Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines

qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre

d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait

vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de

figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une

amitié douteuse, faire une haine solide et profonde.

L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez,

faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé

d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère

n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches

tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.»

Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans

son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était

celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et

sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre,

non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat.

Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse

Flandre au temps de Philippe le Bon.

Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un

luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût

excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa

cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le

lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un

plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au

milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or.

L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il

crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle

des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V

au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et

il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et

ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le

dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine

d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection

désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu.

Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses

demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était

une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix années d'Henri, de

dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans

l'étourdissement du _sport_, la vie à cheval, taciturne et bruyante

pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il

grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé

sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.

Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français

rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils

sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout

prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce

fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous

héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies,

pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux,

surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait

pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se

relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué

de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut

éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une

espèce d'armée de quelque mille chevaux.

Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de

rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français

même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit

ces efforts. Ces juges étaient les dames.

Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote

et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté

anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France,

fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours

enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages

amours.

Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes.

Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la

maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de

Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les

clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis

deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le

royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante.

Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point

résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences

bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses

beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.

La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère,

commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de

Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et

sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour.

Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de

connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine

sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de

Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade

qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus.

L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour,

s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui

le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le

poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle

le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon.

Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait

guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il

visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi

salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait

justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis

XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse,

spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement,

mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.»

Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.

Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce

pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous

les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots:

«_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'inférieur).»

Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique.

Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle

n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de

chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet,

hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport,

ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du

connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il

le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en

devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux

escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua

une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le

soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête

d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse,

serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché;

mais de celui-ci, il ne fit que rire.

Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent

volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en

présence sous l'oeil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de

Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre

parti.

L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520.

François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes

arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une

petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux

petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois

descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée

royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant

venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée

d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même.

Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.

L'oeil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui

portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel

sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.»

Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais

offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri

VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité

d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa

galamment, disant: «Ceci est un mensonge.»

Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée:

neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de

drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères,

en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames

et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un

incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air

pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais

d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux,

recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.

Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que

sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que

c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il

lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua

plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade.

Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit.

Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires

d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient

pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait

plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape

espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux

cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes

prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort.» François Ier va son chemin,

frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous

avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme

et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte

par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet

de chambre,» et veut lui chauffer la chemise.

Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de

diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters

des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle

toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les

deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment

politique conformes à leurs grands intérêts.

Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait

l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un

commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande

politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur

roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme

Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la

sécularisation ecclésiastique.

L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.

Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité.

L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey,

Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il

fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France

suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au

pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la

grande voie financière et religieuse de la réformation.

L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de

l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à

1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les

deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis

XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour

d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et

la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et

demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la

plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui

faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle,

gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes?

Cela me paraît improbable.

[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment à attribuer les grands

effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse

spontanéité des commencements de l'Église d'Angleterre, que M. Merle

d'Aubigné a mis dans une si belle lumière d'après les contemporains.

Il faudrait cependant ignorer l'énorme influence de la Couronne sous

les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut décupler

la force du mouvement commencé. Peu le suivirent dans sa doctrine,

tous dans sa séparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je

n'hésite pas, plus loin, à l'appeler un roi _protestant_. La série des

portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse à étudier. Tout le

monde connaît celui d'Holbein. Nos Archives en possèdent un

très-soigné et très-bon en tête du traité de 1546. Il est placé assez

bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indécentes. Le

sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand

(armoire de fer). _Trésor des Chartes, J. 661 pièce 23._]

J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de

compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci,

c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»

Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de

haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine

française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était

jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir

Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en

Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans

par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt

n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude,

femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle

passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui

dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude

était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée,

délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit.

Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que

cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à

lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus

charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que

son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de

défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au

col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des

dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils

concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.

Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son

autre portrait, sa fille.

Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à

comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes

effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on

est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne

Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible,

mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et

mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races

nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.

Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre,

montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les

pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la

fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une

idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le

mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire

ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve

parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui

attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit

monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le

dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.

Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors

dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la

gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans

l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter

d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur

admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son coeur est

inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux.

Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de

ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne

dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise

pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais

comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui

révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le

salut de l'Europe.

Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le

vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le

roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent

détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était

très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses

fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau

des _beaux_ d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement

que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient,

ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la

rigueur, au risque de les faire éclater.

Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce,

ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans

l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil

l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les

Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance,

faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu

_devant les dames_ (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il

y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit

François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se

croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait

un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point

politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en

dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son

homme par terre.

Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences.

Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette

sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent,

prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa

revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune.

Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien,

on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit

à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois

qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait

prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les

avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui

permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans

bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse

ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine

de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits

sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant

le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce

devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être

plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en

noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre

juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré

de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à

créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai

roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave,

qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des

deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par

l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un

monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur

créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher

protecteur, son bon père, le légat anglais?

Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître,

mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle

d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et

malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une

longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup,

pourrait donner un coup mortel.

CHAPITRE VIII

LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE

1521-1522

Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec

effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur

un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine

devise galante tirée, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office

des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes

cette pierre _pour la délivrance_? Il avait joué le prisonnier,

s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du

roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé

les siens; à ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit

durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.»

L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces

présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France.

Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de

l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets

de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu;

le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un

Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de

Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II.

L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux

cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs

et de douleurs.»

La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se

développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier

jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et

l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs

fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure

qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus

gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un

travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant

pillage.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 8 / 26 段