Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous

donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le

souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est

elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.

J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la

première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit

passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je

vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du

matin.

Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la

liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent

ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache

aux sources du Pô.

Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et

trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.

Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul

mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.

Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même

est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas

seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le coeur, lui

parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force

virile et de ferme résolution.

Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui

donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps

la lumière, la force morale.

Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de

Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses

rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent

d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent

des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le

soleil.»

Le mot _Vaudois_, au Moyen âge, veut dire _libre chrétien_, dégageant

le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie

légendaire, de tout culte superstitieux.

Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était

là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas,

comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique

des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la

critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire.

Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur

trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes

se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.

La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si

haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.

Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la

main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le

voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra

mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à

l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.

Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une

fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut

vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de

dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas

avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que

par la nature qui ne change pas.

Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine

perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut,

innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire,

le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui

flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin.

Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts,

elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous

n'existons pas.»

[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa première édition, avait

vivement excité mon intérêt. Je fis appel à son obligeance, et j'eus

le bonheur d'en recevoir cette réponse. C'est la dernière relique de

cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprême haleine de

ces pauvres petits êtres qui vivaient encore dans les fleurs.

Ay vist una Fantina J'ai vu une Fantine

Que stendava, la mount, Qui étendait là-haut

Sa cotta néblousina Sa robe nébuleuse

Al' broué de Bariound. Aux crêtes de Bariound.

Una serp la séguia Un serpent la suivait,

De coulour darc en cel, De la couleur de l'arc-en-ciel.

Et su di roc venia Et sur les rocs elle venait

En cima dar Castel. Vers la cime du Castel.

Couma 'na fiour d'arbroua, Comme une fleur de clématite,

Couma nèva dal col, Comme neige du col,

Passava su la broua, Elle passait sur la côte,

Senz'affermiss'ar sol. Sans appuyer au sol.

Avioû perdu ma fea, J'avais perdu ma brebis;

La Fantina me di: La Fantine me dit:

Ven coum mi sû la scéa; Viens avec moi sur la colline;

Et la troubérou li. Et je la trouvai là.

FRAGMENT.

--Cosa fasé-ve çi, bella spousinotta?

--Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta,

Li broussè m'an perdû, saignou souta dî pè.

Et me sentou may pî d'endar fin d'ay casè.

--Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!...

TRADUCTION.

--Que faites-vous ici, belle petite épousée?

--J'ai perdu le chemin et déchiré ma robe.

Les broussailles m'ont égarée; je saigne sous les pieds

Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau.

--Pauvre bergère! viens; viens seulement, ma petite...

«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs

aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance,

et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler.

Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en

fussent tus devant une personne raisonnable.

«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais

approcher.

«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son

enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine

venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer

s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son

front les mouches piquantes, etc.

«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est

qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc.

«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder

sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.»

Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur

première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit

peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de

plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf

Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse

rentrée des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.)

De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La

première édition de son histoire contient une délicieuse description

du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue

entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis

dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui

rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire

si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'_Israël des Alpes_.]

Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la

sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au

gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les

seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des

plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y

cachent, et il ferme les yeux.

Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et

tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la

nature!

Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le

dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reçurent au XVIe

siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient,

au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail.

Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.»

Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes

montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine

piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent

et les tiennent sous leur froid regard.

Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut

en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure.

Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux,

leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois,

bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la

communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la

petite frileuse (_freïdouline_), qui semble regarder aux glaciers,

compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer

toujours.

Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes,

subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité

singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants.

La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver

son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.»

Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui

manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans

ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et

quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488,

nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont

quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne

sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas.

Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur

seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.

Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie

de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de

misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous.

Tous saints et tous apôtres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient

les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants.

Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la

persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et

furent mis à part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est-à-dire

_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre

était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.

Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et

sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel

denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu.

Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la

prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du

christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.

L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les

sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle

l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est _Vaudois_,» on

comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien.

Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme

politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres

mercenaires, sortie des coeurs honnêtes et du coeur d'un héros,

Zwingli.

Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens

magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au

mysticisme.

Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les

grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du

Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux

au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux,

prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore

plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de

l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre

troupeau sans berger et sans chien.

Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et

après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La soeur fit lire à son

frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était

Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le

mystique évêque de Meaux.

La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et

sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de

croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples

Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des

mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que

douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des

enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits,

comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et

le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et

Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome.

Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux,

un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel,

l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers

de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le

plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action,

briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre,

pour ravir la palme et la mort.

Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques,

indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La

sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné

d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme

d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile

trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les

placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme

distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de

Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur.

Un grand événement populaire changea l'aspect des choses.

Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient,

surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de

leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs,

traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines

persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche

(sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma

le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à

mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes,

intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en

sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En

attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être

détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint

sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans

l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas.

Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme

disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé

depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de

Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers,

un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés

vifs _pour avoir enseigné à leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en

anglais_.

Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à

défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des

prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert

Estienne.

Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur

Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un

très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut

besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures

arbitraires et violentes, pour défendre les protestants _contre

l'autorité légale_, le clergé, le Parlement, et _contre le peuple_; on

appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la

rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les

bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles

femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc.

Ni François Ier, ni sa soeur, n'étaient protestants. Elle était tendre

et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images

vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut

d'esprit moins biblique que François Ier.

La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522).

Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du

bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance

du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le

besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes

ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon,

la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers

lui et vers Charles-Quint?

La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon,

écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait

représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère

consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi

les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les

arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire

rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la soeur du

roi.

Mais le roi est pris à Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La

Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner

le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond:

«L'Inquisition.»

Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non

moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux

parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était

rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui

un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans

trop tôt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se

trompe.)

De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La

révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en

Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et

ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de

Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du

protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur

Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement

flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée

elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle

s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le

signe de Dieu!»

Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre.

Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à

Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée

de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva

longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu

briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge

en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre

en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien.

Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord

le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui

brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes

moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des

yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui

les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le

brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.)

Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de

Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin

délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment,

d'écrire un ordre absolu de surseoir.

Tout ce qu'une mère, une tendre soeur, peut faire pour les siens,

Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient

été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses

recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle

agissait.

Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme

et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère,

Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux

Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui

lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de

Marguerite.

Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent

et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.»

Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute

morale, une révolution à gagner toute la terre.

Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste

et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable

coeur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles

entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du

sang.

Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il

eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de

chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent,

il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte

raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple,

il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière

indépendance de l'Italie, de l'Allemagne.

Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques,

lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant

marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver.

Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son

ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant

du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque.

Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la

question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y

met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront

aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il

n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque.

Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand?

Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra

à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle

Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes.

CHAPITRE XVII

SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE

1526-1535

Au moment même où le roi faisait à sa soeur cette concession

très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné

et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa

mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires

passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la

cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui

fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors

dans la première fleur de sa beauté et de son crédit.

L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée

aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi

d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent

beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et

félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés,

pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son

frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence,

s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.»

Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non.

Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un

cardinal. Il s'agit de mariage.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 19 / 26 段