elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté.
Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un
sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié?
fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de
ces noms ne convient.
Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et
confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence
d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de
diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si
constamment tendu.
Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à
mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose
qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des
lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois
l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses
enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable.
La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de
l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est
touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité
terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd
patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa
chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être,
pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander,
au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui
vienne en pensée qu'il demande trop.
Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine
d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans
ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve
d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne,
dans ses langes, de beauté, de royauté future, _soleil_ naissant de sa
soeur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel
Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol,
qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise décourageante pour
tous: «_Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres
inférieurs).»
Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des
admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau.
Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit
invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son
père et son fils, son frère, son ami, son époux.»
Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci
non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux
mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques
qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand
je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans),
déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le
prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_.
Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais
qu'elle fut, dès sa naissance, _assotie, enchantée, possédée_. Martyr
aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole
lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose
hasarder un soupir de jalousie.
Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote,
et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et
raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut.
Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles
entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet
(surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule
à flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilité, avec une
dextérité vive, ardente et résolue.
Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le
roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec
fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518,
1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de
Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre
destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne
laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec
son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage
d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est
visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même
à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée
de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le
Midi, la soeur le Nord.
Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et
conduisît l'avant-garde.
Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la
bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à
ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque
de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour
elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de
beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.»
Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son
chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient
bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et
dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à
sa soeur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le
monde reconnaissait la supériorité.
Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie
en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la
seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de
son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses
ressources matérielles.
Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces
conséquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre
en bonne voie religieuse_, lui mériter l'aide de Dieu.
Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre
(1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que
jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de
donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin
II, 273-4).»
Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son
frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle
éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un
vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes
parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils
passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la
situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour
nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son
drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie
brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise,
la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!...
Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville!
Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa soeur,
devenue malade en les soignant, se relevait à peine.
Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que
laisse une passion défaillante.
Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à
Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant.
Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la
monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui.
Compatissant à cet état d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus
de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux
appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui
n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa
_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en
écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance,
de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa
convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui.
Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il
était tellement abaissé de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il
conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette
personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection
si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la
_preuve_ et la définitive _expérience_.
Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange
scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur,
l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là
toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le
bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la
suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.»
Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait
l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait
tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ,
sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre,
s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première
désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce coeur sanglant qui
palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus
loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la
guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard,
calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait
elle-même.
Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été
communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois
par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la
nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus
modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu
effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans
un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf
depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient
Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le
maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi
arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à
craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en
laboura son visage, détruisit sa fatale beauté.
Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore
moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans
l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si
bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains
soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce
tour à tous.
Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure
venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand
besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en
quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils
au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur,
l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui
avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose
incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle
le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite
certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir
la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi!
Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son
fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir
par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et
son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à
eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans
scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait.
L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire
près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa
jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse
et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de
femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple
résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines
arrêtent la mer mieux que les murs de granit.
Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à
son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de
brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe;
peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une
arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais.
[Note 14: Publiée par M. Génin, en tête de la seconde partie des
lettres. Le savant éditeur, qui avait d'abord préféré une autre
interprétation, la modifie sur l'exposé des faits. Il nous écrit que
la nôtre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hésité à
l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis définitif du pénétrant
critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite
sont singulièrement marquées dans les vers pathétiques qu'elle
adresse, pendant la captivité de son frère, à un enfant, sa nièce,
fille du roi, qui venait de mourir à huit ans. (Voir Captivité de
François Ier.)]
Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se
donne pour se mieux garder.
Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour
dire son _imperfection_, son _obéissance_ et sa _servitude_. La prose
n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _dédiant_, dit-elle, tout
ce qu'elle a _de puissance et de volonté_. Elle va (chose plus
dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui.
Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas
demander _expérience pour défaite_ (l'épreuve matérielle de sa défaite
morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à
lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me
défie.»
Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du
sacrifice. Mais il avait brisé ce coeur, y avait jeté une ombre pour
toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même:
l'abandon de la volonté.
La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi.
Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être
délicat et charmant où il avait son bon génie.
«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne.
Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des
faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa
supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la
France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et
subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins
ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans
exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux
monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance.
À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit,
dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime.
Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la
seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené
par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et
partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan,
l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans
notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé
de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en
France.
Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait
réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le
connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la
haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en
prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le
mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le
roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le
roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il.
On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et
rétablit la _trinité_ de famille.
Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient
appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait
et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses
passions de sa mère.
Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux
consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à
son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait
Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande
confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment
perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut
dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert,
assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler
est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)»
Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant
qu'elle _n'a aucun goût_, qu'elle ne peut _commencer à désirer_ (les
choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre
vieille mère_.
Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un
contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille
des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui
allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre
d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première
fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre
seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à
l'heure traduits.
Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux
qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à
l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites.
Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se
remet tout à la Grâce.
CHAPITRE IX
LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15]
[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.)
donnèrent peu ou rien, sauf la minute informe du traité de Bourbon
avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes
les dates et le beau récit de la page 147 nous sont fournis par
Turner, d'après les _Mss_. anglais.--Un fait très-grave et inconnu se
trouve dans une pièce inédite de nos Archives. C'est qu'au moment où
Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand
Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant à mort Charles de
Caesmes, seigneur de Lucé, et ses adhérents, pour rapt et inceste
commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903,
arrêt du 17 mars 1523._]
1521-1524
On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue
et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout
trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers
florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur.
Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les
gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu.
Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les
Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire,
il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue,
Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de
l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps
incertains, furent dès lors fixés sans retour.
Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon,
parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou
décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin,
il y avait trouvé la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine.
Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de
lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient,
il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la
galanterie de la renvoyer sans rançon.
Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis
de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII.
Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François
Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses
origines.
Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout
Gonzague, fort peu Montpensier.
Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les
Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis.
Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de
généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples.
Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant
qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils
gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de
France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare),
ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les
cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une
ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient
alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches
en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs
filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en
France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage,
duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles.
Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de
cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières
s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers
des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver
jusqu'au trône.
Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs
devises. Berri (frère de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne:
_J'ai hâte._ Bourbon: _Espérance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit être
ne peut manquer._
Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans
regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au
cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné
sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens.
Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la
dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis
qu'à sa mort tout reviendrait au roi.
Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que
son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui
échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en
maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait
compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui
annulaient son contrat de mariage.
De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et
contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier,
Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne
de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux
et fatal, qui faillit perdre la France.
Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas
quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession
immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en
février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte
de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le
traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint.
Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura
celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie,
celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des
grands fiefs de France.