Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui

restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La

Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de

Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se

déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à

s'ébranler et prendre le même esprit.

De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il

défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment

où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec

un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe.

Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner

l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le

maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des

corsaires de Barberousse.

Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner

les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de

nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les

suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient

prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en

abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.

Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi

avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait

jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort.

CHAPITRE XIX

FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA

1535

Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin,

nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier

moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538

avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à

sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut.

Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la

conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient

admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque

pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves

navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.)

Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à

l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il

prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.»

(_Hub. Vita Fred. Pal._)

Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait

trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François

Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés.

Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il

eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de

maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table;

grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le

força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman.

Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs

médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout

nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine,

grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier,

l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus

grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet,

les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première

description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet

entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation

du sang.

Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et

écrivit _Sur la goutte de César_ un opuscule qu'on a placé, non sans

cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des

anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le

gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui

semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse,

n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la

mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait.

Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient

toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et

attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les

éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence,

la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix.

François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille

et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve

qui durât ses dernières années. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._)

François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait

d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire.

Milan lui restait au coeur. Mais il eût voulu l'obtenir par

arrangement plutôt que par guerre.

La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes

chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la

Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement

placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur

valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il

aimait Fontainebleau.

Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage

d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus

recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses

ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font

rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins

dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce

qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.

«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les

consolations de la nature?--J'irais à Fontainebleau.--Mais si vous

étiez très-heureuse?--J'irais à Fontainebleau.»

Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont

pourtant les blessés surtout, les blessés du coeur, qui ont

affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la

ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu,

fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie,

et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre.

Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son

rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les

galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des

villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son

Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son

Ithaque.

François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie,

en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été

sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle.

Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les

princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces

protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de

faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le

pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les

aima.

Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande:

il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur

langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il

fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans

il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les

habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la

tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple,

prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite,

qui écrit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour

_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc.

Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un

monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle,

très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres

peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce

genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à

l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur

les terres hasardées de la fantaisie. Cette oeuvre était la Léda,

l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait

envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut,

hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes

impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots.

Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en

quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration

fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en

va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du

monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en

vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le

monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin.

D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle,

le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus,

singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure

et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces

mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de là ces Atlas surprenants

qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers

qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme,

témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et

la velléité de devenir.

Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre,

dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus

libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent

ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la

bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne

voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la

petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans

la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant.

Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils.

Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate.

Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris,

vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les

figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles

espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et

dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de

soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France,

comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes,

inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses

et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est

la nature, et c'est un ravissement.

Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du

monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la

Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène

la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le

palais de la lumière.

Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut

amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans

l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il

se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et

de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je

te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la

Sainte-Chapelle.

Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi

le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son

malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus

frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu

mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond coeur italien,

d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante

et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charité_ (qui est au

Louvre)!

Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en

étonne pas. _Et quasi currentes vitaï lampada tradunt._ C'est la

France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le

flambeau.

La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie

duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans

François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour

l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un

jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui

donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui

sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le

balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons.

Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune

homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps

charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables,

infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de

Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de

Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure

humaine? Les rêves de la forêt, les _songes d'une nuit d'été_, qui ne

se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin,

ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà,

ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne

s'envoleront plus.

Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne,

chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les

abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses

conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut

tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées

que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à

rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des

murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le

D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant

coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces

nouveaux sujets d'entretien.

Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que

_c'était la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josué s'était

trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui

furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues

de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien,

où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant

d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut

mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences

incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de

Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet,

s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le

Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby,

d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.

Sa soeur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son

lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela.

Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre

surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais,

son protégé et _domestique_, comme on disait alors.

Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent

langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse

lucide à merveille, une folie profondément sage.

Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme

de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable

_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires,

qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et

le déborde à chaque instant.

Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais

avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien.

La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue

française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant

ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour

l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et

fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute

province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde

d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un

autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout.

L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les

langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.

Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue,

reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et

en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce

que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives

qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en

fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin.

Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer?

À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la

patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au

couchant. Rabelais regarde l'aurore.

Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la

Divine Comédie. L'oeuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse

harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle oeuvre humaine.

Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante,

si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la

doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système

officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de

gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint

Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes,

joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée.

Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il

regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers

l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et

de passion, par un égarement de son coeur.

Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est,

vers les terres inconnues.

L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de

découverte.

Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau,

mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde

quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses

nouvelles et très-contraires.

La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un

enfant sans mère» (_Prolem sine matre creatam_).

Où sont ses précédents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute

il connaît l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_Éloge

de la folie_ d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.

Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne

trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.

Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met

l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la

génération, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilége.

Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a

grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge

avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le

fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités.

Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté

qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au

peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue

et s'en moque. Tout cela vient à travers son oeuvre profonde et

calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de

nourrice.

Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux,

il va à la recherche du grand _Peut-être_. Il cherchera longtemps. Le

câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter

qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les

chimères.

Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les

lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galilée.

Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances

chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la

circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions,

éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère,

et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la

Renaissance.

Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel.

Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.

Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment

l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on

pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].

[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout

éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de

ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de

Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité

pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme

naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais,

Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari

sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance,

ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule

inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont

attendu jusqu'à nous leur révélation. _Rabelais_, _Molière_,

_Voltaire_, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.]

Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands

penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du

pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il

put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.

Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami

de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord,

les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un _in pace_.

Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri

des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur

faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la

physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon

de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce

grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des

vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et

débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie

d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du

bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.

À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa

robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la

grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une

autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne

Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit

brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires

des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient

répandu son nom.

On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants

se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout

grand esprit a les yeux sur cet homme.»

Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent

d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation.

Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'_Émile_: «Reviens à la

nature.»

C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature

est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est

bonne; travaille, ton salut est en toi.»

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 22 / 26 段