acharnés, ils se tâtaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la
démarche cruelle et désespérée d'appeler en Corse, en Sicile, en
Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de
Tunis, à qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des
côtes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants
quand, à chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves,
descendre inopinément et tomber comme des vautours. Jusque dans
l'intérieur des terres, l'homme en s'éveillant le matin voyait le
turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'était
pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants,
étaient enlevés dans les barques, en poussant d'horribles cris.
Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un
puissant renégat, de lui procurer telle femme. La fille d'un
gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_
Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beauté célèbre jusque dans
l'Orient, faillit être enlevée; elle ne se sauva qu'en chemise, elle
sauta sur un cheval qu'un cavalier lui céda. On prétend qu'en
reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pût se vanter du
bonheur de l'avoir vue.
La chose la plus populaire que pût jamais faire l'Empereur, celle qui
devait le mettre en bénédiction, c'était d'exterminer les pirates, de
détruire Tunis et Alger. Venise elle-même, amie des Turcs, était
cruellement inquiète des progrès de Barberousse. Charles-Quint avait
tous les voeux pour lui. Nulle expédition plus brillante, plus
populaire, plus bénie. L'armée espagnole, allemande, italienne, avec
force volontaires de toutes nations, défit l'armée africaine que
Soliman avait laissée à ses propres forces, prit la Goulette et Tunis
(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille
musulmans. Vingt mille chrétiens délivrés portèrent leur
reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint.
Gloire, puissance, force réelle. Il avait mis un roi vassal à Tunis.
De là il menaçait Alger, dominait la côte d'Afrique. Il avait conquis
les coeurs des Italiens mêmes, écrasés par lui. Venise se détachait du
sultan et rangeait son pavillon soumis près du victorieux drapeau du
dompteur des Barbaresques.
Charles-Quint, débarqué (septembre) en Italie, au milieu des
applaudissements de l'Europe, était en mesure de parler de très-haut à
François Ier. Il n'exige plus, comme à Cambrai, qu'il abandonne ses
alliés, mais qu'il combatte contre eux.
Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. François Sforza
meurt en octobre. L'Empereur fait espérer Milan comme dot de sa fille,
qu'eût épousée le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant.
L'Empereur lève des lansquenets. Le roi négocie pour avoir des
Suisses, achève l'organisation des _légions_ de gens de pied qu'il
forme à la romaine.
Du jour où il avait reçu l'affront de Maravilla, il avait voulu la
guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impôt le plus
odieux aux Français, la taxe des vins, avec les vexations infinies des
visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_.
Il y eut bientôt révolte.
Quant aux hommes, il avait peu à compter sur la noblesse. Elle s'était
montrée favorable au connétable. Elle avait refusé, en 1527, de
contribuer à la rançon du roi. Elle faisait négligemment le service
militaire. En février 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles,
exige que les gens d'armes portent la complète armure défensive, quel
qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept
légions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente
mille sont armés de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont payés
en temps de guerre, bien payés, à cent sous par mois. Ce seront des
hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop
souvent; «s'il s'en trouve, ils sont étranglés.»
La chose fut populaire. En paix, ils étaient exempts de taille. S'ils
se distinguaient, ils pouvaient être anoblis.
Leur première épreuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein
hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son péril, par la
grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de
bon sens, de voir que la vraie conquête italienne, avant Milan et le
reste, c'étaient les Alpes et le Piémont. Le duc de Savoie, qui jadis
avait secouru Bourbon, qui était Espagnol de coeur, offrait à
Charles-Quint de lui céder ses États en échange d'États italiens.
L'Empereur, qui déjà avait la Comté, allait avoir en outre la Savoie
et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu'à Lyon.
On le prévint. François Ier secourut contre lui Genève, qui mit son
évêque à la porte, se fit protestante, appuyée sur Berne, qui conquit
sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que
Charles-Quint l'amusait, en février, saisit la Savoie et entre en
Piémont.
Il en advint comme à Ravenne. La première fois que nos Français, hier
paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent
pris du démon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait
devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et,
malgré la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur
rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de
front. L'ennemi ne les attend pas. Les nôtres, sans cavalerie, suivent
de près. À Verceil, la rivière arrête encore. Un homme de bonne
volonté sort d'une de nos légions, se jette à l'eau, et, sous la grêle
des balles, prend un bateau du côté de l'ennemi, le ramène. On passe.
Le Piémont est conquis.
On respecta le Milanais. Néanmoins l'Empereur, à Rome, éclata avec une
violence politique et calculée. Le 5 avril, ayant fait ses dévotions à
Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu
d'une grande assemblée de princes allemands, italiens, de cardinaux,
d'ambassadeurs, on le vit, non sans étonnement, commencer une
harangue. Il paraît qu'elle était écrite, au moins en partie; de temps
en temps il baissait la tête pour lire une note roulée autour de son
doigt. C'était un plaidoyer en règle, complet, contre François Ier. En
résumé, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son
troisième fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur différend,
de personne à personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi
David, etc. S'il y avait difficulté, ils pouvaient se battre dans une
île, dans un bateau ou sur un pont, à l'épée et au poignard, en
chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses
forces à notre Saint-Père le pape contre le Turc et l'hérésie. Pour
gage et prix du combat, lui, il déposerait Milan, et François Ier la
Bourgogne.
Granvelle excusa la chose aux Français, disant n'en avoir rien su.
Mensonge. Un acte si grave n'était pas certainement un coup de tête
personnel. C'était une chose politique, délibérée mûrement, une mine
habilement chargée et dont l'explosion fut immense. Le discours,
traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe,
l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunément à nos
envoyés mettaient déjà le roi très-bas. Mais ce solennel outrage, ce
soufflet officiel, donné dans Rome, au Vatican, devant tous les
ambassadeurs qui représentaient la chrétienté, montrèrent l'ami de
Barberousse, le renégat, l'apostat, l'homme perdu et désespéré, comme
le faquin en chemise, qui, traîné dans un tombereau, figure, torche en
main, au Parvis.
Des bruits étranges circulèrent. À grand'peine, les marchands
allemands qui allèrent de Lyon aux foires de Strasbourg, détrompèrent
lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoyé par le roi,
arriva en Allemagne, il fut obligé de se cacher.
L'Empereur avait là un moment admirable contre le roi, une force
énorme d'opinion, ajoutez une immense force matérielle, la plus grande
qu'il eût eu jamais.
On pouvait voir la vanité des deux systèmes sur lesquels on se
reposait: le vieux système des alliances de famille et de mariages, le
nouveau système des alliances politiques ou système d'équilibre. Cet
équilibre naissant, qu'était-il déjà devenu? Henri VIII ne pouvait
bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante
boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de
débaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait.
François Ier était seul, et Charles-Quint avançait avec sa victoire et
l'Europe.
Il se croyait tellement sûr de son fait, qu'il dit, comme on lui
parlait des Français: «Si je n'avais mieux que cela, dit-il, à la
place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde
au cou.»
On ne pouvait se défendre en Piémont, on le pouvait en Provence,
laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim.
Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit à Moscou,
brûler, détruire; mais ici une ville n'était pas assez; il fallait
brûler un pays.
Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et nécessaire
exécution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la dureté de
son caractère, par son indécision et son imprévoyance.
Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'évacuer, croyaient au
moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs
biens. Mais peu à peu on abandonnait tout et l'on détruisait tout. Aix
même fut ainsi condamnée, après qu'on eut commencé à la fortifier.
Tout fut brûlé, jeté, détruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay
lui-même, endurci cependant à ces affreuses guerres.
Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr
que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la
Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque
chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus
peur de rien, et le dévoraient au passage.
Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre
autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une
tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant
perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut
garde; il le laissa échapper.
L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou
villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans
instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le
résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le
fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui
suivirent.
L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était
sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le
poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront,
et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la
France.
Il était temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la
forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse
qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile
(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs.
Qu'allait faire François Ier?
Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une
conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus
tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui,
et dont sa faible tête semblait le champ de bataille.
Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés.
Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et
des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux,
l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean,
l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le
poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La
plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et
voyaient, appartenaient à ce parti.
Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était
celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait
le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait
dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un
garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour
être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui;
excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous
disaient en choeur qu'il ressemblait à Louis XII.
L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait
marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande
dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée
d'initier le Dauphin.
Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge,
Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré
de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue
prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant
espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «_mauricaud_,» dit un
chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du
temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne,
mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née
Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la
méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait,
et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents.
François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de
Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea
devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame
se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.»
C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de
Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien
d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou
noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais
cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût
espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout
autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se
rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession
d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire,
disait-elle, parlé à un protestant.
Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus
jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais
rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait
les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien
son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne
décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir
faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était
moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit
cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant
peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau.
Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme
tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de
même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme
un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs
de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir
sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency.
La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du
Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse
maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout
ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait
qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre
ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de
sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus
jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants
d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec
un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout
droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de
dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille.
Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut
que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le
Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane,
s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste
et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son
père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies.
Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se
vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent
d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la
tête du parti des honnêtes gens.
Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil,
formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part
grossir d'année en année.
Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le
vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour
italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes,
dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus
sérieux et comme espagnol.
L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La
fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la
fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits.
La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple.
L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par
les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans
laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur
servait admirablement à cacher leur vide d'idées.
Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi
italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode.
La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave,
vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à
la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat.
Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens.
Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier
pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et
cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts
avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur,
pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures
d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur
les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant
Soliman.
Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa soeur,
qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent
restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en
serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les
vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son
ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et
impuissante, elle eût fait du Turc un Européen.
La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en
juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face
d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne
parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre
Venise.
Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de
deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur.
Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps.
Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte
conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait
d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore,
avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec
la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la
jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et
l'hérésie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son
âme.
Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait.
Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour
respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver
des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient
l'homme et le chrétien.
Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une
grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya
Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour
l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (_Rel. Tiepolo_),
laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le
vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII.
L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa
situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas
ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et
travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible
révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait
qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales,
comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages,
désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il
restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les
égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les
mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait
pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et
vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications.
Un document publié récemment dévoile tout ceci (_Lanz Mém. Stuttgard,
XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint,
Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se
mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition
de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les
Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, _sont plus que perdus_;
qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures,
fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_
touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de
Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu'à la
porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels
termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de
tels hasards.»
Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on
pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et démêler
avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si
grande importance que je n'oserois conseiller_, etc.
Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle.
L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile,
gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis,
Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas.
C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice.
Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à
l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement
le Milanais, mais la _Franche-Comté_. L'Empereur, à l'absurde,
répondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan,
qui _pendant neuf ans_ seraient confiés au pape, et le roi, tout de
suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les
luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il
voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en
rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue
trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur.
Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les
influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite
dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre,
Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête
de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à
l'Église, au parti des honnêtes gens.
Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui
promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de
l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur
prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient.
Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne
lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à
Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins
entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et
les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le
cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la
reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement,
rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait
changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de
François Ier_.