Guerre _chrétienne_, droit des gens _chrétien_, modération

_chrétienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées

de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre

et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.

Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres

sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la

modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit

de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand

maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de

perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim,

l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je

renvoie ce vieux chrétien de sa maison.»

À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et

délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends

courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité.

Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et

conquérants.»

L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses

de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour

de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur

ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle.

En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les

routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin

d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges

d'armées.

En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la

prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles.

«Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des

femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie

aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est

telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant

qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (_Négoc. du Levant,

I, 211._)

Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à

la question d'Orient.

Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit

rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il

entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien

vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce _distinguo_:

indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on

séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et

le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas

cette sottise à nos gallicans?

Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes».

Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les

infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme.

Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple,

restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre.

L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie.

Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses

alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les

relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est

sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de

très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui

demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le

pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un

libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II.

Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie,

la vraie question.

L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la

république chrétienne.

Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait

l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à

ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des

mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de

plus en plus.

Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un

instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette

compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle

l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle.

L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe

plus furieusement au dehors.

La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne

pourrait tenir contre.

L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri

VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée

avec Anvers.

Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière

contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis

à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et

des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais

premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la

masse récemment écrasée.

Le sauveur est le Turc.

Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla

sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années

dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met

la chose en pleine lumière.

Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni

elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels

fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes

encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par

Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la

porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son

rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux

mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.

Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que

Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois.

La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant,

défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du

roi de l'inquisition[22].

[Note 22: Ce point de vue si juste est très-finement indiqué dans

la belle introduction de M. Charrière (_Négoc. de la France avec le

Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir

davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si

intéressant?]

Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une

part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se

tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la

sauvèrent.

La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner...

Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui,

par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel

équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie

_chrétienne_ substituant l'harmonie _humaine_.

Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs,

le vizir de Mahomet II et celui de Soliman.

Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de

guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans

civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par

la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet

II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie

d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en

professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait

traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa

clémence.

Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de

Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime

alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie,

lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que

l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité

d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique.

André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à

1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti.

Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres

français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le

seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal

marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay,

frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais,

son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque.

Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui

furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette

fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité

divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués,

tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut

toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de

l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie

et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la

piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu

d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché

avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat.

Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au

service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne

pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille

aînée de Sigismond.

Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France

voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient.

Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand

l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des _Communeros_ et de

ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard,

conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre

seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné.

Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui,

courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les

Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les

piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec

l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire.

Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui

osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie.

L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près

de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et

hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de

Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement

tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en

Italie.

On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des

envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un

Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le

visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand

honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don

considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et

fraternelle.

Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race

énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant,

il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie

qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il était né pour plaire et

monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues

d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies

d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse.

Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient

mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son

talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne

plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui

écrivait plusieurs fois.

Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange

singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle.

La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui

surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait

épouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit

hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même

celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles

de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le

padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»

Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec

laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le

lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la

nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est

le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la

vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs

le mènent de la même manière.»

Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses

nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et

décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal

cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause

principale, la persécution des Maures et leur expulsion.

Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles

musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des

_Communeros_. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles:

les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant

les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par

le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition,

entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires.

Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils

commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à

Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va

et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire

chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte

tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs

propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut

qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute

l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils

passent à travers les coups et les lapidations.

Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes

espagnoles vont à la chasse aux hommes.

Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des

bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux

chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs

sépultures mauresques, la vie, et la mort même!

En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle

de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des

Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance

donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente

guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.

Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les

arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant.

Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était

bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à

regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu,

aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des

discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène.

Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle

broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce

sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires.

Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et

à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul

remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.

Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout

pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure,

la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes

lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la

Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de

cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et

les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient

allait envahir l'Occident divisé.

Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la

Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la

petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie

commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au

contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du

côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les

Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs

chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À

Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs

des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre.

L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois,

mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du

croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien

attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs,

plongèrent aveugles dans la masse ennemie.

Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc.

Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent,

enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se

divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan,

qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons

turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les

batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de

ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux

chevaux.

Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs,

allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume.

La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès

lors commença entre la Turquie et l'Autriche.

Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de

s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la

dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa

patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît

l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.

Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu.

L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb.

On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante

fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais

la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les

ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux,

maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi

de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves.

On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent

traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua

de larmes amères ces prémices affreuses de son règne.

Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de

lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui

était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard

du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours

efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne,

offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils

qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand

secours d'argent qu'il ne paya jamais.

La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII

pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie

de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs,

qui étaient ses amis.

Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples.

L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid,

envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins

ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi

sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un

coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de

l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas

l'y avoir jamais rencontré.»

La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de

François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux

galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de

guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où

les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les

retrouver jamais.

[Note 23: Ce fait choquant est constaté, non-seulement par les

réclamations de François Ier, mais par les aveux de Charles-Quint,

aveux plusieurs fois répétés (dans les papiers Granvelle).]

Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant

plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers,

perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de

ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre,

notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste

visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la

prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur

roi de France.

La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi

essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général

fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants

anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec

l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants

d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars

(1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit.

Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestèrent_.

Origine du mot _protestant_.

La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et

Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.

Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation

durable.

Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de

siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît

entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous

l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs

et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord,

reste autrichienne.

L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils

n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement

qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi

de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette

puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que

fit-il? Il traita.

Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse.

C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il

est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de

Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais

les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit

qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'_armée

désespérée_. Un retard eût porté au comble les embarras de

Charles-Quint.

L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte

négociation avec la mère du roi (_7 juillet--5 août 1529_). Cette

promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande

lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune

chose les fit échouer devant Vienne (_14 octobre 1529_).

L'oeuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux

agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les

Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort.

Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on

perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans

rencontrer d'oeil indiscret.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 17 / 26 段