roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en
avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il
mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était
parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il
n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans
leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa
mère ne le permettrait pas.
On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à
compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer
son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de
perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en
1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement
des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des
constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous
l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et
la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient
tout.
Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par
l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange,
nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue
aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs
d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait,
jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par
contumace.
Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio
de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie,
éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les
tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui
croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la
ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne
voir jamais l'ennemi.
Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à
discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se
faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux
hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de
s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que
cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne
voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les
puits.
Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait
de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville.
Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de
solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille
ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente
mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant.
Et les soldats restèrent!...
Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le
premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si
pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne
voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait
aller. Il répondit: «À Rome!»
Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins
sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal,
s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape.
Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y
avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.
Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers
tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue
une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de
Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour
suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme
un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu
de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.
Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et
plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de
Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour
aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»
L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces
moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus
fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent
aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des
légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un
hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.
Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et
déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt
italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y
aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que
l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui
vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme
d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.
Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre
événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme
princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le
peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens:
«C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans
acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de
Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.
De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une
fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler.
Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se
rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine,
apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère
des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour
prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin
et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il
portait et montrait une grosse chaîne d'or.
Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans
peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement
par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y
aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à
détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et
le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les
Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour
consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop
paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un
gîte sans l'incendier.
Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant
en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du
même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore
avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!
Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit
pas.
Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui
avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la
Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit
mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé
politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne
comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire
d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et
l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.
C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de
sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de
Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa
personne bravement les regarder de près; il les croyait sans
artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné
quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la
cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin,
son commensal, son compagnon de lit.
Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de
l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde
de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.
Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait,
mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur
un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec
des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les
Suisses, il attend autre chose.
Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de
l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne
naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du
vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses
qu'il reçoit de Bourbon lui-même.
Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il
assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le
change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les
pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes
mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il
est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols
tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il
est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en
vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard
colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe
à la renverse; on le relève; il était mort.
[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait
Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser
l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape.
Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra
bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars
1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée
s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter
un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français:
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp
impérial.)» _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton
L., 384._]
Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se
tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares
étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de
ce traité d'argent.
Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi
et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus
folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait
prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger
approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est
pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a
été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du
Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide
à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le
_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le
ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse
tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que
la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course.
Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux
gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre
la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans,
saisir la dépouille du monde!
Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine,
les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les
peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache,
prépare son arquebuse.
Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment
de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il
en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps,
de leur honte et du plus indigne supplice.
Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message
dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à
Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut.
Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit
réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint,
il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a
pas quitté. L'homme lui jette son manteau.
La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la
jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui
était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont
Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément
VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor
suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution,
sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval
de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés
pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade,
des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange
d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des
Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu
engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres,
d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et
supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis
était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné
par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de
Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent
un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort
universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par
lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac
de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de
terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le
fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de
son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra
jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe
occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre,
d'accuser Charles-Quint.
Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et
faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce
sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait
regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé
démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où
donc est ce Dieu?
Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre
et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux
soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font
écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes
païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles,
dangereuse oeuvre du Démon.
N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au
bûcher contre la Babel du pape?
N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia
jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans
la mort, et que la mort l'entraînerait?
«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a
mangé Rome.
Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale
fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit
avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande
calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la
mort. Rome est morte; vive l'Italie!
Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue
vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de
péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses
ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait
dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du
coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever.
Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons
un moment Michel-Ange et Machiavel.
Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent
des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir,
cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force
avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de
telles pensées.
D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus
bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti
de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme
un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose.
Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir
Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le
prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les
Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome.
Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville
contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la
patrie.
Machiavel y trouva appliqué son _Arte di guerra_, toute la jeunesse
levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le
système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même
persécuté.
L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange
description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa
mort, un mois après le sac de Rome.
Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé,
savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de
sa fosse, il écrit une espèce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai.
C'est l'idylle de la peste.
Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au
milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était
l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il
croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte
traînée par des chevaux blancs.
Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de
peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on
porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts.
Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont
morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et
viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux
pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans
ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en
béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à
trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de
plaire et de trouver fortune.
Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme
échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte;
il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles
hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les
joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle
morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre,
«quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure
qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un
sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs
secrets.
C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à
Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle,
il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la
description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau
sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les
Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre
funéraire où siége cette idole de mort.
Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup.
Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne
l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié,
c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement
ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit
Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces
noirs vêtements!»
Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt.
Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction.
Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de
Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les
Médicis.
Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts)
les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de
l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le
tombeau de la patrie même. La _Nuit_ roule en son rêve une mer de
honte et de misère. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle
maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel
si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.
Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il
fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence,
plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique
(nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la _Nuit_:
«Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la réveille pas.»
Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie
était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange.
Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de
fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en
pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.
«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent
l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur
pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»
Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché
sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait
jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil,
le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future.
Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste
inachevé.
Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était
condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement,
soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre
où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à
Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand
artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait
depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin
du monde.
Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier
terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa
fatigue; on loue, la sueur au front.
L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans
l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il
emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve
déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.
De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la
lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je?
Corrège est déjà mort.
CHAPITRE XV
SOLIMAN SAUVE L'EUROPE
1529-1532