Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez

de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à

tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera

dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise

dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés.

L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante

où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même,

il l'a peinte, et son faible chant à voix basse.

La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file,

quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _théologie

allemande_. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux

enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette

consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther.

Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant étouffé, à voix

basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.

Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques

et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un

chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie.

Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être

joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine?

Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le

courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la

«plus extrême misère.»

Il eut pitié du peuple.

Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses

rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une

éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter

à des fripons le rachat de l'enfer.

Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le

vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout

t'est pardonné!»

La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes

à la main, répondit: «_La pitié_ qui était au royaume de France,»

Luther eût répondu: «_La pitié_ qui était au royaume de Dieu.»

Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent

reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la

force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque _joie_.

Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il

faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare

même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_.

La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques,

est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._

Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi,

langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas

même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard.

Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités

suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent

tristes et inquiets.

Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en

ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut

_la Joie_ et le rire héroïque.

Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand

don au complet.

La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner,

celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf

orgueil dans Linné, dans Keppler.

La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique,

d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa

Jéricho.

La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience,

serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand

Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit

l'_Hymne à la Joie_.

Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur,

celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer.

Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée,

hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de

fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean

Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où,

tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans

les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de

Dieu.

[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de

Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces

années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je

l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes _Mémoires de Luther_, qui

donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation

trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple

n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon

hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans

rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle

de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.]

Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci.

La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines,

qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux

qu'apporte et remporte le vent.

La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit

de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le

calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est

fausse, alors cette maison tombera.

La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la

_Joie_.

Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre

âge en sa _via sacra_, reconnaissons et bénissons le point de départ,

vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte

main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du

voyage.

Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et

le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait

tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et

le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action.

Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui

est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur

les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de

la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise

de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»

Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de

place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth.

Tout le monde le suivait.

Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par

toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.»

Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même.

L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit

à chanter.

La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du

sang, chante aussi comme l'Allemagne.

Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le

chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres

joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein

d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit,

appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre;

saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses

blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête

et n'est plus qu'un portier.

Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance.

Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que

son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_.

«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres

compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem

propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les

rois ont _chanté_...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai

reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach,

dans ma chère ville.»

CHAPITRE VI

--SUITE--

LUTHER

1517-1523

Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: _la

famille_.

C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut

jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la

vie, le fond du fond de l'existence.

Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles

ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté

moral:

Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant

effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a

transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la

musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la

partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée

des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre,

d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand

concert des nations.

Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la

vérité.

Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par

un célibataire, et la famille à trois.

De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la

fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous

pouvons être demain.

Ainsi le mot de la _Renaissance_: «Revenez à la nature,» s'est

accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et

le salut surnaturel.

Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau.

Son coeur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux

chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et

de la Renaissance.

Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son

Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du

grand musicien.

Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la

langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses

de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son

récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses

au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds,

intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de

Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la

trombe de Luther.

De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute

cette superbe tempête, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent

choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et

qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther.

Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et

naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la

reconstruction du foyer.

Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie

dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et

désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade,

se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux.

La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la

France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne

comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays,

est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte

aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans

cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez

soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et

l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples

ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État.

Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le

protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé

la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la

famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle.

Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais

l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le

divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix,

nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le

hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide,

faible et seul, un _individu_[10].

[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes

qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le

protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh!

pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le

soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez

cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse

réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même

coeur! Leur profonde unité imprime au coeur de l'enfant une autre

Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère

surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la

tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique

donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère

et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce

puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts,

loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne

sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume

qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses?

Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La

simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses

elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la

lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père

et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.]

La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation

souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille

dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple.

Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met

dans les mains un livre, au lieu d'un homme.

«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther?

Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.»

_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul

est une grande révolution.

Lire un livre _imprimé_! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes

à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des

yeux... C'est la révolution de la lumière.

_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc

propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit

libre.

De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité

primitive, s'en remet à la liberté.

Coeur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre

est celui-ci: c'est _la révolution de loyauté_.

Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme,

de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne

vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la

langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin.

Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie

de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de

l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III

et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend

rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux

timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient

au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il

frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il

n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un

impitoyable abatis.

Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit

devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement

comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut

un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il

y eut cet homme fort, «au coeur rouge,» pour dire comme la vieille

Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas.

Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le

couvent, trois degrés du suicide.

Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la

bassesse et de la peur.

C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther

l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un

jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le

paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,»

et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et

n'osèrent jamais revenir.

Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de

l'Allemagne.

Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami

par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils

auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre.

Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et

toucher sans cesse ce qu'on doit éviter.

Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique

d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon

jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine,

l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des

ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses

tentations.

Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de

bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les

coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des

plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant.

Seulement des chaleurs subites à la tête et au coeur, de superbes

colères. Mais le meilleur homme du monde.

Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite

d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq

cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur

reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire.

Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter

tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la

Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y

portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il

dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien

moins des livres, que je n'y mets moi-même.»

La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui

faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome

les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la

doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui

sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mêmes de

l'homme.

Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie,

confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient

elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un _libre arbitre_

théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences,

c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise

de la grande boutique.

Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude:

l'équivoque du mot _oeuvres_. «L'homme est-il sauvé par les _oeuvres_?

Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui,

disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges

brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout,

l'indulgence de Rome et l'argent.

Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot _oeuvres_, l'argent et la

philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme

Zénon.

Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui

parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther

dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.»

Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour

populaire:

«Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent

dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule

nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort

pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver

tous les péchés de la terre?»

Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'était

réduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles

recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de piété et de vertu.

Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et

prescrive les oeuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de

lui-même, et il les ferait malgré vous.

Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de

l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant

sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré

qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri,

légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels...

Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je

ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme

au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable

de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa

proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense

éclat de rire.

Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin

Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre

Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._

Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le

monde (_Herr omnes_).» Ce Monseigneur est dans Luther.

Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était

très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul:

«Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu,

délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les

mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne.

C'était la propre et originale _théologie allemande_, comme elle

existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la

trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk,

condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en

Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout

d'abord luthérien.

L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est

tout; toute la force de l'homme est en lui.»

La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de

l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Théologie de Gerson,

n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres

monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent

à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin

d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est

l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche

argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le

monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met

sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi

tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!»

Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne

trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais

pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire

romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est

plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le

temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire

à Dieu.

Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui

en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante

et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et

frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas

apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras,

peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets

esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours

éveillé.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 6 / 26 段