La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait

affiché une modération toute chrétienne et défendu même les

réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à

quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit:

«Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne

me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»

S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en

France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi,

laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot,

celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses

dettes, et la Portugaise donnait du comptant.

Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une

manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.

D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison

d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en

prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1º les

provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois

et de Flandre; 2º l'Est, la Bourgogne; 3º le Midi, la Provence pour

Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne,

Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions

d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la

Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne

et la France.

Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit

quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne

à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre

d'_épouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour

l'_aider à prendre sa couronne_ impériale en Italie. Ce que la mère

explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise.

Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à

l'Empereur. (_Captivité, 174, 194._)

Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le

tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint,

en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire

enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui

une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à

merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon

le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette soeur de

Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout

agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé.

Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était

sûr de conquérir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint,

de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère,

aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter.

Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier

paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des

Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille,

qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir

l'ennemi.

Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses

galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23

juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à

Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même

de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison

s'écouler.

Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune

maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête.

L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe

aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une

armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des

Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de

l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de

Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur

sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif,

violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le

Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient

rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et

dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se

trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution

luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers,

Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres

effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que

d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un

exemple.»

Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour

réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se

chargera d'être bourreau. (_Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26._)

Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution

immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes

différentes, de caractères plus différents encore.

En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du

Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le

servage, établir sur la terre le _royaume de Dieu_.

Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution

religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine

Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que

des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à

la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus!

Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces.

Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais

sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les

impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé.

La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des

villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des

souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux.

Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de

Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables

moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans

foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à

leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de

toutes choses doit rendre en effet nécessaires.

Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou

quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne

en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au

feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus

grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui

réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas.

Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis

cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre,

s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience.

Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au

printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance

de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que

tard, et dans l'automne.

Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu

donne à chaque homme _son août_ et sa récolte; à lui de moissonner.»

Il avait eu cet _août_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande

quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France,

percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements

l'eussent probablement accueilli.

Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du

pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot

énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de

l'Empire.

Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier.

Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de

voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une

chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec

une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au

mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il

faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la

fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons

faisaient la garde jour et nuit.

Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui

régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer,

de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament

de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et

sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de

France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long,

cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et

tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat

d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans

cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute

illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé,

l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là,

mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la

pierre!

Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de

l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement,

réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur

des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer

de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la soeur de

Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne

même en parler.

Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera

l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.

François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade,

et appela sa mère pour la voir encore.

Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.

Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait

fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le

dévouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet

intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans

l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se

faisait, tout éclatait, les coeurs émus allaient se soulever, et

l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.

D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On

tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant,

_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par

une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir

comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait

craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire

comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle

d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son

père l'eût voulu en Bourbon.

Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda

d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre

garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait

prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents,

fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère

l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia

(comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son

frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et

ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si

naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande

lucidité d'esprit.

Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes.

Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à

travers ce prisme du coeur: «Madame me conduit quelques jours sur le

Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit

bientôt portée là où je vais!»

Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et

brûlées de la Castille, elle écrit à son frère:

«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien

ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation...

jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).»

Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut

l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat

et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver

son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret

qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie.

La mère, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le

18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On

tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment

irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec

la France.

Donc il fallait, à tout prix l'apaiser.

L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le

pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint,

avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On

commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait

l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de

1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au

connétable de Bourbon.

Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens,

pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de

Pavie.

Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la

parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur

récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.

Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté.

L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux

Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens

prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour

massacrer les Espagnols.

Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un

Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent

disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué

des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière

faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des

penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour,

Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux

Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs

d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une

telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma

d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une

souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge,

et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des

succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend

Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à

la Bicoque. En 1525, Pavie[19]!

[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre

autres la fuite d'Alençon avec l'arrière-garde. Il eut le malheur

d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accablé de

reproches par sa femme et sa belle-mère, mourut de chagrin ou de

fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de

Charles-Quint._]

À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre»

(c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable

impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les

plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu,

au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de

ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi

un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la

couronne?

Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en

aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le

chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la

France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin

1525).

Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à

sa soeur, sa maladie en août et les craintes de sa famille,

dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux,

et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler.

L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en

janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour

endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose,

et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens

la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il

n'était convenu.

Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna

qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida

par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont

il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à

l'autorité légitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit

son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le

sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels

l'avait sacrifié l'Empereur.

Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout

l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis

que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité,

rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de

battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un

des leurs, et qui avaient fait sa victoire.

Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat,

qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant

habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il

gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée

encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus

profonds casuistes de Rome.

Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère

malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son

embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière

et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la

famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le

roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe,

et communia avec lui de la même hostie.

Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de

jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'était vu

lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir.

Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous

les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien

remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails

naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une

mère parle d'un enfant.

M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les

dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après

avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi

désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé

grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on

sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire

et des négociations avec la France.

L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre

doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce

moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la

famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de

tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa

progéniture.

Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que

Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait

cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût

livré un monde.

Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à

Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur

était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle

arrivât.

Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de

plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait

d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne

lui était que trop aisé de faire parler sa soeur. La chose, en

général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent

d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre.

Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le

message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10

octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main

de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison

qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis.

Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant

qu'on a publié les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_;

_Charles-Quint, éd. 1844_; _Négoc, Autrich., 1845_; _Captivité,

1847_.)

La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots

restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite

s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut

étonnée, indignée, de leur ingratitude.

Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens

de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, _en la

gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples,

elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels

droits de nos rois sur ces provinces espagnoles?

Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement

qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des

impériaux.

Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'_honneur_. (_Captivité, p.

354._) Que signifie ce mot?

Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des

renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée

d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant

le conseil d'Espagne et le violent Gattinara.

L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais

tout.»

Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès

de sa soeur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire

encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait

contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait

surprise_ (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au

roi.

Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés

de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation

de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme

jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla

pleurer chez la reine de Portugal.

Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de

la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne

voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage

entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en

troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât

l'armée ennemie.

Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire

italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se

livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge,

et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru

sauver ce qu'elle aimait.

Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent

qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se

contenir. Et cependant son coeur déborde d'amertume et de douleur.

Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on

profitera âprement des moindres paroles. (_Captivité, 357._)

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 14 / 26 段