L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme

incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir,

est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur,

est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La

reine et tous en pleurent de joie.

Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à

Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de

Milan, mais la possession _réelle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le

second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint.

Le roi s'engage _publiquement_ à défendre les États de l'Empereur

pendant la guerre des Turcs. À quoi _secrètement_? On le voit par les

faits.

Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son

capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse.

S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans

ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où

elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même

cinquante années de guerres de religion.

CHAPITRE XXI

DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier

1539-1547

On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers.

François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne

par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les

prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de

Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures

de la triomphante maîtresse.

Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une

horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en

l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur

bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui

donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant

l'homme moral.

[Note 27: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un

inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la

procédure aux _Archives, carton J, 809._]

À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le

mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans

quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il

était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la

duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût

résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre

Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre

le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût

cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le

jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône.

Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et

souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit

pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter,

poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou

l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur

extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque

indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les

favoris.

[Note 28: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui.

Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les

protestants, ou plutôt l'humanité. La soeur de la duchesse, madame de

Cany, était elle-même protestante. _Lettres de Calvin_, édition

Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse

statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans

penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier,

parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort

des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette

réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait

des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement

qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de

la vérité. (_Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives,

carton L, 384._)]

Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre,

fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout

pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager

une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman.

Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les

évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait

à l'Empereur pour rétablir la religion.

Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait

d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec

l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan

d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de

son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre.

Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de

Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au

moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de

l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où

tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le

secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le

fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la

confiance de Gand qui se livrait à nous.

Dans ce mois d'août 1539, un coup heureux délivra Charles-Quint des

vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis

dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces

soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui étaient à

Tunis, furent habilement tirés du fort, embarqués pour la Sicile, et

là, à force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les

égorgea.

Belle délivrance pour l'Empereur; mais bonne leçon pour l'Espagne, si

mal récompensée! Les levées y furent quelque temps extrêmement

difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service. À la

guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et

il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva

très-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris

les Deux-Siciles, pour peu que la France eût aidé.

Si quelque chose dut le rendre dévot, ce fut certainement ce miracle

qu'à ce moment de ses plus extrêmes nécessités, un tel secours lui fût

tombé du ciel, celui de son ennemi. Désarmé et sanglant de cette

Saint-Barthélemy de ses propres soldats, il se vit gardé par la

France. Montmorency le pria de se fier à nous, de venir, de montrer

que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire

à elle si on touchait à l'Empereur.

Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expédition de

Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539,

_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui

épousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce

petit mot réservait tout.

Entré en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et

les fils du roi, avant le roi, et entra à Paris le 1er janvier 1540.

Le connétable tout-puissant avait exigé des villes les fêtes les plus

retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de

cette union intime, définitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint

vit très-bien le besoin que la coterie régnante avait de lui. Il prit

ses avantages, attisant d'une part la rivalité des deux frères,

d'autre part ébranlant la fidélité du roi de Navarre, lui faisant

espérer que l'infant épouserait sa fille, qui deviendrait la reine de

l'Espagne et des Indes.

La duchesse d'Étampes et son protégé, le second fils du roi, auraient

été d'avis de retenir l'Empereur jusqu'à ce qu'on eût Milan. C'est

d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, écrivant

sur la liste des fous célèbres l'Empereur, mais disant: «S'il échappe,

j'y mettrai Votre Majesté.»

On prétend que le jeune Orléans eut l'idée, avec ses amis, d'enlever

Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens était fort hasardeuse; elle

se piquait de folie, de duels, de sauts périlleux, de courir de toits

en toits. L'un d'eux offrait à la duchesse d'Étampes de changer la

situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un

moyen très-simple, en coupant le nez à Diane.

L'Empereur n'était pas rassuré. Plus d'un malheur arriva sur sa route.

À Bordeaux, il faillit être asphyxié; à Amboise, incendié. Ailleurs,

une bûche lui tomba sur la tête. Le roi était furieux des mésaventures

de son hôte, et voulait faire pendre tout le monde.

L'Empereur crut utile de désarmer à tout prix sa belle ennemie, la

duchesse d'Étampes, en faisant briller à ses yeux une offre

inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il eût donné au

duc d'Orléans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des

Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orléans, du vivant de Charles-Quint, n'en

eût pas été souverain, mais seulement gouverneur.

La pauvre Gand fut brisée de la réception de Charles-Quint et de son

union avec le roi. Chaque fête qu'on lui donna fut comme une bataille

perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle résistance, brida la ville

avec un fort et fit mourir qui il voulait.

Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître,

très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir

de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas

où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don

incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du

Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé,

désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit

que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que

l'Empereur montra et répandit plus tard.

La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit

une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gré de sa

soeur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint.

Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite

fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas

marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on

vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une

nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant

toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en

effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami,

l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son

fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que

Montmorency était ou un traître, ou un sot.

Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à

la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du

seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le

monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le

trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane,

de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et

l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet

eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription

des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais

son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique,

supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause

mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque.

Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque

déserts.

Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le

fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences

principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et

du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des

grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et

grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à

couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des

Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une

popularité militaire.

La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà

déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après

l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen,

à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de

plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs

villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'_hérétiques et

de révoltés_. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne

n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même,

n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8

février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la

guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son

frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant

subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier.

L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et

méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre.

L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique

les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance

par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses

seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une

diète d'Empire; jusque-là, _interim_, égalité des deux partis.

La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On

le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui

ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé

Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches.

Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées

en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet

acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à

Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux

Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette

place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle

mettait une forte épine au coeur de la maison d'Autriche.

Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien

portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais

l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque.

Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de

Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, après la

fistule_. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et

les défaites, la proscription de cinq cent mille Français.

François Ier varie de même: _avant l'abcès, après l'abcès_. Avant,

l'alliance des Turcs, etc.; après, l'élévation des Guises et le

massacre des Vaudois, par lesquels finira son règne.

Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, étaient de ces

choses qui pouvaient réveiller le roi.

Deux événements l'engageaient à agir. Ferdinand, battu par les Turcs,

les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui,

pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvisé une expédition

contre Alger, y éprouva un désastre effroyable, repoussé par les

Maures, battu, brisé par les tempêtes. Le 3 décembre 1541, il rentre

tout seul à Carthagène.

La jeune cour de France, divisée entre les deux princes, Henri de

vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que

c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une

arène s'ouvre où veulent briller les deux partis. Les prêtres même y

ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des

Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre

n'est pas luthérienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les

suspects, aux curés d'exciter les dénonciations.

L'appel fut entendu; la police passa aux curés; les listes de

communiants aux grandes fêtes, sévèrement examinées, devinrent celles

de la vie et de la mort; on eut peu à chercher: la plupart des martyrs

se désignaient eux-mêmes.

Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La

France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti

anticatholique. Elle ne peut plus même faire de levées en Allemagne.

Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Suède.

Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de

Français. «Élevés de la servitude au noble métier des armes, ils sont

trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les

vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._

Donc, on néglige les légionnaires; on revient aux mercenaires

suisses.» (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann.

1538._)

Sur les cinq armées de la France, dans cette dernière guerre, et dans

les plus périlleuses extrémités, on hasarda à peine d'avoir douze ou

quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relève

fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts.

Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois

passages, que «c'étaient les plus aguerris.» La France n'en profite

guère. Elle repousse, en 1542, l'effort suprême de l'émigration

italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait préparé une armée

de douze mille hommes.

Rien désormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le

cadet des deux princes, Charles d'Orléans, a l'armée du Nord, qui

envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, François (qui sera le grand

Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'armée du

Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon.

L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait être l'intime

alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain règne. Ils

comptaient à la paix épouser une de ses filles, et serrer le lien

d'intrigue qui devait tenir Henri II.

L'affaire du Nord était très-importante. Dans l'attaque du Luxembourg,

on agissait avec les restes du parti des La Mark, étouffé, non écrasé,

par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clèves, qui lâchait dans

les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se

souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers.

Le succès fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de

pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clèves, le jeune prince regardait au

midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne,

s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri,

revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au

Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à

petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste.

La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord.

Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur.

À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un

énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France

même, ne se réservant que la Picardie.

Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions

constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le

roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart,

mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de

Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent

faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine,

bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal

berceau fut une boîte de Pandore.

L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse

là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom

de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français.

Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa

grande flotte tiennent la mer avec les Français.

La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle

pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des

pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à

Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent

par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils

firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de

forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille

esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples,

spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents

d'Italie pour la part du sultan.

L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle

l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce

petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand,

le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne.

Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui

suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des

temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc

d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._)

Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout

lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif,

grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux

messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et

lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une

longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient

l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une

petite bande leste et hardie pour le couper cent fois.

Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort

la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à

Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà

tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi.

Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la

France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens

alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le

plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait

fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale).

Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais

débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit

vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait

toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France

dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire

François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir

qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors

impérial pour assujettir l'Allemagne.

Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la

vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne

servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait

Paris?

Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille

Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette

armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce

n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois

arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à

Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une

occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de

Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait

déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils.

C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente

permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien

pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il

en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544).

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 25 / 26 段