scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu
l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui
fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même
et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire
aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait
dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler.
À tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur
cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et
sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile
chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des
faibles, dont on appelait le château l'_Hôtellerie de la Justice_.
CHAPITRE III
LA BANQUE--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES
1516-1519
On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le
trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai
à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]»
[Note 3: Ces quarante pages, entièrement neuves, sont sorties des
documents publiés par M. Le Glay, _Négociations entre la France et
l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue
financière. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publié sur
l'élection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumière le côté
politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de
l'argent, que j'ai mise en première ligne.]
Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui
d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la
banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments
décisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier.
Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des
Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par
l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque
italienne.
Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent
allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne
impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part,
seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de
la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs
commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses
affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et
Luther.
Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans
tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite
d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux
Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II,
1845.)
Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se
deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre
maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait
envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en
mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les
Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en
prenant une royauté, en se faisant reine de Corse.
Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans
l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_,
traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni
vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces
bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut
être aimé ainsi.
Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un
degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans
les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en
usure.
On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle,
impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint
plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage,
non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide
garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui
lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de
l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte
que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines
anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à
elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle
Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes,
à tous, pour les affaires de Charles-Quint.
Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain.
C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers
et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient
aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers
d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans
l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs
commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout.
La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur
le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les
peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai,
l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans
un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans
doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde;
visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement
éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant.
Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec
baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout
et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les
coeurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare
incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un
homme en bête.
Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les
commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les
grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de
bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du
berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête
(poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement
est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours
bon.» (_Lucri bonus odor._)
Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord
caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des
banquiers allemands.
Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort
avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon
X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune,
relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans,
François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix.
Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le
petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que
fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.
Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des moeurs, Henri
VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement
et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par
le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par
les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons.
Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime,
dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait
épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais
l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner
beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au
roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.
Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux
expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent
refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri
VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de
l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas,
faute d'argent.
La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse
cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage
pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en
forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor.
Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour
quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les
pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment
joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa
mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On
revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le
soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était
parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques
serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à
dix lieues de là.
[Note 4: La difficulté que les ambassadeurs avaient à le joindre
est frappante dans les _Négociations_ (édit. Leglay), et le gaspillage
infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_
que possèdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux détail:
«Tant pour le sucre de bouche à l'apoticaire du roy.» etc.]
Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble,
être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le
contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui
cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le
lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le
donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois
camarades.
Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape.
Sous ce nom grave et _léonin_, Jean de Médicis était un rieur, un
farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français.
Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en
marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de
contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait
toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On
connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi),
conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires
salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église,
le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer
devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pièces fort crues,
très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain.
Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme
une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa
comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes,
non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans
à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette
figure tragique ne lui portât malheur.
Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les
cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu
étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal
Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce
que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour,
faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine
élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente
chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut,
le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les
Fugger) la grande affaire des indulgences.
Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à
Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant
lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce
Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au
roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés,
quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile,
pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout,
la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les
parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les
clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande
mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le
roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui
gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre
la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce
qu'était un roi gentilhomme.
Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et
dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.
La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en
Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent
maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places
et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit
ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et
sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient
garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir
ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie
étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux
ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade,
gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en
apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement:
«Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a
pas trouvé!»
Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil
or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de
Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès,
ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de
l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie.
Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de
quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy
celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi
celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard
de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.
Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne
pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée
de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était
pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une
grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage.
Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune
homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement
peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de
Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le
saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras
d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur
la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle
«froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et
pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et
de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la
guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et
sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en
frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais
pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le
grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près
d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément
puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par
l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire
seulement, mais bien le gardera.
Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!
«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout.
Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme
d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529,
devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas
amener de l'artillerie de siége.
Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle
infanterie européenne ne tint devant les janissaires.
Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée
de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le
lansquenet allemand.
Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un
capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il
n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux
rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan.
Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait
digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le
croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un
jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands
ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas
grand bien.»
Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop;
ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr.
II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son
péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une
trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.
Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II,
gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre,
non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France.
Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose
infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit.
Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il
avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.
Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses
victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés
seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo
disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, _nul
plus humain_.» Les bras en tombent.
Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une
puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien
que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il
était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours
froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au
sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part,
d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible
spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui
ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation
(chrétiens, persans, etc.).
Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait
rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de
prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et
effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes
en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de
sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans
tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète
Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de
l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux
chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement
interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions
d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir
trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet
II avait promis la vie aux Grecs.
Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait
rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas
méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre
tiers?»
On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce
qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur
les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la
Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par
les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie,
l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se
montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne,
sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la
Méditerranée, l'Espagne et l'Italie.
Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit.
Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné
comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait
qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de
se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de
l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn,
lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant
l'autre sur son coeur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à
Constantinople, ou je serai mort.»
Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de
fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus
riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne
voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita
longue vie.
C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il
avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint.
Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes,
auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max
dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des
Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de
courtage.
CHAPITRE IV
--SUITE--
LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'ÉLECTION
1516-1519
Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps
dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense
extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour
propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui,
par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient:
bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion.
Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de
l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les
dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur
successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils
mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus;
pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où
l'on est bien, c'est la patrie.»
Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne!
cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la
rapacité financière de férocité fanatique!
C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à
Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on
chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre,
heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement
en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges
montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes
noires.
C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des
franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui
révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le
nègre par-dessus l'indien.
Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux
au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands
les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos
Indiens.»