Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si

HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME DIXIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1876

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un

rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse

immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en

comble et la renouvellent entièrement.

J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet,

l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi,

dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint.

C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres,

dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une

abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces

elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres.

Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps

et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des

chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes

sur le reste ou tout à fait muettes.

Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore

controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un

traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut,

pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence

et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans

les _Papiers Granvelle_ et dans les pièces réunies sous le titre de

_Captivité de François Ier_ (1841, 1847).

L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue?

On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les

plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant

par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_Éd.

Génin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_).

Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont

maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi

avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils

furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à

l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter,

dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports,

souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (_Négoc. du

Levant, 1848_).

Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise

de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit

définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole.

C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de

Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort

anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui

décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières

démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes

hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications

récentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh,

1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le

rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre

intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras

extrêmes et l'état effrayant de sa situation.

À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes

chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire

intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay,

etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous

dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On

en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les

chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et

surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).

En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant

examiner, juger, choisir.

Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par

exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le

narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et

peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi

de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire

protestante.

Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les

rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des

renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants

observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois,

spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate.

Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à

Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps

l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de

l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient

l'alliance même aux dépens des Pays-Bas.

Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette

mâchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas

moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au

moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes

projets par sa lettre à Lannoy.

Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise

sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par

exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu

dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération

de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il

vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces

puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial

redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence

de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui

meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de

la France et se brouiller avec les Turcs.

Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait

peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années,

permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans

une petite carte géographique.

C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition

infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de

s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation.

Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle

allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre

humain: la réconciliation de la terre.

D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le

fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.

La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées,

spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât,

tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait

l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre

qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'_Émile_ du

XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.

La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par

l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent,

adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du

siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.

Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance,

est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle

un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue

partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par

d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie

débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle

n'est pas encore.

Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un

individu.

Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de

l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur

contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?

C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons

faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si

bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses

amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette,

François Ier, fut un Français.

Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement

accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé

l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et

la rénovation religieuse.

La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices

nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit

attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier

et se renier.

Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel

aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages

atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le

drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le

cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.

L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de

la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et

de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique

qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière

n'est-elle pas gagnée pour toujours?

Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané,

spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif

du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de

l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort

la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossière, d'autant

plus redoutable.

Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522,

et bien avant l'école de résistance que Genève organisera.

C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard

des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères,

des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait

au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême

de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin.

Paris, 21 juin 1855.

NOTE

DE LA MÉTHODE

Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde

scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue.

L'histoire de France est écroulée.

Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont

notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et

hardie a enlevé au système la base où il reposait.

C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et

docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux

colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme

avaient fondé la liberté.»

D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le

despotisme. Père et mère honoreras.

L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent

toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de

la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle

proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.»

Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après

l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des

victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy

(dans la bouche d'un républicain)!

Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie

du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la

conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen

des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on

opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable,

actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le

dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel.

Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement.

L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus

faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté

contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité

de son caractère.

L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le

sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui,

sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes

créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la

nature et la création de Dieu.

Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance

d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai,

moi, libre du système des historiens hommes d'État.

Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment

réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude,

affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais

voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur

propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de

France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre

sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites

de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les

console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur

restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur,

sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait

encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de

regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la

base est partie.

Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par

rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous

sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber.

Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais

aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se

prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son

renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le

sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne.

Arrière, faux docteurs et faux dieux!

CHAPITRE PREMIER

LE TURC.--LES JUIFS

1508-1512

Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées

ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui,

d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord,

c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord

absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non

sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui,

d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident.

[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la

Banque_, _la Réforme de Luther_, nous avons dû poser les questions

dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette

méthode était la seule logique.

La question dominante et souveraine se présente dès le premier

chapitre: La révolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la

création d'un nouvel esprit, ou _par la réforme_ et le renouvellement

de l'esprit chrétien?

Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain,

l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des

tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne

reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient

dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est

ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent

Barberousse, les ravages des Barbaresques.

De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce

et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité

s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous

vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce

n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous

apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une

autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux

cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme

nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc.

Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de

découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme?

Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon

le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme

essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la

promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il

n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se

définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme

son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité

et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point

essentielle au christianisme.

Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une

philosophie complaisante insister sur _les différences_ des deux

religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme

unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent

bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le

charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier

dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses

tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien

déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui

n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans

l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes

fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux

frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie;

ils ont changé et vieilli de la même manière.

À ces dictées du coeur et du bon sens répondent entièrement les

résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette

heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant

que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je

passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette

maison, où tous nous prîmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce

savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver,

nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien.

L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en

Europe, la génération correspondante des religions et non moins

symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement.

Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma

chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient,

d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité!

deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se

retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons

dans la poitrine ou deux lobes d'un même coeur.

Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'_unité de l'âme

humaine_, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec

l'homme et leur embrassement fraternel.

Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il

avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires

ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même _Évangile

bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la

merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit

leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de

français en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de

critique; et d'espagnol en français les _Juifs d'Espagne_ de M. José

Amador de los Rios?

Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort

qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et

l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir

particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)]

Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme

insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la

foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le

monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et

leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer?

Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un

diable en fourrure d'homme.»

L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure

devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte;

états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné,

s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble

invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette

armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne,

l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats.

Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse;

sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses,

rien n'eût accusé sa présence.

Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la

nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les

prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel.

Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il

ne reviendra de trois ans.»

Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens,

leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et

le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman

disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne

dépendait pas de la Porte.

Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en

suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est

d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du

pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les

sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube;

effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs.

Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne

fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant.

L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces

ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font

qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même.

La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes

mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées.

Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la

victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger

tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la

servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se

continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau

et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée.

Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées

étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins

et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi

des chrétiens.

Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans

les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux,

filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce

qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs

nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une

grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements

de Dieu.

Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le

retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une

funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et

de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les

Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est

saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II;

qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles,

mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est

tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste

telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que

l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et

pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers

la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans,

si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez

bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères,

gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans

vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une

Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur

des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la

mère en frémit.

Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux

ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres

savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une

célèbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux

monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On

voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à

vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs

monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art,

richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le

monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en

tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé

au feu de cent batailles, qui, l'oeil posé sur sa machine, le menton

jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!...

Dans une heure tout aura péri.»

L'oeuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le

forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales,

turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices

ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus

saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui

le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout

le jour.

Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif,

du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme)

ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont

crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué

par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé,

supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix.

Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie?

Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et

les ravages n'ont pas été plus grands.

Qu'on songe que les _gastadores_ désolèrent, balayèrent, nettoyèrent

et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les

colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille,

et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout.

Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier

asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la

dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux

_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art,

détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits,

oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais

relevé.

En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on

verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution

dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des

conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à

la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique

soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand

acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates.

On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les

Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé

par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France,

d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les

prisonniers meurent sous les coups.

Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare

l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la

fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible.

Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité,

parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de

la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles

des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux

préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les

rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par

nécessité. Parlons des Juifs d'abord.

* * * * *

La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le

moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette

question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier,

honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle

pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les

infidèles, elle embrassait le genre humain.

Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et

pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits:

«Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute

sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les

disciples des Juifs.»

Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à

l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà

certainement dans la médecine et les sciences de la nature.

Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de

l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le

Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à

la fois saint Paul et Platon.»

Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible

catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans

l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus

civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné.

C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris

apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple

impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son

livre: _De verbo mirifico_, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont

connu le nom de Dieu.»

Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves,

malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes,

les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus

pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers

confidents de Dieu.

Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes

origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes

chrétiens.

Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au

XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et

naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la

curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus

abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce,

désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient.

Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie

des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis

pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été

très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui,

dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes,

chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication

permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues,

leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en

laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une

même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute

la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes

d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la

guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que

lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et

restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la

terre obscurcie.

Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens.

Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au

XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne

(autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion

dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation

nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante

des Juifs espagnols et portugais.

L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne

près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif,

médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un

précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son coeur, lui

disant: «Lisez et jugez.»

À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le

_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire,

se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la

Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi

juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement.

Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se

présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant

et implorant d'elle l'équitable interprétation.

Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du

siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs.

Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics

ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur

populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un

bienveillant défenseur.

Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux

dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui

furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de

la destruction générale d'un peuple.

Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en

Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant

l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux

qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les

éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs

échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres,

ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent

dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux

la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne

suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord

opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi,

ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants.

Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les

envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes

effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du

roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien

accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales.

Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur

vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre

soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne.

En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon

marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la

concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le

Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus

d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était

cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires

d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables;

parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait

ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons

des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces

accès de rage infernale.

Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française,

madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui

menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des

bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques

paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les

assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus,

commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et

lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher.

On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais

de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un

crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on

leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce,

d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en

confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien

saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou

du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait

comme usuriers; mais qui les avait faits tels?

Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent

réhabilité dans le coeur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La

famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant

très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens

et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable

pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison.

Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille

juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de

cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne

famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands

malheurs.

Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations

dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de

demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église

n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection,

s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!...

c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers

de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on

égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de

tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit

ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la

misère et le servage.

En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les

foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se

déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le

mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple,

du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un

carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné

sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur.

Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à

celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se

révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques.

Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de

l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de

détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait

recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur

les Juifs.

Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre

inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre

(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout

prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui

s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux

dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre.

Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y

avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les

Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse,

nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie,

multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les

pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge

et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent.

L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible _Marteau des

Sorcières_.

Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela

s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue,

et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les

livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les

têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les

livres, auraient été jetés au feu.

Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin

de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un

examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément

Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains

de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé

l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui,

depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié

une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de

Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une

satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre

_Avocat Patelin_, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer

par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne.

Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit

nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on

comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant

celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le

trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de

livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne.

Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour

lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres

des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur

et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il

fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis

libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux

tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre

les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de

l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories

et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres

de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y

avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus

devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les

Juifs et de vaincre leur obstination.

Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait

pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand

humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il

eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante

antiquité?

Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant

de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son

fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers,

puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre

imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand

théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui

prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en

Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui

promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la

Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale

juive.

L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle

érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le

titre de comte palatin.

Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire

politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498,

trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était

tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole

biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge

du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est

alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en

faveur de l'érudition juive.

La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un

esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance

mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de

l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de

Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de

raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde,

si longtemps avant Copernic.

Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve

incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens,

découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est,

de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette

doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de

Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est

antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien

démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où

les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité.

Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est

l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la

doctrine d'Hegel!

Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui

ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation

unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à

une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais

l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en

irais-je serve, et sujette à toute souillure?--Alors, le Saint (béni

soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la

pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La

mort est un baiser de Dieu.»

La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par

l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français

Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de

voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du

genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux

Français avancèrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en

remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la

porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui

nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand

génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est

Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf.

Histoire de France 1516-1547 (Volume 10/19) · 第 1 / 26 段