croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si
avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.»
(_Granv., I, 693._)
Le traité était tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle
s'anéantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses alliés et
s'engageant même à agir contre eux.
Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait
pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux
millions d'écus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui).
_Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait
rien pour l'Angleterre, son alliée._
_Il menaçait les luthériens et Soliman_, «le traité n'étant fait qu'en
considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui
pullulent par la tolérance.» (_Nég. Autrich., II. 681._)
Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de
renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les
places que jamais on n'avait lâchées. _Barlette_ en Pouille, _Asti_,
patrimoine de sa maison.
Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une
_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les
places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il
prêtait _sa marine, et donnait cent mille écus_ à l'Empereur «pour le
passage d'Italie.»
_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, récemment
compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces
Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois
pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou.
_Pas un mot pour Renée_, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le
duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint.
_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si
grave pour la France.
Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les
vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le
vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils
restaient ruinés. _Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux._
Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le
premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le
prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra
aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu.
Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant
plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef
de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient
la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un
demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal,
plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_.
Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la
mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant
ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai
le faisait plus faible que Pavie?
Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les
terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné
surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy
lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait
rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.»
L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et
de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de
ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit.
Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles,
lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons
parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en
ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans,
ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui
épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne
avait tant désiré.
Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape
avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime
événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche!
N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir
ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.»
On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait
envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en
divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie,
l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait
trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés.
Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux
Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne
sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du
reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure,
comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour
attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à
l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas
un écu.
Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est
que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le
mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.
Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de
Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.
Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne,
suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait
toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par
Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire,
fatal, de François Ier, même ingrat.
Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans,
reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années
auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise,
pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce _purgatoire_
qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai.
Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc,
qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir
l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet,
Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés,
d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.
Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la
couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois
ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se
rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour
roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti
l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de
Venise.
Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était
fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait.
Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait
pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau
par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une
armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on
sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville,
d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les
troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les
premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait
point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces
à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée,
gâtée des pluies d'automne.
Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des
Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27
septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la
pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui
déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage.
Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un
transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une
arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont
les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient
ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils
aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse
allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp.
Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut
l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la
fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs
n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége
de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun
secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (_Négoc. du Levant, I,
179._)»
L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y
avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que
son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au
combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement
invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes,
entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait
ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs.
Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître.
Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le
traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent
grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait
grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza,
donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue
protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine,
l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer
des siècles.
Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son
conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le
Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux
rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque
est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa
baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de
plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes
hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et
le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais
véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de
lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu.
Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système
que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner
l'Europe._
Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité,
c'est l'Empereur.
_Discipliner l'Italie_, la rendre obéissante, souple instrument,
l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et
des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement.
_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre
le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le
sauver encore.
_Discipliner l'Église_, par un concile que Charles-Quint tiendra au
nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant
pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.
S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même
et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles
libertés politiques?
Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop
facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans
l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses?
L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la
famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Léonore, qui
aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne
demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils
fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au
nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait
être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que
d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier
dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le
brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne.
François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux
influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de
Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler à la mort de
sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les
frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque
de Paris (1532).
De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie
Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde.
D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et
d'arrêter le progrès de ses armées.
L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les
protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc
faisait leurs affaires (_Négoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants
alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur
défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par
le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint
contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire
d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques,
auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du
Saint-Siége (23 avril 1532).
Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple
immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme
l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout
seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il
arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui
l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous
portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les
fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait
peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement
plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions,
si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.
Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison
de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère
François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on
dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît
cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait
saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans
plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des
Turcs.»
Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant
Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois,
Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était
faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme
fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux
princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux
qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être
moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots
dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui
parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique.
Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à
Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi
combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne
parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale,
européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours,
la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.),
ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de
garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe
en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le
château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de
tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes,
traita et reçut le croissant.
Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante.
Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant
de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la
chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait
plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à
un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg,
ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de
l'armée formidable qui imposa à Soliman.
Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla
à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et
d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non
sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions
les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le
partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu
qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim,
vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le
lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où
Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale
pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et
la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient
qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.
Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque.
C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _à dents
aiguës_. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il.
Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne
peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui,
avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté,
le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de
l'Église.»
Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là
dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix
des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur:
qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua
Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (_rei
læsæ Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents,
les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés,
poignardés ou empoisonnés. (_Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278,
279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._)
Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue
par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la
gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui,
coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et
pensait.
Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au
parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un
sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement
nés, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent,
et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent
nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge
et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori
prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux
esclaves à Soliman.
L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane,
c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était _la joyeuse_, _la
rieuse_. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut
l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit
étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses
ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie,
l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim.
La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la
bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de
Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane,
qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même.
Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu,
et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre
sacré.
Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim
l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux
qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans
et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva
réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa
situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage
que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille
hommes.
Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts
du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où
d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues
par Soliman.
Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître
pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de
_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à
Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à
craindre.
En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'oeuvre de sa
vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité
_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. François Ier, du
reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis
le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils
occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.»
Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail,
comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et
son repos. Il y trouva la mort.
Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il
s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des
mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible
accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les
voyait avec horreur.
«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu,
ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir
donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié
la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la
réconciliation des religions ennemies.
Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des
mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave
grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le coeur, et,
comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous
avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la
reconnaissance de l'avenir.
CHAPITRE XVI
LA RÉFORME FRANÇAISE
1521-1526
L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie
menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des
armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous
n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait
souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous
avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.
Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette
grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y
retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante
et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia
antica!..._