et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La
terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand,
avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté
personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits
étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir.
Dans l'affaire toute récente des _Communeros_, il ne confirma pas une
seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il
envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la
vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui
accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de
l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à
personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul
cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable
hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps
sans jugement.
Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant
l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui
fit manquer son siége de Marseille.
Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait
à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des
_Communeros_. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir
gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée
sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de
dire: «Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y
regarderiez,» dit en riant le vieux soldat.
CHAPITRE XI
LA BATAILLE DE PAVIE[18]
[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intérêt pour
cette époque. C'est à ce moment où le pape voulait tromper les deux
partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar
Castiglione, 20 novembre 1524. Après Pavie, éperdu de peur, il demande
passage au général impérial pour ses agents (qui vont armer
l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du
Vatican, Archives, carton L, 379._]
1525
Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï,
impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du
sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette
affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue
comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle
était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète.
Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle
armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si
grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise
ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais
ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère,
qui venait pour le retenir.
Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva
de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les
impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le
roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre
eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les
traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord
ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut
que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du
vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre.
L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape
et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à
trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en
place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée
dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524).
Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui
avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs
capricieuses expéditions, les virent pour la première fois
persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne
pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux.
Que voulait le roi? 1º Se faire nourrir, solder, par les petits
États; 2º diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour
Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie
paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une
bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les
volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer.
Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux
épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était
pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient,
avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent
plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville.
Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt
canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant
prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit.
Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu
pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à
l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna
merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit),
donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé
ainsi, lui semblait assez doux.
L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que
leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive,
comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en
chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient
pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens
très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait,
dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et
dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt.
Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans
son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de
la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler
du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire,
il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye,
tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un
grand parc.
La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement
souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands
naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent
d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la
villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les
_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres
lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas
étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage
champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires,
dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne
et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils
offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse
maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes
mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien
supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins
familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en
parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les
virent les premiers, en ont fait des tableaux émus.
Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre,
entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes
demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant
d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs,
mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où
tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits
profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du
marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu.
Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus
variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs.
Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la
vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en
liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux
travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre
ou des Alpes aux neiges éternelles.
L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y
ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans
les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses
semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du
logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et
caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux,
d'un _soave austero_ dont on se défie peu, mais trop puissant sur
l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves.
Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se
montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on
peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux
n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande
singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes
dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en
Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu
pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes.
Leur grâce est tout esprit.
C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures
madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant
manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui
grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant,
le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas
pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en
meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique
qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie
nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite
sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite
personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est
celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches
irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout
cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du coeur
qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un
contagieux frémissement.
Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut
qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre
la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui).
Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le
même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans
la lumière.
François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt
bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et
je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.
Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le
solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en
France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à
trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le
portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six
ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des
yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les
travaux et les veilles de ce prince si laborieux.
Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir.
Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au
fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la
plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée
fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim.
Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu
ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre
corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas.
Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans
même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi.
Ses ennemis faisaient un grand contraste.
Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois
généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait,
voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le
soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils
étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à
jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs.
Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons.
Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères
allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général,
y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il
trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner
par les chefs ce qu'ils avaient d'argent.
L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu
sûr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le
livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et
leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les
payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience.
Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de
Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les
vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur
Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de
la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la
duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la
quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna
quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen
de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour,
la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier
(mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de
lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie.
Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement
l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La
plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les
Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés,
rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement
tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de
Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les
retenir.
Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se
fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand
parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons
qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du
Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient
droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la
masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné
l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon.
Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français,
doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la
gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer
sans tirer sur lui-même.
Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien
tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de
ses meilleurs gens d'armes.
Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant
cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de
roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg.
Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut
quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce
jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux.
Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille
avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand
massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice,
Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit
tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert.
Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de
sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval
s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour
le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe
de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des
Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait
mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi
(_Captivité, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était
son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui
dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy,
qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à
genoux.
CHAPITRE XII
LA CAPTIVITÉ
1525
Vaincu je fus et rendu prisonnier,
Parmi le camp en tous lieux fut mené,
Pour me montrer, çà et là promené...
(_Vers de François Ier._)
Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de
l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et
d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous
l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.»
Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale
exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France:
«Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre
Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la
reçut.
Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague,
seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un
gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte
ceci au Sultan.»
Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés
et les répugnances vaincues.
Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie
sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose
de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de
la réconciliation des peuples.
Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on
n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur.
Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait
courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François
Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent
en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de
l'Italie et se jeta dans ses bras.
Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui
fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste,
présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui
fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec
les autres généraux.
La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne
assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que
l'honneur et la vie, qui est sauve.»
Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent
de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse
impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute
croyance. Il demande _pitié_, n'espère que dans la bonté de l'Empereur
qui, sans doute, en fera un ami, et non _un désespéré_, et qui, au
lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _à jamais son esclave_. Ce
triste mot revient trois fois. (_Captivité, 131_; _Granvelle, I, 266,
268, 269_.)
Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut
jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle
d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous
les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien,
sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un
Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique,
ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui
s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de
l'étranger!
Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un
gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que
libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place
Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.
D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre soeur, émue
outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le
maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un
Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint
Paul, il sera délivré.»
Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps
italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses
barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si
charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à
rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils
ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie.
On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort
poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur
cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si
fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à
lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est
non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la
France.
Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
Où court ma belle Loire, arosant la contrée...
Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
... Fleuves qu'alentour environne
L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées,
Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.
(_Captivité, 227._)
S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité
poétique, il eût eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la
situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie
frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des
brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans
nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants
flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre
ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue
armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il
n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils
volèrent.
Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était
l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de
l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles
qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri
VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une
épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa
six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche,
qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et
la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint
l'autorisation d'une trêve.
Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux
qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des
soldats. Les généraux se haïssaient à mort.
Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à
Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent,
rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France,
emportait tout, faisait roi Henri VIII.
Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si
l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au
désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia;
pourquoi pas à Pescaire?
Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il
avait sa soeur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point
de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre,
voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de
réconcilier les deux rois.