Mais il ne part pas comme _Émile_ d'un axiome abstrait. Il part du

réel même de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pensée grossière.

La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et

gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant.

Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à

l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène

étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la

centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce

Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car

_un roi ne vit pas de peu_.

On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles

ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit

l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis

XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son

Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les

vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot:

_Sitio._

Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées),

l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est

qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit

au livre, comme les farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les

chants de Noël.

L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le

berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait

miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement,

l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de

paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs,

Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation

reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et

positif.

Il croit, _contre le Moyen âge_, que l'homme est bon, que, loin de

mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur,

l'esprit, le corps.

Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les

critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas

commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout

d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.

Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la

nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce

bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de

fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante.

Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la

botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du

corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la

nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir

ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en

pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du

ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur

en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de

sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se

recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait,

entroient en leur repos.»

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement

pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père

et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux

avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les

conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et

vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les

royaumes.»

Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous

l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et

aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la

sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée.

Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda

triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté

une verve amère d'indignation.

En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena

Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du

grand hôpital de Lyon.

La position de cet habile homme près de François Ier était exactement

celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers,

unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par

l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut

essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui

était Rabelais.

L'oeuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à

ce moment des additions propres à gagner le roi.

Favorable généralement _aux bons prédicateurs de l'Évangile_, elle eût

pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais.

Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du _libre

arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs

fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment

déclaré contre eux dans la préface, du _Passage de l'hellénisme au

christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent

mises dans le Gargantua.

Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est

l'épilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thélème_, dont

l'architecture est calquée sur celle du nouveau château.

Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus

que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des

traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus

occupé la presse après la Bible et l'Imitation.

Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un

courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel

Évangile_, et d'un seul mot: _le Livre_.

Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur,

un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il

complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation

n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord

elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social.

Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni

Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'_honnête homme_, celui

qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire

encore le héros et le citoyen.

Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble

essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps,

l'urgence de la révolution, demandait autre chose.

Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et

le peuple, qui se charge de l'élever?

Savez-vous qu'à ce moment même, en 1535, une machine immense de

réaction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui

s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous échapper.

Il cédera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, mêlé d'intrigue

religieuse et de passion populaire.

Rabelais, dans son mépris pour la pouillerie cléricale, pour Montaigu

et les Bédistes, pour ces écoles de sottise dont le vieux Paris

grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola.

CHAPITRE XX

ROME ET LES JÉSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA

RÉACTION

1535-1538

Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux

armes et deux moyens.

La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se

transforma lui-même à sa conversion (1521), lui servit peu après à

former et discipliner les petites bandes des premiers jésuites.

Tout cela encore en Espagne. Il écrivit son livre avant de partir pour

Jérusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents

et la société dévote.

La grande force calviniste, celle des psaumes français de Marot, ne

paraît qu'en 1543.

Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement génevois une grande

priorité.

La difficulté du combat pouvait être celle-ci. Pour bien commencer la

guerre, le temps était trop raisonnable, les opinions trop vieilles,

les esprits blasés. Les insultes faites aux images émurent, il est

vrai, le peuple; les exécutions l'enivrèrent. Mais on ne serait pas

venu à bout de lui faire prendre les armes si une génération spéciale

n'eût été soigneusement dévoyée et _déraillée_ du bon sens par l'art

qu'un auteur appelle _la mécanique de l'enthousiasme_.

Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de départ dans

sa galanterie exaltée pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il

faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et

ne manque pas d'essayer de le convertir à l'immaculée virginité. Mais

le Maure porte une botte logique: il cède pour la conception et nie

pour l'accouchement. Ignace ne sait que répondre. Il est comme cloué à

la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: «Le

poignarderai-je?» Il remit la décision à sa mule, qui, heureusement,

choisit un autre chemin.

C'est dès lors qu'il se mit à forger les armes spirituelles pour

combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur,

le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint

que par un appel très-persévérant à l'illuminisme, pour lequel sa

nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jeûne,

quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumière, telle

peinture atroce et baroque, on arrive à troubler l'imagination et

suppléer le fanatisme.

La première génération construisit la mécanique et la popularisa. La

seconde, dépravée d'esprit, faussée, et dévoyée déjà, s'en arma pour

la guerre sacrée; ce sont les temps d'Henri II. La troisième, sous

Charles IX, en tira la Saint-Barthélemy.

Notez qu'au moment même où Loyola organise en Espagne ses premiers

soldats de Jésus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une

révélation divine, réforme son ordre, revenant aux capuchons étroits,

pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant persécutés.

L'ostentation de pauvreté, jadis punie par le saint-siége, va le

servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prêcheurs, aboyeurs

de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs,

bouffons dévots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient

entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrapé un

sermon.

Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La réaction

pontificale ne commence qu'à l'avènement du Romain Farnèse, Paul III

(1534). C'était un vieillard énergique, d'une tête forte et active. Il

passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq

bâtards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne

trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'Église, et, avant

tout, il travailla à relever Rome.

Il était temps. Elle avait perdu la moitié de l'Europe, et elle

allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonçait «qu'il y

avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles

opinions.»

Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indifférence en

matière de religion. D'une part, il offrit le chapeau à Érasme,

défenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le

Vénitien Contarini, connu pour très-prononcé dans la doctrine

contraire, la _justification par la foi_.

Contarini, si rapproché des croyances luthériennes, n'était pas

seulement un théologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya

aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser

seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et

l'épée des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernière opinion,

c'est qu'en donnant pouvoir à Contarini il ajoute cette réserve

fallacieuse: «Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les

principes, la primauté du saint-siége, les sacrements, _et quelques

autres choses_.» Mais quelles choses? Il dit vaguement: «Choses

approuvées de l'Écriture et dans l'usage de l'Église, lesquelles vous

connaissez bien.»

L'idée réelle de Rome avait été plus franchement communiquée à

Charles-Quint, dès 1530, par le violent légat Campeggi. Dans le

mémoire qu'il remit à l'Empereur de la part des cardinaux, il ne

s'amuse pas à la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la

force; il faut, dit-il:

1º L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre

l'hérésie;

2º La répression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, «la

destruction de ces plantes vénéneuses par le fer et par le feu;»

3º L'organisation d'une inquisition générale sur le modèle de

l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc.

Ce plan n'était pas complet. Contre les forces vives et populaires de

la Réforme, il fallait créer une force populaire. À côté de

l'inquisition répressive, il fallait organiser ce que j'appellerais

une inquisition préventive, l'éducation spéciale d'une génération

vouée à l'étouffement de la raison.

Les prêcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient

donner cela. Il fallait un élément plus fixe, plus sérieux, décent,

rassurant, trouver un intermédiaire entre le prêtre et le moine. On

chercha pendant quelque temps.

Les Théatins se présentèrent (1524), nobles ecclésiastiques qui, sans

habit particulier, vivaient dans la tenue sévère, l'étude et la haute

vie qui les désignait candidats au gouvernement spirituel; c'était un

séminaire d'évêques.

Les Somasques se dévouèrent à l'éducation et aux hôpitaux. Ils étaient

directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils répondaient à

l'Église des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort.

Les Barnabites se chargèrent d'enseigner et de prêcher, etc.

Toutes ces créations nouvelles étaient des armes admirables; mais

elles étaient spéciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme

se présente alors, industrieux éclectique pour centraliser l'action,

homme _omnibus_, qui va au but, au succès par toutes les voies, qui

laisse les spécialités et les singularités, et qui dit: «Je ferai

tout.»

Loyola fut peu original. Les jésuites l'établissent. Il prit de toutes

parts ce qui était vraiment utile et pratique.

Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproché, ce

mystère qui _engage le novice à ce qu'il ignore_, qui l'entraîne peu à

peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres

monastiques. On la trouve dans la règle des Bénédictins du

Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le général, saint

Bonaventure, la recommande expressément. Les Barnabites, récemment

fondés, se firent une loi de ce mystère.

_Engager l'âme par le corps_, l'entraîner, presque à son insu, vers

telle idée religieuse par telle pratique matérielle, ce n'est pas non

plus chose nouvelle. «Agis, tu croiras après; ta croyance se calquera

à la longue sur ton action,» c'est encore une vieille industrie.

Loyola eut le mérite de régler cette action dans une suite

d'_exercices_ méthodiques, fort simples, qui dispensent d'idées.

De même que le soldat doit être l'homme de tout combat, le _jésuite

est dressé à tout et se plie à tout_. La mécanique est puissante ici

parce qu'elle est complète. Elle saisit l'homme par l'éducation, le

gouvernement par la prédication, la discipline par la direction, par

la confession et la pénitence. Elle le tient par tous les âges. Elle

le tire par tous les fils.

Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'où ira

l'obéissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est là que le

capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres

avaient dit: Jusqu'à la mort. Loyola va au delà; il a dit: _Jusqu'au

péché._--Véniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obéissance, il comprend

_le péché mortel_.

«Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad

peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine

J.-C. vel in virtute obedientiæ) _juberet_.»

«Nulle règle ne peut imposer le péché mortel, _à moins que le

supérieur ne l'ordonne_.» Donc, s'il l'ordonne, il faut pécher, pécher

mortellement.

Cela est neuf, hardi, fécond.

Il en résulte d'abord que l'obéissance, pouvant justifier tout péché,

dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_.

De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle

aussi bien que l'active, l'obéissance qui impose toute action, _impose

aussi toute croyance_.

La seule croyance à suivre, c'est celle que l'obéissance vous donne.

Indifférence parfaite sur le fond de la croyance. Obéis, et peu

t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le

pour_, et _le contre_ au soir.

Nous voilà bien soulagés. Toute dispute est finie. Dans la croyance

_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons également

soutenir toute idée.

Tranchons le mot: Plus d'idée.

Ne nous étonnons plus si, du premier coup, les jésuites, acceptant la

foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de

la théologie, adoptèrent _le libre arbitre_, et le salut _par les

oeuvres_, qui dispense de Jésus.

Vous croyez les tenir là, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce

sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thèse pour le

besoin de leur affaire. Ils écrivent au besoin contre leur propre

doctrine, se réfutent dans des livres également autorisés de la

Société.

Étranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armées

seules jusque-là avaient donné l'exemple. Les mêmes soldats espagnols,

dans la même année, égorgent à Rome les sujets du pape, en Espagne ses

ennemis.

Un point grave et singulier où le jésuite dépasse décidément le

soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes

s'électrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit

s'augmente et se féconde par la communication muette. Combien plus par

le chant et la prière commune! Ceux qui se réunissent et chantent, sur

ce seul signe, en ce siècle, sont déclarés protestants.

L'obéissance la plus sûre, c'est celle de l'_individu_. Que la société

le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels,

suivis par tous séparément, les rendront semblables sans qu'ils

communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se défient les uns des

autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isolés, faibles,

obéissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme

société; il n'est qu'une pièce, un rouage. Il remue, parce qu'on la

remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une

main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dressés, mus

par le galvanisme, se fera une armée terrible.

Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une

telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'idée

religieuse ou le sentiment que par la légende, par le détail

historique et physique de telle scène qu'on doit se représenter, par

l'imitation ou reproduction des circonstances matérielles, etc. On

doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens,

la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matérialité parfois y va

jusqu'à l'impossible. Comment se représenter _par le goût et

l'odorat_, comme il le demande, la suavité d'une âme imbue de l'amour

divin?

En 1540 le pape approuve les constitutions des jésuites[26]. En 1542

commencent à jouer les deux grandes machines de la révolution

nouvelle: l'_éducation_, l'_inquisition_.

[Note 26: La même année, il institue une confrérie du _Sacré

corps_ de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard

si habilement exploitèrent le Sacré coeur? _Extrait des Actes du

Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jésuites a été fort

éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur

suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires

étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans

le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: _L'Église et la

Philosophie au_ XVIIIe _siècle, 1855._]

Lainez fonde le premier collége des jésuites (à Venise). Loyola

seconde le théatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle

qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable,

surtout en ceci: _On punit ceux qui se défendent._

Qui se défend est coupable; il résiste à la justice. Frappez cette âme

rebelle.

Et qui avoue est coupable. Mais humilié, brisé, rien n'empêche de

l'absoudre.

Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que

veut-on? La victoire, le brisement de l'âme humaine.

Le premier qui eût dû être amené à ce tribunal, c'était, sans nul

doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire

assez fort pour mettre la main sur lui.

Le pape avait un roi tout prêt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII.

Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer

la guerre du XVe siècle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait été

élevé par Henri, comblé de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine,

avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux,

l'espoir d'épouser Marie, héritière de l'Angleterre. Au moment où le

pape condamna Henri, Pole, qui était en Italie, éclata par un libelle

contre son maître et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait

le pape sans admettre le protestantisme, qui persécutait à la fois les

catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en

cas d'invasion, eût été une armée allemande qu'il eût acheté.

Le roi de France eût pu seul exécuter la sentence. C'est à quoi

poussaient vivement (dans l'année 1534) le pape et Charles-Quint. Le

plus jeune fils du roi aurait épousé Marie, qui eût dépossédé son

père. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape à Liége, pour

correspondre de près avec les insurgés d'Angleterre, pendant que

l'Empereur soulevait l'Irlande.

François Ier, sollicité, répondait que le roi d'Angleterre était son

ami. À quoi l'Empereur réplique (dans les dépêches de Granvelle) qu'il

ne s'agit aucunement de faire mal à Henri; au contraire, on veut le

sauver, l'_empêcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il eût

été _sauvé_ dans un monastère, déposé et tondu.

Les mêmes dépêches témoignent que Montmorency, flatté, mené par

Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dégoûtait

nullement le roi_. Était-ce pourtant sérieux? Était-il sûr que

l'Empereur tînt tellement à faire roi d'Angleterre un prince français?

Il eût voulu à la fois et détrôner Henri VIII et perdre François Ier

dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isolé, faible,

il ne fût plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur.

Le roi était peu tenté. Il n'avait qu'une passion: c'était Milan et la

réparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser,

Charles-Quint, dans sa conduite inconséquente, fit encore arrêter un

homme qu'il envoyait à Soliman.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 23 / 26 段