côtés à la fois.
Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps
manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut
tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle,
que tout fut prêt avant l'heure dite.
L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La
banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la
France d'armées improvisées.
Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août,
traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre),
vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à
Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur
invasion commune.
Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France.
Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on
n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus.
Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin
vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop
tôt.
La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il
regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse.
Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une
flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur
l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi,
elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte.
En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il
tâchait de regagner Wolsey.
On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque
universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise.
Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce
qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais.
Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne
pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les
monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir,
l'écraser, entre la révolte et l'ennemi.
Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait
envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il
allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il
désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait
celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le
malade.
Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs
tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît
qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût
épousé la soeur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs
mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente,
et que le connétable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur
et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie.
Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la
lettre la plus effrayante:
«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat;
et même il y avoit dessein sur la vie du roi.»
La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris
dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait
engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils
s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le
sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un
des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine.
Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie
très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des
lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et
alla loger chez le duc.
Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que
l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien
voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout.
Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait
rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen
qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en
Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade
demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la
litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui
laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.»
Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et
l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade
fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut
épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se
laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit,
saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle.
Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la
dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs.
Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait
fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait
pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se
justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de
vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux
créneaux, qu'il fut trop heureux de partir.
C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les
Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi,
lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre
où il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait
seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire
d'Anne de Beaujeu.
L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille
hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9
au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à
rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer.
Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du
Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au
pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les
archers, ses camarades, gardaient le passage.--«Non.» Rassurés, ils
passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas.
Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent
les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna
nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran:
«Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de
Bourbon?»
Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en
firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la
Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout
était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine
ils parvinrent à toucher la Franche-Comté.
Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait
pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi
d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en
toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui,
et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là
était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris.
Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible
pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et
libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait
couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul,
Bourbon en perdait tout le prix.
Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On
le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le
cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne.
Qu'attendait-il?
Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas.
Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques
cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en
novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette,
qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider
les Anglais à le prendre.
Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent
une nation.
Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et
s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues
de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À
Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les
Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands
pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le
pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils
mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon
nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en
eurent le spectacle et battaient des mains.
Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de
20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur
des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée
résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce
qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521.
Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais
Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne
voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on
pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne,
rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux;
Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie.
Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et
leur dévoué serviteur.
Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment,
croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui
avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France,
n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à
replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui
donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait
d'autant plus dépendant (19 novembre 1523).
Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il
suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant
pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient,
perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les
encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage.
On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze
lieues de Paris.
Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut
assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à
coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il
fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y
tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant
dispersés.»
Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en
décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France
allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au
sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est
vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le
pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les
prévôts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'était que
gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été
l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté.
[Note 16: C'est probablement à cette époque que se rapporte le
bruit qu'on avait répandu et auquel il fait allusion plus tard: «Pour
autant que j'ay entendu qu'il y en a de si méchants qui ont osé semer
cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.»
_Archives de Turin, Discours de François Ier, septembre 1529_. Cette
collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pièces pour
le seul règne de François Ier (copies du XVIIe siècle.)]
Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le
tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis,
de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et
Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois
luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que
la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin,
aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la soeur du roi
n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il
fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa
garde.
Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât _la
justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux
mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les
luthériens.
Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole
des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya
d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les
centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur
Blois.
Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait
justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les
complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et
l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de
Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la
procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris.
Toute la robe était liguée.
La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et
le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce
sur l'échafaud.
Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à
prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la
soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui,
l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter.
Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit
qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui
voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre
de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier
n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il
n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a
dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait
vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril,
alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son
père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et
la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17]
témoigne de cette amitié.
[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages
(in-4º) de lettres du roi à Diane et dix pages de Diane au roi,
d'après des originaux _entièrement autographes_ (217). Il est évident
que ces lettres sont bien _adressées à François Ier_ et avant 1531,
avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquiète,
surveillée, mal reçue des parents du mari au retour des voyages
qu'elle faisait à la cour. Elle dit expressément: «Mon mari (223).» Il
y a un mot qui fait comprendre que François Ier enrichissait Brézé
pour lui faire avaler la chose: «Si vous plaît faire entendre à mon
beau-père et belle-mère que vous n'avez fait ce bien à leur fils _que
pour cette raison_ (222).» Ceci rend tout à fait vraisemblable
l'authenticité des vers trouvés par M. Esmangart sur un rouleau de
plomb à Gentilly:
En ce doux lien, le roi François premier
Trouve toujours jouissance nouvelle.
Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recèle
Fleur de beauté, Diane de Poitiers.
Dans le recueil où nous trouvons les lettres de Diane (_Poésies et
Correspondance intime de François Ier_, éd. A. Champollion), je trouve
une lettre bien tragique sous le nom, supposé peut-être, de madame de
Bonnivet (serait-ce madame de Châteaubriant?): «Sire, vous estes
délibéré à me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use
de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour
l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De
Crèvecoeur, 7 janvier.»]
Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa
six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de
maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos
réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins,
Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le
chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui,
tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva
fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec
l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit
bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard,
malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une
balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... _Miserere
meî, Domine!_» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait
le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez
prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit
«que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant
répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en
moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous
voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.»
Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître,
l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une
armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière
en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le
vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.
Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie,
le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant
Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître
à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi
entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers
l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou
s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre _et de France_,
c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la
France même et n'y détruisait son parti.
Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige
des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en
secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans
Turner.)
Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il
comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à
part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement
d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut
sommé Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le
Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de
ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en
petite quantité_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)
Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne.
Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en
Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez
lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses
vassaux et la France centrale pour emporter Paris.
Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint.
Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon
avait tout le mois d'août pour avancer en France.
Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur
du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre
par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion
et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en
arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne
s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port
excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent
frémissant sur la grève.
Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne
payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu
réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman
horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le
suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il
fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni
meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien
d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour
avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était
compris, tout argent, toute femme et tout crime.
Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que
toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était
entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les
notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique
aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la
ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en
compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et
par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits
italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans
l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes.
Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie.
Quand Bourbon vid Marseille,
Il a dit a ses gens:
Vray Dieu! quel capitaine
Trouverons-nous dedans?
Il ne m'en chaut d'un blanc
D'homme qui soit en France,
Mais que ne soit dedans
Le capitaine Rance.
Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines
et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils
adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple.
Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un
ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne
combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de
la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des
parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des
boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel
et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos
Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.»
Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé
d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien
recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...»
Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il
manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout
près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé
entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28
septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français
qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée
n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent
tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de
bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement
par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent
quarante milles en un jour.