tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois
personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre.
Le roi, blessé en 1521, avait fait le voeu de bâtir une église et un
vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et
l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du
Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six
cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup
de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée
et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par
la science.
Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de
Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et
voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux
Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous
Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie.
Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les
théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère.
On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne.
À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de
tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France,
mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En
attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement
dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna
d'abord chez ses ennemis.
Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq.
Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès,
noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs
convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour
successeur le savant français Vatable.
Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à
l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues
sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu
à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place,
formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique
et de la rénovation de l'esprit humain.
La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin,
enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc.
Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la
dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola
la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son
sang.
Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses,
l'Orient et la nature.
Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là,
les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart,
et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles.
Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis,
d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection,
une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la
_grande amitié_.
Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire
l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et féconde
l'invention.
Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères
avait désigné la Patrie.
Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la
flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive
et plus profonde? Quand les yeux répondaient des coeurs, quand
l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais
fondée là?
Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous
obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils
sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas
désappris cet écho.
CHAPITRE XVIII
FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT
1530-1535
En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait
lire une pièce qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_.
«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos
suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux,
culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît
toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que
jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants,
qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié
les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des
gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à
Pâques, ne donne dîme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,»
etc.
Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de
tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la
Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui
rendre des yeux.
Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute
l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la
création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent
pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple.
Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa
vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses
lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui
s'écroule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits
enfants_? (13 mars 1519.)
Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il
fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des
martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait
tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant,
jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect
du monde.
L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit
en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique:
_Enseignement universel_, écoles de garçons et de filles, écoles
libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres.
Que veut dire _pays protestants_? Les pays où l'on sait lire, où la
religion tout entière repose sur la lecture.
_C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des
filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et
mères, auront à former leurs fils.
La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire,
beaucoup de chant.
_C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la
musique est institué._
L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les
livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde
Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon,
où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique
peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus
actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui,
animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon.
Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens
ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux
écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le
pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse.
Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de
Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains
de l'Europe?
Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est
catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né
Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un
confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il
se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique.
L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira
contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape
même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier
fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de
pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la
condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et
s'adressent à François Ier (1532).
Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre,
d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse.
Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le
champion du catholicisme.
Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du
protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France
par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque
vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre
vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la
résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par
les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure
du doux Mélanchthon.
Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532.
Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de
l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à
Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son
parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à
son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au
roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on
l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une
ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de
l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa
mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances
d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn.
Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite
somme qu'on envoya aux Allemands.
Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces
tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut
jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut
tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le
vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency
connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La
duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du
roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les
protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des
chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions
violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion.
Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le
pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi,
l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce
qu'il a essayé de faire.
L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui
dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva
seule.
Revenons.
Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce
grand enfant, le pape montrait le duché de Milan.
Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement
avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur
de lui faire épouser sa nièce.
Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia
ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit,
menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient.
Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de
Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre
l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la
même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à
Sforza.
Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris
qu'on faisait de lui.
Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans
sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de
ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance,
terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin
Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent.
L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une
fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et
solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain!
Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé,
consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une
patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent
honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la
police papale et le sbire de l'évêque de Rome.
Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet
naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de
réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive.
Elle s'en prit violemment à la soeur du roi, qu'il avait laissée à
Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel,
qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le
_Miroir de l'âme pécheresse_, rêverie tendre et monotone, qui n'était
pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques.
Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence
du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans
l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des
leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le
poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se
cacha, protégé par la reine de Navarre.
C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les
chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape
qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit:
«Commencez donc par votre soeur.»
Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la
bande des Cappets, _cette furie_, cette Hérodiade. On proposait de la
mettre dans un sac et de la jeter à la Seine.
Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il
emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par
argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison
d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint
de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la
réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son
insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile
que celui du roi.
Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les
cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La
femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs,
ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter?
Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les
voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient
plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les
reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la
jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi
pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il
trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés
à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable.
Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en
1528.
En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des
anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on
brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec
les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries
fanatiques.
Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le
matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard
contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés.
Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à
la majesté royale.
Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de
chasser le prince-évêque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux
Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de
l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de
Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le
Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à
Madrid.
Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme
français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster.
Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout
édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là,
à coup sûr, n'avait pas été à Blois.
Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur,
véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas
moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui
était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il
riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton
corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile.
Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité
augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner
l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même
de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile.
Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze,
Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé
catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publié en 1854). Il trouve ces
horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus
que n'avaient dit les protestants.
Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les
sacrifices humains.
«Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à
faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche
ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut
Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit
lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière
Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier,
demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit
lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende
honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le
poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour
n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisième, un
imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres
de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.--Le 18 novembre, un
maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la
place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite
place.--Un graînier aussi et un couturier demeurant près
Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en
accuser d'autres, la cour les garda.
«Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un
jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune
bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la
charrette, et fit amende honorable.
«Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes)
brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier
devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près
Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la
chair le vendredi et le samedi.
«Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans,
estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean.
«Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de
verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de
Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit
des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il
demeurait).
«Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attaché
au château d'Amboise, où étoit le roi_, quelques écriteaux, fut
brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois.
«Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une
claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux,
_pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même_, un
cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut
misérablement sans soi repentir.
«_Et furent leurs procès avec eux brûlés._»
Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin
oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence
alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement
étranglés, mais effectivement _brûlés vifs_. Et, cette peine ne
suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chaînes
de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant
le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu.
Les _procès brûlés_ avec les hommes, par une précaution infernale,
ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces
martyrs.
Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces
horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les
convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à
Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre
à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les
rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint
sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses
dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable.
Si le roi eût assisté aux exécutions, le _Bourgeois_, excellent
catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de
consigner le fait.
Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi
une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas
été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le
roi (26 février).
Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et
la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme
l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre.
N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera
pas la respiration, ni pas davantage la Presse.
D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel,
Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions
de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions.
Après, on ne peut plus compter.
Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en
Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile
allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze
à Bâle, etc.
Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc.
(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'éducation_). La Suisse et les
Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts
pour rejoindre l'Allemagne.
La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les
parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre
eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et
inepte et impossible.
Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des
censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la
chose des mains du Parlement, et se fit censeur.
Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre
l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de
les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les
chrétiens.
Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste
et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la
chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la
lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces
infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute
chrétienne, soumise aux puissances.
C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec
l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg
à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à
accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance.