l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur,
dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation
de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque,
elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a
l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en
son sein le coeur d'un Dieu.
Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit
l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de
sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: _L'homme
n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._
Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la
soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut
couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas
cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de
concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile,
licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à
la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment
qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles
coururent en un mois jusqu'à Jérusalem.
Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à
l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à
rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses
propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une
verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait
parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation
loyale et des entrailles mêmes du peuple.
L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de
l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet
d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les
premiers.
«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de
bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.»
À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une
vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire
demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux
rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la
voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même,
s'il le fallait, pour aller à Dieu.»
On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement
cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort,
que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les
princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien,
fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être
pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier
pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les
prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.»
L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille
électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à
soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de
tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître
par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences,
l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique.
Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit
écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler
la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans
soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un
Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été
suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture
«sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et
décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par
menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant:
«Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les
princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où
veux-tu rester?--Sous le ciel,» répondit Luther.
[Note 11: Léon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la
Sorbonne, dans sa _Déterminatio_, condamnent spécialement cette
hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le
Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique
hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère
contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se
dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus
grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les
blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans
l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de
l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que
remonte la tradition de la tolérance.]
Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur,
lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en
échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il
eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de
tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux
système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès
lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de
Voltaire. Autre était la scène du monde.
Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il
n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais
pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de
Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire,
craignit moins de protéger Luther (janvier 1519).
Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa
_Captivité de Babylone_, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du
pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de
condamnation.
Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence,
mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les
foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des
indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de
Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà
l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant
reproché! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le
progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de
s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle
divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait
les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se
rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et soeur de l'antiquité, de
laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, _ce moine_... Léon X
avait dit: «Ce sont disputes de _moines_.» Et c'est aussi le point de
vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que
la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes
amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut
consumimini invicem.)»
Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à
lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours
(Misaulus)_. Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie.
C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son
imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur,
un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée.
Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges
Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms,
tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés
Charles-Quint.
Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où
l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer
protecteur, vint seul, porté sur le coeur et dans les bras de
l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis,
voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai,
dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.»
Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des
Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si
cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple
s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de
l'Empereur.
La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à
Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la
fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en
route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose
fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main
amie ou ennemie.
Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu
et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir
si mal gardé son apôtre.
Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux
pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il
réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes
allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui
remplissaient très-bien les jours.
On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le
grand, l'héroïque Luther. Il écrivait _de son Pathmos, de la région
des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_.
Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es
tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en
m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et
contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je
hais la dureté de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes «_pour
pleurer mon peuple égorgé_.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps
misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!»
Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à
l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender:
«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à
recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le
misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit _de sa propre main_
une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette
réprimande fraternelle.»
Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur
du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le
connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre
pour la nature:
«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La
chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes
innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit
lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le
prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la
chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.»
Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la
violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant
les images et criant contre Luther:
«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne
teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.»
Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la
Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand.
Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai
sceau de sa loyauté.
Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et
sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera
prêtre (savoir le secret de la femme).
Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit.
Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille
s'en dépouiller?
Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance!
Ce jour-là, tu es le vainqueur.
* * * * *
Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la
Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux
(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les
peuples.
Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait,
aujourd'hui, non demain, une révolution.
Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son
Wittemberg.
Tout était changé.
La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su
que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la
terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour
le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle.
Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.--Mais ce n'était rien
encore.
Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par
l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des
couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide,
cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles
n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou
docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ
trente-six ans.
Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée
que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai,
étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et
terribles, comme la foudre rit au haut des cieux.
Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple
et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un
bon et loyal forgeron de Dieu.
De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et
très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient
faim.»
Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain
pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à
l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres
vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs
parents.
C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses,
qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses
du jeune apôtre.
Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y
mange son dernier sou, et celui de ses amis.
J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande
pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose
à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les
pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth
ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit.
CHAPITRE VII
LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR
1520
Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa
résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut
encouragée. D'elle-même, elle était née partout.
Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et
de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique.
En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près
de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en
arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas
de revenir aux anciens jours.
On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le
rappellera.
De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du
vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il
commença un nouveau monde.
Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop
naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans
(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption
désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait
que le chaos.
Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des
éléments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne
venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le
retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire.
Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas
encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en
disant: «J'attends tout de toi.»
En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était
mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous
Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception
fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce
roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages,
lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le
brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités,
l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent
violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on
appelle la Réformation.
Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée
du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.
La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes
souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables,
effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles.
Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de
Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.
Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine
influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur
Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de
la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est
chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître
la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain
tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits
subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action
sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la
nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où
ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du
Nord.
L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de
Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur
(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et
l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non
si ferme de Luther.
Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut
l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire
des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à
souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.
Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux.
Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée
sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par
Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin,
jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol
et le roi de l'Inquisition.
Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout
oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans
la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et
comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes,
marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).
François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du
temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en
France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au
beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya
pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là,
il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.
On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des
conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier
Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les
raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix
_sont les sept péchés capitaux_. Ce qui étonne davantage, c'est que
l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins
passionnée. C'est même elle qui enfonce au coeur du jeune homme le
trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français
auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres,
charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France
espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que
le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.
Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était
très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille,
qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis.
Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des
deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement
disputée entre les Foix et les Albret.
Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre,
regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief
d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine
Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne.
Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée,
orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France
reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un
fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean
sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France,
sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué _pour
cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de
mort pour le donataire!
Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain
des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et
Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé.
François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie,
plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner.
L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait
l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement
Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine,
antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute
la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa
partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à
décourager les industries flamandes au profit des naissantes
industries d'Angleterre.
Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente
très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en
l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et
d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller
contre la pente populaire.
La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François
Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre
dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets
tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à
lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour
de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois,
Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de
sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en
avait tant! Le coeur du bon prélat était tout aux choses spirituelles,
à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui
amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que
Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé
d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à
merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de
près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux.
Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait
d'abord le roi de France.