l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si
l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y
attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore.
On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en
pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue
les journées à errer de couvent en couvent.
Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire
accomplit son forfait.
Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec
Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger,
contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie.
Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il
était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa
maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le
chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui
le connaissait bien, y vint pourtant.
Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement,
tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie.
L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa
dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait
perdu.
Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller
peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à
l'Empereur de le déclarer déchu de son fief.
Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui
ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc
dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de
tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime.
Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit
tirer sur les Espagnols.
Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les
Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse
somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le
Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait
servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu
d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas
prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur,
sans argent, fut bien obligé de les croire.
Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour
l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie
éternelle.
Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut
avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À
Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura
toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par
scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil
qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire!
CHAPITRE XIII
LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION
1525-1526
La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume
sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux
dernières propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_;
_Captivité, 366_). Il dit même sur un des articles _qu'il aime autant
un jamais_.
Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de
prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne fût
mort_.
Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en
prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement
_de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort_. (_Nég.
Autrich., II, 630, 340._)
L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient
faire du frère et de la soeur, les avaient tous deux relevés. Ils
prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu
prendre dès le premier jour.
Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu
de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce
parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur
était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait
l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un
roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui
échapper par la mort.
Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication.
Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette
femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui
délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique
en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait
apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son
frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de
saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «_que saint Paul le
délivrerait_.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,»
Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe),
grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent
luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en
conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en
resta pas moins voué au roi et à sa soeur, et nous le voyons peu après
employé par François Ier à lever une armée de lansquenets.
Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve
qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et
Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient
travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur,
que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin
aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur
prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais
firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18
octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais
l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la
définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait
ainsi jetés dans l'alliance française.
Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu
de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII.
Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme,
tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en
plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y
parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre,
qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi
de l'Angleterre.
À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise,
n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti,
prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme
d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de
Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers
envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais
d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le
Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris
ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc;
l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit
à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et
comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle
et sur la Hongrie.
Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût
pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus
barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à
la délivrance de _son frère, le roi des Francs_.
Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne.
Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité
pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un
héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de
l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de
France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse.
Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux
encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut
comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de
l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça
d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du
gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la soeur de
Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans
l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu
pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume,
refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser
l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'était pour ces
vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux
duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à
Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait
pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier.
La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son
maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva
en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit
un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne
puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte
pour la brûler le lendemain.»
Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol,
étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur
partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au
prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver
moins bien et à retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses
lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait
de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru
tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus
longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne
revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez
lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où
elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une
lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les
honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je
vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_.
(Marg., II, 62, mi-décembre.)»
Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en
abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous
tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de
Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il
faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été
jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit
encore faire.»
Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de
son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre,
insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne
laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la
chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré,
l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla
le pas, et arriva heureusement.
Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel
ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de
Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux
choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse
nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il
ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il
vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content_.
Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui
profitera à l'Empereur.
Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré
une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait
fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À
son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui
firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de
l'étranger.
Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure
et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort
hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et,
quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de
ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des
nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte
pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en
sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de
Madrid.
Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la
Bourgogne, épousait la soeur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses
alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était
exécuté, il rentrait en prison.
Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta
secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il
allait faire un faux serment.
Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant
trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia,
l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés,
il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la
veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à
grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui
fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait
de la soeur et du frère, faisant le galant, l'amoureux.
Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet _d'imbécillité_. Et,
en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un
homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses
déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il
son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi
et le blanchir?
Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son
désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était
fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de
naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose
que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement
de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux
Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un
idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses
alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure,
un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois
durant, jouer ce jeu.
À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son
roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner
dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se
chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait
offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de
Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit
de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet.
On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara
n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient
certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique
qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral,
très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et
de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de
déshonneur.
Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume,
signa lui-même.
L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la
rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le
bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un
tourbillon, le porta à Bayonne.
L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de
l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en
monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance:
Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter.
Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques,
Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se
condamna et passa outre. Il le qualifie _un désespéré_.
C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et
l'obstination contre le remords.
Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment
lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si
naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que
l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la
menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le _hableur_
espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des
Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_.
Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait
apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue
prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un
peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il
tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en
femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il
devient de plus en plus homme de conversation.
Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure
ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que
Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité.
Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers
assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_.
Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre
autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce
irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie
maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine
de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien
disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il
fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie.
Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur,
c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion
contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux
Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi
pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de
sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la
maintint vingt années: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes
agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des
goûts éphémères.
La maîtresse trôna, et la soeur fut destituée. Pour garder l'une,
éloigner l'autre, on les maria toutes deux.
Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La
Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut
trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en
Bretagne, redevint un très-grand seigneur.
Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du
terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle
en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait
l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume.
Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie
reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les
ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si
l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands
esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera
d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle
qu'ait rencontré la Renaissance.
Que le roi ait rapporté d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en
doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la
lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes
heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta
l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à
merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le _Beau Ténébreux_.
Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes,
plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du
fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va
diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent
l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale
que l'on menait dans les châteaux.
À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient
volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent
nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de
galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie
nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux
dire, sédentaire.
Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des
demeures conformes à cet état d'esprit.
Vers 1523, après son étrange aventure avec sa soeur, il était en
galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les
rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des
anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était
trop fréquenté.
Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un
parc, très-grand, fermé de murs, qu'on put remplir de bêtes,
s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes
forêts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un château; non un
vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa
cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à
son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie. Tout
au contraire, moins un château qu'un grand couvent, qui, de ses tours,
de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres,
de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de
Chambord[20].
[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et
le plan (étage par étage), conservé à la Bibliothèque, d'après l'état
ancien du château.]
Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui
a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de
logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une
société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés
comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par
enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou
descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir.
Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs
clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux
donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations
faciles, et les réunions, et les _à parte_, toutes les libertés du
plaisir.
Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours,
peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit
le plan de cette construction originale.
Rien ne coûta pour une oeuvre si utile et si nécessaire. À travers les
malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières,
dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes
de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche
du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent
solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est
partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils?
Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de
Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires
de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor,
l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux
constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait
quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à
regret, toujours trop tard.
CHAPITRE XIV
LE SAC DE ROME
1527