celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancés
qu'on n'a dit. Les Mexicains étaient arrivés à connaître, à peu de
chose près, la grandeur de l'année. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne,
I, 370_) explique, avec une grande modération qui frappe d'autant
plus, cette horrible destruction, cette chute à la barbarie. Le
peuple, sous les missionnaires, retomba partout à l'ignorance, dans
une espèce d'enfance et d'imbécillité que n'ont nullement les
Américains restés indépendants et, comme on dit, sauvages, hors de
l'abrutissement des missions.]
Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus
cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font
l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les
maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les
marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.
Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux
menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des
indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence
principale, que consultaient les électeurs.
Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais
la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise
en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait
crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul
bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une
lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de
magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant
de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait
marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La
croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous
faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré
mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et
l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le
troupeau!
Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain
Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, représenté par
son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement
aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop
connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un
Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement
édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la
rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel
acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise,
pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà
celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que
ne fera-t-elle pas?»
Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas,
n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits,
ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il
voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait
froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au
fond du coffre.»
Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il
s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de
Notre-Seigneur!»
«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé
que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de
saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à
la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées.
«Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du
fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de
la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!»
Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un
débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des
adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait
que six ducats.
C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de
l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La
bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort
des écus, des ducats.
On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le
drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète,
prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des
chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait
grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par
la voie du cimeterre.
Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la
Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs,
couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la
vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en
bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime
champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux
morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que
ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait
deux Hongries.
Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant
l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des
combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le
seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de
l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se
mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en
1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les
armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres,
lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était
un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en
trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans
enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire.
Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore
l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la soeur de l'enfant
comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de
la couronne élective de Hongrie.
Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur
béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion,
passât ainsi de voleur en voleur!
Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston
de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes
ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.
Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie,
l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit
Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et
donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne
en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution.
L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur
captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois
lié du fil de l'araignée.
La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les
attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien
qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses
richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du
temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en
attendant_, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de
la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique
pouvait tout empêcher.
Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on,
ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant
l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce
que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une
sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la
transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire?
Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus
tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de
Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une
France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse
réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.
Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de
Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes,
le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux
ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en
Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa
tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses.
Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au
secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens,
circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la
caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à
Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète
suisse, lui écrit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que
vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.)
Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du
succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et
ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en
passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres
et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par
Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés
d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection
entre ceux-ci et les Allemands.
L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien
maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un
an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il
prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les
sommes qu'il tirait d'ailleurs.
Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1º Les
Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers,
_n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prêtèrent
que par son intermédiaire; 2º Fugger _reçut en garantie les billets
des villes d'Anvers et de Malines_, payées elles-mêmes sur les péages
de Zélande; 3º Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle
défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure
inouïe, de faire _défendre aux gens d'Anvers de faire le change en
Allemagne pour qui que ce fût_. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune
ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers,
qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le
tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de
se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée.
Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en
grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et
lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui
avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul
crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et
l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet.
Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible
qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui
traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être
partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on
disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur
contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui
allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les
dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti
évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura,
contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de
Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le
conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les
ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées
par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune
roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher
son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer
l'_obéissance de l'Empire_ et acquérir grant gloire _sur les ennemis
de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).»
Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était
de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné,
Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de
Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les
autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le
plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient
sur lui.
Nulle scène, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me
paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus
habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat
affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur.
Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de
fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et
l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on
ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas
seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà
les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du
papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer
jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!»
À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son
coeur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte
qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le
voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un
misérable.
Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il
est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne
fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant,
par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.
--Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous
punira!»
Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire,
dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.»
Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet,
l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt
mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente
en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé
d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.--«Mais vous n'y
regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg
et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le
sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.»
Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des
tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts,
y tient essentiellement.
Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour
oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel
Empereur lui obtiendrait la position de légat _à latere_ nommant à
tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.
Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille
florins avec une soeur de Charles-Quint.
Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.
Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite
d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La
Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et
suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les
plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie
de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens.
D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires
s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna,
et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons:
Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir;
qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à
Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se
faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale,
il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à
l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les
armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc.,
etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les
assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent
croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial
qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette
négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de
désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables,
comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne
puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer
ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme
seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)»
Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre
la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils
crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on
laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux
Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René
fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à
Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection
du Français.
Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la
haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer
d'une épée. Cette épée fut Seckingen.
Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait
pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne
sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de
l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se
faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien
se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de
torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un
duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de
l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était
sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami
d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa
vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse
n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié.
Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami
naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le
premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque
de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui
promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de
chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi
d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite
acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros
du vieux temps, se laissait volontiers conduire.
Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la
France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait
soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten
sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria
partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les
Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée,
où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on
la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra
comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et
comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le
sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc.,
regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux
Flamands pour peser sur l'élection.
Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières
républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la
démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui
allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des
prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres
régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même!
Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti
flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de
coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour
le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans
une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une
embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût
coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui.
Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit
la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir
peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour
lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait
parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à
Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de
Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves
qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable
Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne.
François Ier, _in extremis_, perdant de ses espérances, fit dire à ses
ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien.
L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même,
et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son
indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il
semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour
son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se
résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend
d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en
prend sa part.
La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut
l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa
déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait
périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si
peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui
ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de
soldat.
Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la
route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont
bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en
Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire
le roi. Tout fut oublié.
Les résultats étaient fort sérieux.
Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la
moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer;
toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet
effort absurde d'assimilation impossible.
On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur
l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.
Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût
ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de
faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler
le vaillant portier du monde chrétien.