'écrire chaque semaine.

«Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-père le comte

de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant, était fort

râpée.

--N'attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour, mon cher

coeur,» dit l'impétueuse mais affectionnée miss Swartz.

Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant

d'un air sérieux:

«Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.»

(Eh bien, maître Jones[1], qui lisez ce livre à votre cercle, vous

traitez, j'en suis sûr, tous ces détails de bouffonneries grotesques

et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois, maître Jones,

tout réjoui, en tête à tête avec votre morceau de mouton et votre

bouteille de vin, prendre votre crayon et écrire à la marge:

_Niaiseries_, _bavardages_, etc., etc.... Voilà bien un de ces génies

sublimes qui n'admirent que le grand, que l'héroïque, dans la vie

comme dans les romans. Dans ce cas, il fera bien de prendre congé

de nous et de tourner ses pas d'un autre côté. Ceci dit, nous

poursuivons.)

[Note 1: Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le

lecteur français n'a donc à y voir aucune personnalité à son endroit,

et peut se livrer sans respect humain à tous les entraînements de la

sensibilité. (_Note du traducteur._)]

Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les présents,

les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sedley, ainsi qu'un

coffre en cuir bien petit, bien usé, sur lequel miss Sharp avait

très-proprement attaché son carton, et que M. Sambo tendit au

cocher avec une grimace à laquelle celui-ci répondit par un rire

d'intelligence, l'heure du départ arriva.

La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce à l'admirable

discours que miss Pinkerton adressa à son élève: non que ce discours

de séparation disposât Amélia à des réflexions philosophiques ou qu'il

l'eût armée de calme contre les épreuves de la vie, ce qui formait la

conclusion du discours; mais c'est qu'il était d'une épaisseur, d'une

prétention, d'un ennui qui dépassait toute limite, et miss Sedley

craignait trop sa maîtresse de pension pour laisser percer aucune

marque d'impatience. Un gâteau à l'anis, une bouteille de vin, furent

apportés dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites

de parents. Après avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss

Sedley put songer à partir.

«Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pinkerton?

dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle personne ne faisait

attention, et qui descendait l'escalier, tenant à la main son carton à

bonnets.

--Je le dois,» dit miss Sharp avec un grand calme et au grand

étonnement de miss Jemima.

Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission d'entrer,

elle s'avança sans la moindre hésitation et dit en français, avec la

plus grande pureté d'accent: _Mademoiselle, je viens vous faire mes

adieux_.

Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu'elle dirigeât

des élèves qui l'entendaient. Elle se mordit les lèvres, releva sa

vénérable face ornée d'un nez à l'antique, et au sommet de laquelle se

dessinait un large et majestueux turban.

«Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.»

Et, en parlant, la Sémiramis d'Hammersmith allongeait le bras comme en

signe d'adieu et pour donner à miss Sharp l'occasion de serrer un des

doigts de sa main, qui resta en route dans ce dessein.

Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une profonde

révérence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire. A

ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva une secousse

d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille. Dans le

fait, c'était une petite lutte entre la jeune personne et la vieille

matrone, et celle-ci avait le dessous.

«Le ciel vous bénisse, mon enfant! dit-elle en embrassant Amélia et

en lançant un regard flamboyant à miss Sharp par-dessus l'épaule de la

jeune fille.

--Sortez vite, Becky,» dit miss Jemima tout en émoi à la jeune

personne, en la poussant hors du salon.

Et la porte se referma sur elle pour toujours.

Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du départ; les mots

nous manquent pour une telle peinture. Tous les domestiques étaient

réunis, toutes les bonnes amies, toutes les jeunes pensionnaires,

et jusqu'au maître de danse qui venait d'arriver. Ce n'étaient que

plaintes, embrassades, larmes et lamentations, sans oublier les crises

nerveuses de miss Swartz, l'élève en chambre, qui, de sa fenêtre se

livrait à des transports que la plume désespère de retracer; un coeur

sensible saura gré qu'on lui fasse grâce de ces détails.

Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss Sedley a

quitté ses amies; car, pour miss Sharp, elle était entrée sans bruit

dans la voiture, et personne ne gémissait de la perdre.

Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes, et grimpa

derrière la voiture.

«Arrêtez! cria miss Jemima s'élançant vers la grille avec un paquet.

Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Amélia; vous pourriez avoir

faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici un livre pour vous que ma

soeur.... c'est-à-dire que je.... c'est ce dictionnaire de Johnson,

vous savez bien; vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage! En

route, cocher. Dieu vous bénisse!»

Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue par ses

émotions; mais, au moment où le cocher fouettait les chevaux, miss

Sharp montrait sa pâle figure à la portière et lançait le livre dans

le jardin.

Miss Jemima pensa s'évanouir d'épouvante.

«Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....»

L'émotion l'empêcha de compléter sa phrase; la voiture roulait grand

train, la grille était fermée, la cloche retentissait pour la leçon

de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre à nos deux jeunes filles,

adieu à Chiswick Mall.

CHAPITRE II.

Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à entrer en campagne.

A peine miss Sharp, accomplissant l'acte héroïque mentionné au dernier

chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit

jardin et tomber aux pieds de l'étonnée miss Jemima, que la figure de

la jeune fille, empreinte jusqu'alors de la pâleur de la haine, laissa

percer un léger sourire qui n'était guère plus gracieux. Puis elle se

jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d'un grand poids:

«Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Dieu, me voici

hors de Chiswick.»

En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne resta pas

moins interdite que miss Jemima ne l'était de son côté. Elle venait de

quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n'est pas dans

un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six

années. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et

ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la vie. Je

connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui

me disait un matin à déjeuner, avec toutes les apparences d'une grande

agitation: «La nuit dernière, j'ai rêvé que je recevais le fouet du

docteur Raine.» Dans la durée d'un somme, son imagination l'avait fait

remonter à une quarantaine d'années. Le docteur Raine et son paquet

de verges lui inspiraient encore à soixante-huit ans autant de terreur

qu'ils lui en avaient causé à treize. Si le docteur avec son bouleau

flexible se fût dressé devant lui en chair et en os, et bien qu'il

marquât soixante et huit à l'horloge de la vie, lui eût dit de sa

voix redoutée: Allons, drôle, mettez bas votre pantal....? Aussi miss

Sedley resta toute stupéfaite de cet acte d'insubordination.

Enfin, «qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle après une pause.

--Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m'ordonner de

rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en riant.

--Non, mais....

--J'exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par sa colère;

j'espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle fût au fond de la

Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est certes pas moi

qui irais l'y pêcher. J'aurais plaisir à la voir au milieu de l'eau

avec son turban, ses jupes flottant à la suite, et son nez à l'avant,

formant la proue du navire.

--Ciel! s'écria miss Sedley.

--Eh bien! votre nègre ira-t-il le lui dire? continua miss Rebecca en

riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter à miss Pinkerton que

je la déteste de toute mon âme. Je voudrais qu'il en eût envie; je

voudrais lui prouver mon aversion. Depuis deux ans, je n'ai reçu de sa

part qu'insulte et outrage; j'ai été traitée par elle plus mal qu'une

fille de cuisine. Jamais mot d'affection ni d'amitié, excepté de votre

part. J'étais bonne pour soigner les petites filles de la basse classe

et pour parler français aux jeunes demoiselles, jusqu'à m'en faire

prendre en dégoût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss

Pinkerton, c'était le plus mauvais tour qu'on pût lui jouer. Elle n'y

comprenait mot, et était trop fière pour l'avouer. C'est là, je crois,

la cause de mon départ. J'en remercie le ciel, et cela me fait aimer

le français. _Vive la France! vive l'Empereur! vive Bonaparte!_

--Ô Rebecca, Rebecca, quelle honte!» s'écria miss Sedley, car c'était

le plus grand blasphème qui pût sortir de la bouche de Rebecca.

Dire alors en Angleterre: «Longue vie à Bonaparte!» était comme si

l'on eût dit: «Longue vie à Lucifer!»

«Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengeance et de

haine?

--Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au moins

naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange.»

Elle ne mentait pas.

On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, miss Sharp

a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la première pour

l'avoir délivrée de personnes qu'elle détestait, et, en second lieu,

pour lui avoir fourni l'occasion de mettre ses ennemis dans l'embarras

et de les couvrir de confusion. Ce ne sont pas là des motifs bien

légitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui peuvent

venir à l'esprit de personnes d'un caractère doux et bienveillant.

Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le

caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette

jeune misanthrope (il vaut mieux dire _misogyne_, car, pour le

sexe masculin, on peut déclarer qu'elle en avait encore fort peu

l'expérience); tout le monde en usait mal à son égard, disait-elle;

cependant nous sommes disposés à croire que ces personnes de l'un

ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout le monde n'ont en

général que ce qu'elles méritent. Le monde est un miroir qui renvoie à

chacun ses propres traits; si vous froncez le sourcil en le regardant,

il vous jette un coup d'oeil renfrogné. Riez, au contraire, avec lui,

et il se montrera bon compagnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler

votre choix. Si on négligeait miss Sharp, c'est qu'elle était connue

pour n'avoir jamais rendu service à personne; on ne peut pas trouver

vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que l'héroïne

de ce roman, miss Sedley, choisie précisément par nous comme la mieux

douée de toutes; autrement rien au monde ne nous eût empêché de mettre

à sa place miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu

tort d'espérer rencontrer chez tout le monde le caractère doux et

aimable de miss Amélia Sedley, et cette bonne volonté à vaincre en

toute circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.

Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité, avait donné

des leçons de dessin dans la maison de miss Pinkerton. C'était un

habile homme, bon vivant, bien réjoui, mais brouillé avec le travail.

Ses plus grandes dispositions étaient à faire des dettes, et son

faible le menait toujours à la taverne. Quand il avait bu, il était

dans l'usage de battre sa femme et sa fille; et le lendemain matin,

fatigué d'un grand mal de tête, il adressait ses injures à la foule

insouciante de son génie, puis décochait ses traits non moins vifs

et quelquefois bien ajustés, contre la sottise de ses confrères

les peintres. Comme il était fort mal à l'aise pour subvenir à ses

besoins, et que, dans Soho où il vivait, il devait de l'argent à un

mille à la ronde, il pensa améliorer sa position en épousant une jeune

femme, française d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne

parlait jamais de l'humble condition de sa mère; mais elle vantait

beaucoup la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de

Gascogne, et tirait vanité d'appartenir à de tels ancêtres. Il est

bon de constater que, plus elle avançait dans la vie, plus la race de

cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.

La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pas bien où, et

sa fille parlait le français avec la pureté des Parisiens. C'était à

cette époque une qualité précieuse, et qui valut à Rebecca son entrée

chez l'austère miss Pinkerton; car, sa mère étant morte, son père, qui

se trouvait lui-même dans un état désespéré, écrivit à miss Pinkerton,

après sa troisième attaque de _delirium tremens_, une lettre

pathétique où il mettait l'orpheline sous sa protection. Peu après il

descendit dans la tombe, en laissant deux baillis se débattre sur son

corps. Rebecca avait dix-sept ans lorsqu'elle vint à Chiswick. On la

traita comme une pensionnaire à bourse entière. Elle était tenue de

parler français, et jouissait en retour de l'avantage de vivre là

sans rien payer; et même, moyennant une somme modique par an, elle

recueillait des professeurs attachés à la maison quelques bribes

d'enseignement.

Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et avait les

cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baissés, s'ouvraient

si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient une expression si

singulière et si communicative, que le révérend Mr. Crisp, tout

frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre de Chiswick, le révérend

Flowerdow, s'éprit d'amour pour miss Sharp. Un coup d'oeil l'avait

frappé à mort dans l'église même de Chiswick, un coup d'oeil dirigé

du banc des pensionnaires au pupitre de lecture. Notre jeune passionné

allait prendre le thé chez miss Pinkerton, à laquelle il avait été

présenté par sa maman. Il avait même prononcé le mot de mariage dans

un billet intercepté, que la marchande de pommes avait été chargée de

remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à Buxton, emmena

avec elle son cher fils. Mais l'idée seule qu'un vautour avait pu

s'introduire parmi les colombes de Chiswick souleva dans la poitrine

de miss Pinkerton un tel flot d'indignation, qu'elle eût renvoyé miss

Sharp, si elle n'eût pas été engagée par une parole solennelle. Malgré

toutes les protestations de la jeune personne, elle ne put jamais

croire que ses entretiens avec Mr. Crisp se fussent bornés à ceux

que Rebecca avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils

s'étaient rencontrés pour prendre le thé.

Auprès des grandes demoiselles de l'établissement, Rebecca Sharp

pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédait cette désolante

expérience qu'on doit à la pauvreté. Elle avait eu affaire à plus d'un

créancier, et avait su l'éloigner de la porte de son père; elle savait

comment enjôler et mettre de bonne humeur les fournisseurs, pour

gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire elle allait festoyer

avec son père, qui était très-fier de son esprit, et elle entendait

les propos de ses grossiers compagnons, souvent peu convenables

pour une jeune fille. Mais elle n'avait jamais été jeune fille, à

ce qu'elle disait, et était femme depuis huit ans. Pourquoi miss

Pinkerton avait-elle admis un oiseau si dangereux dans sa cage?

Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus douce

créature, tant elle avait admirablement joué son rôle d'ingénue toutes

les fois que son père l'avait conduite à Chiswick! C'était à ses yeux

une modeste et innocente petite fille. L'année qui précéda celle où

elle fut admise dans la maison, elle était alors âgée de seize ans,

miss Pinkerton, de son air le plus majestueux, et à la suite d'un

petit discours, lui remit en présent une poupée confisquée à miss

Swindle, qu'on avait surprise à faire avec elle la dînette pendant les

heures de classe. Que de quolibets échangés entre le père et la fille

lorsqu'ils rentraient chez eux après une soirée passée chez miss

Pinkerton, et surtout au sujet des discours prononcés en présence des

professeurs réunis! Quelle n'eût pas été la colère de cette bonne miss

Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacière de Rebecca

la tournait en caricature à l'aide de sa poupée! Elle avait avec elle

de longs dialogues qui faisaient les délices de Newman-Street,

de Gerard-Street et de tout le quartier des artistes. Les jeunes

peintres, en venant prendre leur grog au genièvre chez leur doyen, si

bon diable et si paresseux, ne manquaient jamais de demander à Rebecca

si miss Pinkerton était à la maison; elle n'était que trop connue

d'eux, la pauvre créature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer

quelques jours à Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est-à-dire

une autre poupée à l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnête fille

lui avait donné en confitures et en pâtisseries de quoi régaler trois

enfants, et glissé de plus à son départ une pièce de sept schellings.

Mais l'esprit railleur de cette enfant était plus fort que la

reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy avec aussi peu de pitié

que sa soeur.

Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s'ouvrit pour elle comme

une nouvelle famille; mais les rigides observances de la maison lui

étaient insupportables. Les prières et les repas, les leçons et

les promenades, qui avaient lieu avec une ponctuelle régularité, la

mettaient à bout de patience, et, quand elle se reportait à la vie

libre et misérable du vieil atelier de Soho, elle se prenait à le

regretter. Tout le monde, et jusqu'à elle, s'imaginait qu'elle était

minée par la douleur de la perte de son père. Dans sa petite chambre,

nichée sous les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher

et sangloter pendant toute la nuit; mais c'était de rage et non de

douleur. Elle n'avait guère dissimulé jusqu'au moment où, jetée dans

l'abandon, elle apprit à feindre. Elle s'était peu mêlée à la société

des femmes. Son père, tout relégué du monde qu'il était, ne manquait

pas de talent, et sa conversation était cent fois plus agréable que le

bavardage de telle personne de son sexe, comme elle pouvait maintenant

en rencontrer. La prétentieuse vanité de la vieille maîtresse d'école,

la gaieté intempestive de sa soeur, les conversations un peu niaises

et les médisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude

des maîtresses, lui causaient un égal ennui. Si elle avait eu un coeur

tendre et maternel, cette infortunée jeune fille, elle aurait trouvé

du charme et de l'intérêt dans le babil et les confidences des petites

filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut avec elles deux

années, et aucune ne regretta son départ. Il n'y avait que le bon et

tendre coeur d'Amélia qui pût la toucher et se faire aimer d'elle.

Mais qui aurait pu ne pas aimer Amélia?

Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes avaient

sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie.

«Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-là parce qu'elle est

petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et rampent devant

cette créole, et cela à cause de ses cent mille livres! Je suis cent

fois plus vive et plus agréable que cette créature avec tout son or;

ma naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte, avec tous

ses parchemins: et cependant chacun ici me laisse à l'écart, tandis

que chez mon père tous ses amis manquaient les bals et les fêtes, pour

venir passer la soirée avec moi!»

Elle résolut en conséquence de s'affranchir à tout prix de la prison

où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à travailler dans ce but et

à dresser ses plans pour l'avenir.

D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position lui

offrait. Déjà musicienne et possédant bien une langue étrangère, elle

parcourut rapidement le cercle des études regardées comme nécessaires

aux dames de cette époque. Elle travaillait sans relâche la musique,

et, un jour de sortie où elle était restée à la pension, notre auguste

matrone l'entendit exécuter un morceau avec une telle perfection,

qu'elle pensa sagement pouvoir s'épargner la dépense d'un maître pour

les plus petites, et annonça à miss Sharp qu'à l'avenir elle aurait à

leur enseigner la musique.

La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand étonnement de

la majestueuse maîtresse de pension.

«Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler français avec les

enfants, non pour leur enseigner la musique et ménager votre argent.

Payez; et je la leur apprendrai.»

Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellement lui en

voulut à partir de ce jour.

«Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne oser se

révolter dans ma propre maison contre mon autorité; j'ai réchauffé une

vipère dans mon sein.

--Une vipère! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle de

saisissement; vous m'avez prise parce que je vous étais utile. Ce

n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je déteste

cette maison, et n'aspire qu'à la quitter. Je ne veux rien faire ici

que ce que je suis obligée d'y faire.»

La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien qu'elle

parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un air insultant

et vraiment diabolique, au point que la maîtresse de pension en eut

presque une attaque de nerfs:

«Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous l'aimiez

mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place de gouvernante

dans une noble famille; vous n'avez qu'à vouloir.»

Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenait toujours à

cet argument: «Trouvez-moi une position; nous ne pouvons nous sentir,

et je suis prête à vous quitter.»

La digne miss Pinkerton bien qu'elle fût décorée d'un nez à la

romaine et d'un turban, et qu'elle fût taillée comme un grenadier, ne

possédait pas cependant une volonté et une énergie égales à celles

de sa jeune pensionnaire; en vain elle lutta contre elle et chercha à

l'intimider. Se voyant une fois gourmandée par elle en public, Rebecca

eut recours au stratagème mentionné plus haut; elle répondit en

français, ce qui dérouta complétement la vieille femme. Pour maintenir

l'autorité dans la pension, il fallait écarter cette rebelle, ce

monstre, ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites,

miss Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait

besoin d'une gouvernante, recommanda aussitôt miss Sharp pour cette

place, tout monstre et tout serpent qu'elle était. «Je n'ai rien à

reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de miss Sharp, si ce n'est

à mon égard, et ne puis lui refuser des connaissances et des talents

accomplis. Elle ne peut que faire honneur au système d'éducation

adopté dans ma maison.» C'était ainsi que la maîtresse de pension

mettait sa conscience d'accord avec ses recommandations, qu'elle

parvenait à dégager sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait

libre enfin. La bataille décrite ici en quelques lignes dura

naturellement plusieurs mois.

Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le point de quitter

la pension. Par suite de l'amitié qu'elle ressentait pour miss Sharp,

seul point dans le caractère d'Amélia qui, de l'aveu de la vénérable

matrone, ne donnât pas satisfaction à sa maîtresse, elle l'invita à

venir passer une semaine chez ses parents avant de se rendre à ses

devoirs de gouvernante dans la maison où on l'attendait.

Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour Amélia, il

se présentait comme une fleur dans tout l'éclat de sa fraîcheur et

de sa nouveauté; il n'était pas aussi nouveau pour Rebecca, car,

s'il faut dire toute la vérité sur l'affaire du révérend Crisp, la

marchande de gâteaux insinua à quelqu'un, qui affirma le fait sous la

foi du serment à une autre personne, qu'il y en avait beaucoup plus

entre Mr. Crisp et miss Sharp qu'on n'en avait confié au public,

et que cette lettre était la réponse à une autre. Mais qui pourra

découvrir la vérité sur ce point? En tout cas, si ce n'était pas pour

Rebecca un début dans le monde, c'était du moins une rentrée.

Dans le cours du trajet jusqu'à la barrière de Kensington, Amélia,

sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par sécher ses larmes.

D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir à la vue d'un

jeune officier des Horse-Guards qui avait caracolé à la portière, et,

lui jetant un coup d'oeil, avait dit: «Vrai Dieu! la jolie fille.»

Puis, avant d'arriver à Russell-Square, la conversation s'était

longuement étendue sur l'article des modes. Les jeunes femmes

portaient-elles de la poudre sur leurs cheveux, des baleines dans

leurs jupes à la présentation? Miss Amélia aurait-elle cet honneur?

car elle savait qu'on devait la mener au bal du lord-maire. Arrivée à

la maison paternelle, miss Sedley, à l'aide du bras de Sambo, s'élança

aussi gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cité de

Londres, et tous les serviteurs de la maison étaient réunis dans la

cour pour fêter leur jeune maîtresse et sourire à sa bienvenue.

Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à Rebecca toutes

les chambres de la maison et ce qu'il y avait dans chaque chambre,

ses livres, son piano, ses robes, tous ses colliers, ses broches, ses

dentelles. Elle força Rebecca d'accepter des bagues de cornaline et

de turquoise, et une écharpe de mousseline légère qui maintenant était

trop petite pour elle; en dépit de la discrétion dont son amie s'était

armée, elle demanda à sa mère l'autorisation de lui offrir son châle

de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer, puisque son frère

Joseph lui en rapportait deux de l'Inde.

Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemire que Joseph

Sedley avait rapportés à sa soeur, elle dit avec un accent de vérité:

«Ce doit être très-bon d'avoir un frère;» ce qui toucha de compassion

le coeur sensible d'Amélia: elle pensait que son amie était seule au

monde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents.

«Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amélia; je serai

votre amie, je vous aimerai comme une soeur; oui, comme une soeur.

--Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, riches,

affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désirez, et leur amour

plus précieux que tout le reste? Mon pauvre père ne me donnait rien,

et je n'avais en tout que deux robes. Vous avez un frère, un bon

frère! vous devez bien l'aimer!»

Amélia se mit à rire.

«Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous aimez tout le

monde?

--Oui, sans doute.... seulement....

--Seulement, quoi?

--Seulement Joseph semble s'inquiéter fort peu si je l'aime on non. Il

m'a donné ses deux doigts à serrer après une absence de dix années.

Il est très-bon, très-dévoué, mais il me parle rarement, et je crois

qu'il aime mieux sa pipe que sa....»

Ici Amélia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son frère?

«Il était très-bon pour moi quand j'étais enfant, continua-t-elle; je

n'avais que cinq ans quand il est parti.

--Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous les

nababs indiens le sont énormément.

--Je crois qu'il a un très-gros revenu.

--Est-elle gentille, votre belle-soeur?

--Allons donc! Joseph n'est point marié,» dit Amélia se remettant à

rire.

Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca; mais cette jeune femme

ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle répéta même plusieurs fois

qu'elle s'attendait à voir à Amélia toute une bande de neveux et de

nièces. Elle regrettait beaucoup que Mr. Sedley ne fût pas marié; elle

était sûre qu'Amélia lui avait dit qu'il l'était; pour sa part, elle

raffolait des petits enfants.

«Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,» dit Amélia, tout

étonnée de cette tendresse subite de son amie.

Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avancer des

propositions dont on eût pu si facilement démontrer la fausseté; mais

rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans, et qu'elle était

bien novice dans l'art de feindre, l'innocente créature. Toutefois, le

motif de cette série de questions pouvait se traduire tout simplement

de la sorte: «Si Mr. Joseph Sedley est riche et garçon, pourquoi ne

l'épouserai-je pas? Je n'ai que quinze jours devant moi, à la vérité,

mais je ne risque rien d'en faire l'essai.»

Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla

de caresses pour Amélia, elle couvrit de baisers le collier de

cornaline, et déclara qu'elle ne voulait jamais, jamais s'en séparer.

Lorsque sonna la cloche du dîner, elle descendit les escaliers, son

bras passé autour de la ceinture de son amie, comme font les jeunes

femmes. Elle était si émue à la porte du salon qu'elle trouva à peine

le courage d'entrer.

«Sentez mon coeur, comme il bat, ma chère, dit-elle à son amie.

--Mais je ne le sens pas, dit Amélia; entrons et n'ayez pas peur: mon

père ne vous fera pas de mal.»

CHAPITRE III.

Rebecca en présence de l'ennemi.

Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la hongroise,

enseveli sous plusieurs cravates qui s'élevaient presque à la hauteur

de son nez, avec un gilet rayé de rouge et un habit vert pomme sur

lequel brillaient des boutons d'acier aussi larges qu'une couronne,

était à lire le journal au coin du feu, lorsque les deux jeunes filles

entrèrent. Il bondit de son fauteuil, rougit beaucoup, et, à cette

apparition, éclipsa presque toute sa face derrière sa cravate.

«Ce n'est que votre soeur, Joseph, dit Amélia en riant et en lui

prenant les deux doigts qu'il lui présentait. Je suis revenue pour

tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous m'avez déjà entendu

parler.

--Non! jamais, sur ma parole, répondit la tête cachée sous les

cravates en redoublant de signes de dénégation, c'est-à-dire....

si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et en même temps

il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien qu'on fût au milieu de

juin.

--Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se faire

entendre.

--Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire.

--Ma chère, pour tout au monde!» dit miss Sharp, tressaillant comme

une biche effarouchée.

Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au jeune

homme, puis ses yeux s'étaient fixés si obstinément sur le tapis que

c'était merveille qu'elle eût pu l'entrevoir.

«Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles, dit Amélia au

tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux, Rebecca?

--Oh! bien beaux!» répondit miss Sharp; et ses yeux allèrent droit du

tapis au chandelier.

Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec la pelle et les

pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi rouge que

sa face blême pouvait le permettre.

«Je ne puis vous faire d'aussi jolis présents, continua sa soeur;

mais, pendant que j'étais à la pension, je vous ai brodé une jolie

paire de bretelles.

--Mais, en vérité, Amélia, s'écria son frère en proie à une vive

agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.»

Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cordon de la

sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de confusion

pour le pauvre garçon.

«Pour l'amour du ciel, voyez si mon _buggy_ est à la porte. Je ne puis

attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom! il faut que je

m'en aille.»

Au même instant entra le père de famille, secouant ses breloques comme

un vrai marchand anglais.

«De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il.

--Joseph me prie de voir si son... son _buggy_ est à la porte.

Qu'est-ce qu'un _buggy_, papa?

--C'est un palanquin à un cheval,» dit le vieux père, qui avait des

prétentions au bel esprit.

Joseph se laissa aller à un violent accès de rire; mais, ayant

rencontré le regard de miss Sharp, il s'arrêta subitement comme frappé

d'un coup invisible.

«Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien aise

de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé Joseph sur ses

intentions de sortir?

--C'est que j'ai promis à Bonamy, qui est employé avec moi, d'aller le

prendre pour dîner, repartit Joseph.

--Allons donc! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que vous dîniez

ici?

--Mais sous ce costume c'est impossible.

--Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien pour dîner

partout?»

Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent d'un éclat

de rire qui fit grand plaisir au vieux père.

«Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en peau de daim de

la tournure de celles-ci? continua-t-il en poursuivant ses avantages.

--De grâce, mon père! s'écria Joseph.

--Aurais-je blessé sa susceptibilité? Je crois, mistress Sedley,

ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité de votre fils: j'ai

plaisanté sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss Sharp, si ce

n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss Sharp, et allons

dîner.

--Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et papa a

rapporté le plus beau turbot de Billingsgate.

--Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss Sharp, et

je vous suivrai avec ces deux jeunes dames,» dit le père en prenant le

bras de sa femme et de sa fille et en sortant gaiement.

La foire aux vanités, Tome I · 第 1 / 36 段