résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il
avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain
dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une
éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la
France en morceaux.
Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais
il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la
vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant
taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui
dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du
plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui
décida la victoire.
Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans
montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en
Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment
où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer,
enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir.
Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les
campagnes, établit un _maximum_ modéré et raisonnable auquel le soldat
devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le
peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire
connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François
Ier.
Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait
encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de
donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se
fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger
très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci,
la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils
adoptif la charge de connétable.
Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le
connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi
même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde
pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de
Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol).
Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un,
honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au
lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner
cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une
souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire.
Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit?
J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte.
Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait
habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il
saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la
Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet
anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette
épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la
devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée:
«_Penetrabit._ (Elle entrera).»
Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit
à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable
qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué,
et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de
haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon
fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de
la victoire «qui était restée au roi _et à lui_ Bourbon, et qui avait
ôté aux Suisses leur titre de _châtieurs_ de rois.»
Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore
moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières
de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens
de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux.
Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable
était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain,
François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de
velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève
d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses.
Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les
grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus
tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines,
les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des
hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce
Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le
sinistre honneur de le désarmer à Pavie.
Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il
réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini
de châtellenies et de seigneuries.
Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central
et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements),
mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le
Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes
montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord,
Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si
hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des
confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait
sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des
Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres.
Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la
royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions
n'engendraient que la guerre civile.
Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la
furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle
de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances
entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions
princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme
gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du
Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se
fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut
décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis
apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait
une puissance incalculable.
Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près
Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie,
près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats
à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne.
Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards.
Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle.
Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre,
beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors
tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du
roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle
représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de
la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela,
que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été
applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui
avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.
Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte
salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en
1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du
connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et
comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit
qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon.
La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Roeulx, prise dans
Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci,
en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint,
tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir
avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever
tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des
grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à
l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres,
Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes
longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui
étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient
leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti
qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme!
Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer,
voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et
le triomphe de l'étranger.
On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le
grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme
héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut
pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose;
qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de
Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux
pour qu'on entreprît de le ruiner.
Quel était son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation
d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous
patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI
avait donné _un usufruit_.
Quel était le droit de la mère du roi? Comme _nièce du dernier duc de
Bourbon_, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de
cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même
récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle
passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.
Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement
autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la
France.
Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu,
coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette
dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue
lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage
et de dépit (14 novembre 1522).
Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels
qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne.
C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions
militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à
grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas
aux Bourbons, mais à son _alter ego_, à sa fille Anne de France. À quel
titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui
coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au
royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les
fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps
de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle?
C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle
qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son
trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont
aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le
_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi
le _comté_. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son
homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en
basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper.
Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier
démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand
édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême
ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre
de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait
consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France.
Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy
l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la soeur de
l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais.
Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit
à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en
réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent
«que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et
l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre
peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre,
aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France.
Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient
pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse
situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans
un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire
que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au
sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France,
on n'avait remède que de l'anéantir.
C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient
le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment
présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un
tyran: la fille de Louis XI.
L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du
royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et
d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs
poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire
les tuteurs des rois.
Les _Chats fourrés_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les
buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa
verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de
Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui
dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler
où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né
Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de
Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis.
Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans,
venaient d'être réconciliés par le roi même, par la _cour_ et la haine
qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-là
inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la
noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place,
toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie
devenue le _royaume de la grâce_. Les parlementaires et les nobles
jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection
leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité
avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès
lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles,
souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces
du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une
maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc.
Là était la plaie profonde au coeur des parlementaires, des
universitaires, des nobles.
Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient
ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner
assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur
soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne
pouvoir les voir exécutées par eux.
Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande
misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils
essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi,
envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit
leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas.
Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il
le firent en mars. Bourbon était à Paris _pour solliciter son procès_.
On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La
Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à
Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier
tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main
féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les
La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours.
Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse
reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors,
s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du
royaume.--Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François
Ier.
Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient
autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un
Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie,
le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils,
étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante,
accomplie (de grâce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers,
déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII
et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la
maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer
ou de livrer son maître.
Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne
voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. «Un jour qu'elle
dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de
dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non,
_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc
vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sûr. Je
sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce
que je dis là...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être
traité ainsi.»
Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse
le suivit.
CHAPITRE X
LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.--SON INVASION
1523-1524
C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn.
Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il
eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en
empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.»
Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de
donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées
d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en
Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés.
C'était une armée véritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des
trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du
Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de
distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un
brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il
en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les
parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie.
À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait
tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser
des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la
nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement,
qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit
de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu
honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les
temps de Charles VII (30 juin 1523).
_Le roi Guillot_ étant pris et amené, son procès marqua mieux encore
la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un
bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui
d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il
serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la
chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet).
Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait
juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit
incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi;
faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de
justice.
Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec
l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises
(très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous
les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au
milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est
de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui
n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré
la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient
affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai,
Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il
reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx,
agent de l'Empereur.
Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient
deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon
en avait un troisième. Comment les concilier?
L'Empereur, avec sa soeur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais
_après que Bourbon aurait agi_. Sa défiance ajournait, retenait
justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins
déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais _à condition qu'il le
reconnût roi de France_, à condition qu'il se brouillât et avec
l'Empereur et avec la France même.
Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils
ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles
VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité
de la France, son horreur du joug étranger.
Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux.
Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour
qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré
sans doute que la France voulait un roi français.
Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II,
589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres.
L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si
elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il
voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes,
avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux.
La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût
dit Henri VIII, qui voulait le tout.
L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut
vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que
décidera l'Empereur.»
Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec
des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux
besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses
troupes et celles de l'Empereur.
Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour
guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre.
Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il
pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes).
Ces _autres_, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront
pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la
France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux
Bourbons; menée à eux par ses parlements.
Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire
Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il
refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui
impliquait le serment à l'Espagne.
Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse
verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait
admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais
eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la
plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent,
que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.»