La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes?

Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des

générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des

rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots,

paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de

mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un

hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines

vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or.

Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à

contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement

la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui

prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la

France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu

représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.

En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la

guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était

ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le

petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de

l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au

service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois

pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait

sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi.

Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau

lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite

d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se

défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de

Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite

que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du

Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais.

Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main

du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya

François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de

gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le

gibier aux dents.

Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié.

Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans

lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de

Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au

reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient

s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de

madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus

tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des _Communeros_ en son

premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout

contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la

déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils

mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours.

Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521).

L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre

d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui,

voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux,

leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait

croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre

cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec,

éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée

fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la

reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier

Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous

trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le

Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le

serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il

arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna

quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent,

il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive

souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie

par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il

échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se

dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se

réfugier sur le territoire vénitien.

[Note 13: Mis à mort en 1527, à l'époque où l'on rechercha les

traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publié par M. Lalanne en 1854)

croit qu'il n'était pas innocent. Entre autres récits de sa mort, j'en

ai lu un remarquable dans une petite Histoire inédite de François Ier

(de 1615 à 1530), généralement assez judicieuse. _Ms. de la

Bibliothèque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._]

Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit.

L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence

prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à

Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit.

Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était

venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême

et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois

provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une

âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté,

d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être

(au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille

maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil.

Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites

ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une

masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien

en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une

interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux,

songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant

autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la

France aurait quatre armées.

Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques

volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi

lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat.

Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins.

Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec

quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient

pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions

dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout

un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.»

La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous

Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen,

à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la

France. Seckingen était là à contre-coeur, travaillant pour se faire

un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark

l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui

savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient

douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que

Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant

que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La

lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu.

Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire

égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la

Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se

mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard

voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain,

tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant

plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen.

Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces

levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de

l'ennemi.

Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre

bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi

d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du

camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en

pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux.

Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait

qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues

de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à

trente lieues, couvre la capitale.

C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne,

avait fait signer au roi prisonnier.

Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara

lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais

magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables

écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne

daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la

France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne

lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le

Dauphiné, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien

_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dépendance de la

couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que

Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II.

Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de

France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique:

«J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français

porta en patience.

Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre

ami, qu'il résolut, le pauvre homme, _malgré la fièvre qui le minait_,

d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un

dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et

la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité

pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la

France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant,

décisif, d'une invasion anglaise.

Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François

Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une

bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi

d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut

tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait

seule la mère de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en

poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui

n'était pas sujet du roi.

Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en

France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint,

s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez,

le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes.

Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle

curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant

plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se

battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez

heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau

et de Seckingen.

On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré

vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses

guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence

aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes

se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique,

court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants

devant elle pleuvent des murs dans le fossé.

Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il

garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée.

Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un

mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la

question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir.

Le peuple! que sentait le peuple?

Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée

du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne,

l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que

nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un

vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux,

se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres.

La première lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_

(publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de

Martin du Bellay.

En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour

réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé.

En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles

VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_,

pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie.

Remarquable défiance.

En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de

Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins

et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de

cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli

où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer

Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes.

Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte;

ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des

denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des

révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de

soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut

pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus,

en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant

rentiers malgré eux.

Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander,

mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois

et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans

l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit

pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France.

La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas

d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de

combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La

campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le

jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et

là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans,

et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque

poignée de franc-archers.

Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges,

c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée

à la guerre, commençait à s'essayer.

Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes

prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les

enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les

terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi

vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère

plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII.

Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances

des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés,

sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux

partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours

était vers Dieu.

Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à

l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et

Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux

en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole,

comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la

fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines.

La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans

d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers

tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution

religieuse.

Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui

en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de

la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot

de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la

victoire.»

Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul

défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force

est dans sa Grâce.»

Profond élan du coeur du peuple qui, par une heureuse coïncidence,

trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de

Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour

son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu

de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il

se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à

l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent

constitués par la nécessité _defensores civitatum_. Ses prédications

relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans

le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»

Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms

(d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss

défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu

avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de

Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé

l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible,

jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs.

Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et

savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce

qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui

n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut

par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se

rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du

Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel,

franc, net, intrépide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier

sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de

Dieu.

Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait

aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les

premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades,

deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le

tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse

d'Alençon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant

au coeur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit

ans, soeur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de

Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était

réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui

lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse

éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde.

Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé

Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par

métaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps,

fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant

pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle était,

comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète,

charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé,

qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à

la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias

mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide

spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que

cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est

une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien

mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle

opposait aux soupirants.

Elle y eut peu de mérite, ayant au coeur deux passions, qui lui

créèrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'était

l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les

études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition

même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui

reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul

verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la

rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez

comme au feu.»

L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi,

l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la

mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier.

Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est,

je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier.

La véritable effigie (Voir _Trésor de Numismatique_) est le revers

d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie.

C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout

un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents

écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.»

La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu

avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement

quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Traité des Dames_, ou

de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille

trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être

nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et

charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme

l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent

malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère

ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux

mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin.

La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont

elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et

fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule _le

gros garçon qui gâta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle

versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de

charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature

rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le

dernier portrait).

Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est

certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la

figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies.

Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à

gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.»

Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut

pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari,

elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses,

toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en

1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se

préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent

très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué

dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies

qu'on croyait mortelles.

Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste

nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un

peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est

bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais évoquait du ciel pour le

faire descendre dans son livre.

Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle,

délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger

mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme

infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 9 / 26 段