de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa
main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de
l'Europe.
[Note 6: L'unité de cette histoire, la nécessité d'en suivre le
fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un
cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du héros de l'Europe, qui
finit, s'éclipse du moins au XVIe siècle. Je parle du peuple hongrois.
Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?...
Notre Degérando est mort! irréparable perte!... Le savant Téléki vient
de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur.
Et cependant d'infâmes et menteuses compilations paraissent,
fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent répondre. S'ils
parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur
un Français plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec éclat
dans ces études (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs
à ce peuple entre tous héroïque, qui, de ses actes, de ses
souffrances, de sa grande voix forte, nous relève et nous fait plus
grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance
n'est que la manifestation d'un haut état moral. Dans tout ce qu'ils
font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._
Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et
simplement sublime. Un paysan vient s'engager: «Jusqu'à
quand?--_Jusqu'à la victoire._»--Un enfant se présente aussi pour être
soldat: «Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._» Ce
qui étonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les
journaux ignorants dire, répéter que la révolution hongroise fut
aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entière
est une aristocratie de vaillance et de dignité. Il y a là cinq
millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le
premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables,
guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirés, surtout dans l'oeuvre de
leur premier poète, Petoefi, le boucher de Pest.]
CHAPITRE V
RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE
1516-1519
Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si
énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient
d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération
de banque et de diplomatie.
«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les
vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la
guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents
ans de guerre (1515-1715).
Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté,
qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée
d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande
Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette
froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel
_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie.
Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la
catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit
sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.
La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons
turcs, en protégeant ses assassins.
L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est
furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se
voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en
détruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand même, et mourra le
chapeau à la main devant la dynastie flamande.
Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol,
ont à peine conscience de leur destinée.
La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à
nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est
devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis
européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine
adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est
la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les
moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie,
l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de
besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles,
beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du
paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de
l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la
langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai,
pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des
planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un
soulier le _canon_ compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera
dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle.
Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants,
toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au
vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une
porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de
leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme
allemande vient bien vite écouter.
Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et
le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse
admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres
principicules, _de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment
gracieux et clément Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour
qui daigne les manger jusqu'aux os.
Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave,
l'Allemand le valet.»
Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée.
Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands
d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les
écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate.
Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les
princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue,
déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait
avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure
des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus
sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même
semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants;
Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et
flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces
équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile
chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience
dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence
du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème?
Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent
lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et
regarda le ciel.
Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant
figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._
Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait
de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait
l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le
grand ouvrier Albert Dürer.
Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour
apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la
patrie), sans consolation intérieure: _Melancolia._
Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre,
insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans
les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais
les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore
plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire
son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte
laborieuse: _Melancolia._
Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un
effort stoïcien, faisant appel au _moi_, sans appui du passé, il grava
d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science
et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants
calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les
puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie,
le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y
manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les
travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus
là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait
rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est
le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle
frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un
flambeau pour le monde.
L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant
qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de
Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les
deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie
de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou,
dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable,
de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément
noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es
triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était
la joie!
«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du
fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal
équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera
pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier,
harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle
semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte,
elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai
failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et
mon éternelle ignorance.»
C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste
monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de
la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la
lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce
qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans
consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses
instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras,
obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos
puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son
laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment,
s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il?
Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour
grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa
pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les
étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des
ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien
entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie
tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines
enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit,
il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.
De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble
effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté
d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force.
Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce
pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui!
Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront
toujours à ses épaules.
Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne
promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais
l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises
heures.
Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée,
ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit
amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui
vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le
jour, et le mot: _Melancolia._
D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à
lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi,
paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action?
Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue,
un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille
lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même.
Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde,
la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née.
Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et
plus qu'ils ne voudront[7].
[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les
chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait
parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes
muettes et sombres de silence, les autres, au contraire,
resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors
universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les
combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là,
tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.»
Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix
par des hymnes à la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc.» Voilà les
passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et
catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume.
Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des
beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson
gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de
moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices.
L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines,
négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la
sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les
articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La
nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en
haine de la nature.
Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme
reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par
l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre
Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de
larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un
certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs,
l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément _Dies iræ_.
(Coussemaker, 94, 115.)
Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun
chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui
resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple.
Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France,
opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux.
Tout cela, au reste, est purement _mélodique_. Le Moyen âge connut-il
le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparaît
certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut
de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit
le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des
sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on
passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort
compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût,
ni sentiment, ni inspiration musicale.
Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les
admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que
la plupart furent dignes de figurer aux _Fêtes de l'âne_. Les chants
d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent
tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille
assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et
Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p.
18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà
faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble,
il déchire l'oreille.» (Fétis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p.
322.)
On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite
qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des
princes du XVe siècle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_,
sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille
ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et
musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de
Vénus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes
amours_. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution
matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient
noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges,
si l'on parlait de sang, et autres pauvretés.
Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari
augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du très-fameux Josquin
des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage.
Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le
concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la
musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable
Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire
école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_,
1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne _Revue de
Paris_), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.]
En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont
désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations.
Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au
premier chant de Luther.
C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous,
protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur
de Rome et le maître de Palestrina.
Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau
humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans
un prétendu unisson, chaos de dissonances.
Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont
l'_introït_ était un appel à Vénus, et dont le _Te Deum_ rendait grâce
à l'Amour.
Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant
de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les
larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et
d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point
d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur
d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas.
N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.
Mon coeur chanta, et j'étais relevé.
Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du
coeur.
Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:
«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui
ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du
silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse
son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.»
«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de
Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à
partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans
cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant.
Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué
au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts
d'imitation.
Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la
fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le
peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce
Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait:
«Ceci n'est pas mon rêve encore.»
Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement
continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il
est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas
d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se
reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.
Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.
Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide
habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle
pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique
et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa
poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de
fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort _un rhythme_;
sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence _un chant
rhythmique_.
À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas
un chant d'église. C'est le chant de cet homme, _à lui_, sorti de sa
douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de
soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus
d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre
ou d'Italie.
«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais
c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien
pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme
avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans.
Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.
Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a
garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier
des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui
briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier
où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble
carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au
contraire, lui sonne aux oreilles:
«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»
Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il
entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de
nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre
l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de _lolo_, à
bercer les enfants[8]!
[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De
Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen,
lollen, lallen_, chanter à voix basse; en allemand moderne, _lallen_,
balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_,
endormir.]
Voilà le nom trouvé. Le _lollard_, est ce pauvre imbécile au chant de
vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant
être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.
Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus
d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre
aux caves ce petit chant qui fait pleurer.
Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une
chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses
dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des
cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante,
pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais
tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.»