pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et
l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a
changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la
moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien
que l'Occident, et l'humanité identique.
L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental,
dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le
bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde.
Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il
leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre
l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile
admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui
domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur
l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des
sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation
enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale;
Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes
les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est
l'hébreu.
CHAPITRE II
LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2]
[Note 2: La source principale où j'ai puisé constamment est la
belle édition de M. Münch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de
renseignements, d'éclaircissements historiques et biographiques, qui
éclairent singulièrement cette époque. M. Zeller a donné une courte,
mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop
généralement qu'Hutten ne fut que le pamphlétaire des disputes
éphémères du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il
est plein d'à-propos comme athlète permanent de la Révolution. Tel
cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera à jamais: celui-ci, par
exemple, dans sa lettre à l'électeur de Saxe: «Qui veut mourir avec
Hutten pour la liberté de l'Allemagne?» La parfaite douceur de ce
grand homme paraît à plus d'un trait. Il voit pour résultat de la
Révolution «l'union de tous les peuples, la paix, la fraternité
universelles; plus de haine, même pour les Turcs.» _Hutteni Opera,
III, 603._]
1512-1516
L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la
devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de
l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles
des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie
forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est
encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort?
Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le
reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une
aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore.
En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans
vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande
querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les
prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages
émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses,
l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la
France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action
solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande
polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de
légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de
Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris,
savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége
de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre
d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement
qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus
puissante.
Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois
contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie
et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les
non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en
Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans
durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des
campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le
Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il?
Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer,
user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne
refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des
anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque
jour.
Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution
allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les
dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle
acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait
celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer
Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait
lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire,
c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les
Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté.
La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers,
étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de
l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois
d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et
de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le
Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des
sorcières_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur
faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient
devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le
grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le
doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains
hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine,
ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges,
portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la
violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans
la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas
quêter en vain.
Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand
corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de
l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge
de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme
pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand
Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser
répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main
puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner
l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui
cria qu'il allait beaucoup trop loin.
Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de
leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin.
Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus
Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante
flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit
honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les
sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils
n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent,
et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils
brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur.
Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était
se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu
plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière,
de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au
pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique,
l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si
puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin.
Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des
chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort
sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs,
jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les
tonsurés.
N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement
du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles
chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils
en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils
humaient les émanations.
C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une,
timidement et à petit bruit, les _Epistolæ obscurorum virorum_, drame
excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents
et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du
peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les
origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre
des _Epistolæ_, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené
ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus,
mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il
aimait mieux le subir que l'écouter.
Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune
âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme
et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler,
marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père,
maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs
idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas
trop leurs chutes, les nudités _de leur Adam_, les mauvais tours que
sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la
confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des
propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de
boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et
ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques
amours.
Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement,
sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne
parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_
latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin
scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple.
Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou
de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de
cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément),
ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au
plafond un oeil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent
en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un
rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle
tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance
son vol, et reste à terre.
Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art
habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même
qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait
pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable
industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint,
donné et livré à tous dans ce surprenant portrait.
Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la
patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute
formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant,
ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de
flagellation éternelle.
Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples
prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses,
naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le
fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en
achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux
fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à
ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les
Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et
d'un brevet contre la contrefaçon.
«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: _Lettres
des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilité, dit un docteur de
Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et
_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en
cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur
qu'aux _ténèbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_
(Obscuris vera involvens).»
Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici
dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti
des ténèbres et celui de la lumière. Les _Obscuri viri_ sont les
hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des
limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité,
et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui
voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour.
Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a
trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich
Hutten est en effet le principal auteur des _Epistolæ_, le vainqueur
des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition
allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer.
En 1513, avant la publication des _Epistolæ_, la simple robe de drap
blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en
riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se
demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé
si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme,
empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait
paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les
oiseaux.
C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus
grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha
du glaive de la matière et des sots.
La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans
toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la
Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la
critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les
Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre
Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de
l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes,
Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave
Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et
l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant
Luther, enseigne le luthéranisme.
Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent
pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le
libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du
sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine.
Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes,
voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les
légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser
la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants.
Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et
l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre
de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le
nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du
laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille
du savant Peutinger, conseiller de Maximilien.
Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une
guerre, un combat.
Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme
de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement
qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant
Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur,
ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et
pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible
orage, elle ne respire que douceur et bonté.»
«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du
vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!»
L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé
son vrai nom: L'_Éveilleur_ du genre humain.
Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante
en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube,
il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans
les ténèbres d'un perçant regard de désir.
Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il
chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il
chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du
Droit et de la Révolution.
Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa
mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin
généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques.
Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa
réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse
toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre
société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point
dans la bible juive.
Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les
misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est
l'étudiant, de la naissance à la mort.
Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui
séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide
que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre.
Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se
met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim
et de la misère. Le voilà étudiant.
Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre
les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la
poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a
pour but de n'être _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est
rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix
impersonnelle des foules.
Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux
places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer,
noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète
Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la
belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate
complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas,
coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même.
Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était
l'autre amour qui possédait son coeur, l'amour de la mère Allemagne et
du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr
d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais
l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus
profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans
faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et
il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais
personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de
nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons
représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons
et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons
avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand coeur pour leur
pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou
Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en
février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution
le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer
leur héroïque légion, et que tout mon coeur m'échappait avec tant de
voeux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je
n'eus pas su le dire.
Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa
en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il
conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un
volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon
le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les
Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des
Romains.»
La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du
livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape,
ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on
put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie.
À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de
Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci
l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de
tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux
idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien
mieux, à Léon X.
Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de
donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère
et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg,
dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait
pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de
s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il
écoutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_,
_expérimentés_, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le
torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le
jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence,
l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui
qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du
temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait,
dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul
ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence.
Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale
cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection
de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage
sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres
véridiques, terribles comme le destin.
Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de
banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale,
que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il
trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé,
oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge,
et qui, tel quel, n'en était pas moins l'_éveilleur du monde_ et la
grande voix de la Révolution.
Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait
le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il
allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur
d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et
chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des
Muses, patron des libres penseurs, des savants.
Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas
l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue,
interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg.
Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire
vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la
Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de
Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne
cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se
tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...»