d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup
d'estime et d'égards.
Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas
longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de
maîtresse. Donc, divorce et mariage.
La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à
l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette
soeur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la
supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire,
être roi d'Angleterre lui-même.
C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises
que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de
causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa soeur, craint
de les laisser ensemble. (Avril 1526.)
On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne
qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient
infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux
idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays.
Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par
l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment
s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on
prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en
Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait
d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis?
De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le
divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du
clergé.
Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de
Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En
mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous
enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire
tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause
qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la délivrance des enfants du
roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol,
persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de
recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on
n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans
l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme.
Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de
Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui,
dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres
la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de
Rome.
Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier
1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au
printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla
à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce.
Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la
fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _légalement_
le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la soeur de
Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait
aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était _légitime_, sa
mère ayant épousé les deux frères,--avec dispense papale;--«mais ce
qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.»
Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui
entra au coeur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné
d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second
mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et
morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie,
maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante
vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut
jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense
donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier
(mai 1527).
Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors
répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le
patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de
basse Allemagne.
La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle
alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne
demander pour son maître la belle-soeur du roi, Renée, fille de Louis
XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune
princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de
la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du
roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre
l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à
Londres pendant l'absence de Wolsey.
Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa
place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un
maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir
entre son vieux pédagogue et une femme adorée.
On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au
lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par
une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion,
Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée,
et nous perdions son alliance.
Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il
été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine;
qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn,
avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et
spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle
n'avait qu'à paraître?
Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa
toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille
du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes
compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait
la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait,
chantait; elle était la joie de la maison.
Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa
fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable.
Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de
l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans
l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla,
donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là,
innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur
enseigna par son exemple une réserve plus habile.
Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort
troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut
épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait
jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la
figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang,
était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce,
disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était
marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait
tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de
sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas
avec lui la même ouverture de coeur qu'avec un époux de son rang.»
Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit
froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.»
Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui
coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce;
d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine
de Navarre, hérétique et luthérienne.
Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche,
selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage.
La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à
Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable,
plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des
frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne
qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain
de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires
secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le
correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas
loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était
son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de
France.
Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois
deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et
furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du
peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela
écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec
l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre
l'ascendant à la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les
ruines de Montmorency.
Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en
sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.
Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais
protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de
Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne
Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri
VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie
eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était
perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée,
et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la
mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud.
Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on
peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce
qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même
beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une
influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé.
François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la
force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps
procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un
coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.
La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui
faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le
souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit
au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30
mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée.
Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes
d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques
étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs
avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La
Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la
plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui
brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des
choses.
Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de
Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il
avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi
par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des
étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie
pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et
difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien
usurper chez lui.
Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts
mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami
d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant
accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était
pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de
détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à
l'Université que, _comme la Faculté de théologie avait l'habitude de
calomnier_, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant
que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement
(1527).
En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse
générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement
idolâtre et fétichiste.
Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de
plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par
le Sacré-Coeur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de
toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et
de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un
sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer
ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de
protéger les luthériens.
Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs
assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays
latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une
part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors
colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente
ans.
On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle.
Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce
peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps
force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda,
dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris,
étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des
séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue
Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et
par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos
Maîtres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres
bénéfices.
Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques
visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant
une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles
sottises, était leur école de prédilection.
Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le
vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux
esprits.
De l'université d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de
Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait
d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept
années.
De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par
Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le
sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin.
De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin,
un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un
mépris magnifique des uns et des autres.
Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et
très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il
avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis
six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite,
mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y
avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote
Raymond Lulle imagina la fameuse _machine à penser_, Ignace avait
imaginé une _machine d'éducation_, une discipline automatique, quasi
militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux
spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir _soldat de
Jésus_. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force.
«Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, _chassait
les idées avec un bâton_.»
C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un
grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains
d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des _Exercices_
et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que
les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'_acheter
robe et bonnet d'étudiant_» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut
être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de
l'Université, était intime avec les Espagnols.
Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de
Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément
ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il
était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu
d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force
de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il
pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des
paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où
logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une
idée fixe.
Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes,
Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses
maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le
Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune,
se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce
grand capitaine commençant leurs _exercices_, devinrent les premiers
soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus.
L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet
homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en
parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente
que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura
honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer
que ce vaillant homme, si passionné, ce _chevalier de la Vierge_,
s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et
s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non.
La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable.
La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des
Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne
pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le
pape, il avait à coeur de prouver qu'il était bon catholique. Il était
d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité.
L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître,
figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux
acteur.
Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires;
toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du
clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple
universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses
effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin,
éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi,
ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour
demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la
Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une
piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le coeur du
peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux
pleins de larmes.
Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique
l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais,
elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita
des enfants.
Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des
événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre
quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur
qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la
fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait
populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien
connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait
quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un
autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin.
La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement
aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la
Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un
serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le
compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé,
s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait
besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement.
Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le
Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non
pas à mort, seulement à finir ses jours dans un _in pace_ au pain et à
l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de
l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence
atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du
matin. Il fut étranglé, brûlé à midi.
Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait
une guerre plus directe et plus personnelle.
Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris
pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire
véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le
commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le
grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans
trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte
Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre
des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique
pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en
présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait
léché par les chiens.
La décision des universités du continent pour ou contre le divorce
devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint
pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait
publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait
envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur.
Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant:
«On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.»
François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce
corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé.
Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne
ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la
responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour
Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et
ne l'emporta qu'à une faible majorité.
Il eût voulu une enquête sur les manoeuvres de Béda. À la première
séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier
avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau,
gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux
dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant
_qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre_, c'est-à-dire irriterait
la Sorbonne contre les deux rois.
François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les
Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et
trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur
captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour
Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire
adorer. Les sots l'auraient canonisé.
Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui
élever en face une vraie école de science, école _laïque_, _gratuite_,
qui enseignât _pour tous_, librement, en pleine lumière, à portes
ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris.