III--UN DÉJEUNER A SAINT-JEAN-D'ACRE

Le paquebot avait remis à la voile; la chaîne du Liban s'abaissait et

reculait de plus en plus, à mesure que nous approchions d'Acre; la

plage devenait sablonneuse et se dépouillait de verdure. Cependant nous

ne tardâmes pas à apercevoir le port de Sour, l'ancienne Tyr, où l'on

ne s'arrêta que pour prendre quelques passagers. La ville est beaucoup

moins importante encore que Saïda. Elle est bâtie sur le rivage,

et l'îlot où s'élevait Tyr à l'époque du siége qu'en fit Alexandre

n'est plus couvert que de jardins et de pâturages. La jetée que fit

construire le conquérant, tout empâtée par les sables, ne montre plus

les traces du travail humain; c'est un isthme d'un quart de lieue

simplement. Mais, si l'antiquité ne se révèle plus sur ces bords que

par des débris de colonnes rouges et grises, l'âge chrétien a laissé

des vestiges plus imposants. On distingue encore les fondations de

l'ancienne cathédrale, bâtie dans le goût syrien, qui se divisait en

trois nefs semi-circulaires, séparées par des pilastres, et où fut le

tombeau de Frédéric Barberousse, noyé près de Tyr, dans le Kasamy. Les

fameux puits d'eau vive de Ras-el-Aïn, célébrés dans la Bible, et qui

sont de véritables _puits artésiens_, dont on attribue la création

à Salomon, existent encore à une lieue de la ville, et l'aqueduc qui

en amenait les eaux à Tyr découpe toujours sur le ciel plusieurs de

ses arches immenses. Voilà tout ce que Tyr a conservé: ses vases

transparents, sa pourpre éclatante, ses bois précieux étaient jadis

renommés par toute la terre. Ces riches exportations ont fait place à

un petit commerce de grains récoltés par les Métualis, et vendus par

les Grecs, très-nombreux dans la ville.

La nuit tombait lorsque nous entrâmes dans le port de

Saint-Jean-d'Acre. Il était trop tard pour débarquer; mais, à la clarté

si nette des étoiles, tous les détails du golfe, gracieusement arrondi

entre Acre et Kaïffa, se dessinait à l'aide du contraste de la terre

et des eaux. Au delà d'un horizon de quelques lieues se découpent les

cimes de l'Antiliban qui s'abaissent à gauche, tandis qu'à droite

s'élève et s'étage en croupes hardies la chaîne du Carmel, qui s'étend

vers la Galilée. La ville endormie ne se révélait encore que par ses

murs à créneaux, ses tours carrées et les dômes d'étain de sa mosquée,

indiquée de de loin par un seul minaret. A part ce détail musulman, on

peut rêver encore la cité féodale des templiers, le dernier rempart des

croisades.

Le jour vint dissiper cette illusion en trahissant l'amas de ruines

informes qui résultent de tant de sièges et de bombardements accomplis

jusqu'à ces dernières années. Au point du jour, le Marseillais m'avait

réveillé pour me montrer l'étoile du matin levée sur le village de

Nazareth, distant seulement de huit lieues. On ne peut échapper à

l'émotion d'un tel souvenir. Je proposai au Marseillais de faire ce

petit voyage.

--C'est dommage, dit-il, qu'il ne s'y trouve plus la maison de la

Vierge; mais vous savez que les anges l'ont transportée en une nuit à

Lorette, près de Venise. Ici, on en montre la place, voilà tout. Ce

n'est pas la peine d'y aller pour voir qu'il n'y a plus rien!

Au reste, je songeais surtout pour le moment à faire ma visite au

pacha. Le Marseillais, par son expérience des mœurs turques, pouvait

me donner des conseils quant à la manière de me présenter, et je lui

appris comment j'avais fait à Paris la connaissance de ce personnage.

--Pensez-vous qu'il me reconnaîtra? lui dis-je.

--Eh! sans doute, répondit-il; seulement, il faut reprendre le

costume européen; sans cela, vous seriez obligé d'attendre votre tour

d'audience, et il ne serait peut-être pas pour aujourd'hui.

Je suivis ce conseil, gardant toutefois le tarbouch, à cause de mes

cheveux rasés à l'orientale.

--Je connais bien votre pacha, disait le Marseillais pendant que je

changeais de costume. On l'appelle à Constantinople _Guezluk_, ce qui

veut dire l'homme aux lunettes.

--C'est juste, lui dis-je, il portait des lunettes quand je l'ai connu.

--Eh bien, voyez ce que c'est chez les _Turs_: ce sobriquet est devenu

son nom, et cela restera dans sa famille; on appellera son fils

_Guezluh-Oglou_, ainsi de tous ses descendants. La plupart des noms

propres ont des origines semblables.... Cela indique, d'ordinaire, que,

l'homme s'étant élevé par son mérite, ses enfants acceptent l'héritage

d'un surnom souvent ironique, car il rappelle ou un ridicule, ou un

défaut corporel, ou l'idée d'un métier que le personnage exerçait avant

son élévation.

--C'est encore, dis-je, un des principes de l'égalité musulmane. On

s'honore par l'humilité. N'est-ce pas aussi un principe chrétien?

--Écoutez, dit le Marseillais, puisque le pacha est votre ami, il faut

que vous fassiez quelque chose pour moi. Dites-lui que j'ai à lui

vendre une pendule à musique qui exécute tous les opéras italiens. Il y

a dessus des oiseaux qui battent des ailes et qui chantent. C'est une

petite merveille.... Ils aiment cela, les _Turs!_

Nous ne tardâmes pas à être mis à terre, et j'en eus bientôt assez

de parcourir des rues étroites et poudreuses en attendant l'heure

convenable pour me présenter au pacha. A part le bazar voûté en ogive

et la mosquée de Djezzar-Pacha, fraîchement restaurée, il reste peu

de chose à voir dans la ville; il faudrait une vocation d'architecte

pour relever les plans des églises et des couvents de l'époque des

croisades. L'emplacement est encore marqué par les fondations; une

galerie qui longe le port est seule restée debout, comme débris du

palais des grands maîtres de Saint-Jean-de-Jérusalem.

Le pacha demeurait hors de la ville, dans un kiosque d'été situé près

des jardins d'Abdallah, au bout d'un aqueduc qui traverse la plaine.

En voyant dans la cour les chevaux et les esclaves des visiteurs, je

reconnus que le Marseillais avait eu raison de me faire changer de

costume. Avec l'habit levantin, je devais paraître un mince personnage;

avec l'habit noir, tous les regards se fixaient sur moi.

Sous le péristyle, au bas de l'escalier, était un amas immense de

babouches, laissées à mesure par les entrants. Le _serdarbachi_ qui

me reçut voulut me faire ôter mes bottes; mais je m'y refusai, ce qui

donna une haute opinion de mon importance. Aussi ne restai-je qu'un

instant dans la salle d'attente. On avait, du reste, remis au pacha la

lettre dont j'étais chargé, et il donna ordre de me faire entrer, bien

que ce ne fût pas mon tour.

Ici l'accueil devint plus cérémonieux. Je m'attendais déjà à une

réception européenne; mais le pacha se borna à me faire asseoir près

de lui sur un divan qui entourait une partie de la salle. Il affecta

de ne parler qu'italien, bien que je l'eusse entendu parler français à

Paris, et, m'ayant adressé la phrase obligée: «Ton _kief_ est-il bon?»

c'est-à-dire: «Te trouves-tu bien?» il me fit apporter la chibouk et le

café. Notre conversation s'alimenta encore de lieux communs. Puis le

pacha me répéta: «Ton kief est-il bon?» et fit servir une autre tasse

de café. J'avais couru les rues d'Acre toute la matinée et traversé la

plaine sans rencontrer la moindre _trattoria_; j'avais refusé même un

morceau de pain et de saucisson d'Arles offerts par le Marseillais,

comptant un peu sur l'hospitalité musulmane; mais le moyen de faire

fond sur l'amitié des grands! La conversation se prolongeait sans que

le pacha m'offrît autre chose que du café sans sucre et de la fumée de

tabac. Il répéta une troisième fois: «Ton kief est-il bon?» Je me levai

pour prendre congé. En ce moment là, midi sonna à une pendule placée

au-dessus de ma tête, elle commença un air; une seconde sonna presque

aussitôt et commença un air différent; une troisième et une quatrième

débutèrent à leur tour, et il en résulta le charivari que l'on peut

penser. Si habitué que je fusse aux singularités des Turcs, je ne

pouvais comprendre que l'on réunît tant de pendules dans la même salle.

Le pacha paraissait enchanté de cette harmonie et fier sans doute de

montrer à un Européen son amour du progrès. Je songeais en moi-même à

la commission dont le Marseillais m'avait chargé. La négociation me

paraissait d'autant plus difficile, que les quatre pendules occupaient

chacune symétriquement une des faces de la salle. Où placer la

cinquième? Je n'en parlai pas.

Ce n'était pas le moment non plus de parler de l'affaire du cheik

druse prisonnier à Beyrouth. Je gardai ce point délicat pour une autre

visite, où le pacha m'accueillerait peut-être moins froidement. Je me

retirai en prétextant des affaires à la ville. Lorsque je fus dans la

cour, un officier vint me prévenir que le pacha avait ordonné à deux

cavas de m'accompagner partout où je voudrais aller. Je ne m'exagérai

pas la portée de cette attention, qui se résout d'ordinaire en un fort

bakchis à donner aux dits estafiers.

Lorsque nous fûmes entrés dans la ville, je demandai à l'un d'eux

où l'on pouvait aller déjeuner. Ils se regardèrent avec des yeux

très-étonnés en se disant que ce n'était pas l'heure. Comme

j'insistais, ils me demandèrent une _colonnate_ (piastre d'Espagne)

pour acheter des poules et du riz.... Où auraient-ils fait cuire cela?

Dans un corps de garde. Cela me parut une œuvre chère et compliquée.

Enfin ils eurent l'idée de me mener au consulat français; mais

j'appris là que notre agent résidait de l'autre côté du golfe, sur

le revers du mont Carmel. A Saint-Jean-d'Acre, comme dans les villes

du Liban, les Européens ont des habitations dans les montagnes, à

des hauteurs où cessent l'impression des grandes chaleurs et l'effet

des vents brûlants de la plaine. Je ne me sentis pas le courage

d'aller demander à déjeuner si au-dessus du niveau de la mer. Quant

à me présenter an couvent, je savais qu'on ne m'y aurait pas reçu

sans lettres de recommandation. Je ne comptais donc plus que sur la

rencontre du Marseillais, lequel probablement devait se trouver au

bazar.

En effet, il était en train de vendre à un marchand grec un assortiment

de ces anciennes montres de nos pères, en forme d'oignons, que les

Turcs préfèrent aux montres plates. Les plus grosses sont les plus

chères; les _œufs_ de Nuremberg sont hors de prix. Nos vieux fusils

d'Europe trouvent aussi leur placement dans tout l'Orient, car on n'y

veut que des fusils à pierre.

--Voilà mon commerce, me dit le Marseillais; j'achète en France

toutes ces anciennes choses à bon marché, et je les revends ici le

plus cher possible. Les vieilles parures de pierres fines, les vieux

cachemires, voilà ce qui se vend aussi fort bien. Cela est venu de

l'Orient, et cela y retourne. En France, on ne sait pas le prix des

belles choses; tout dépend de la mode. Tenez, la meilleure spéculation,

c'est d'acheter en France les armes turques, les chibouks, les bouquins

d'ambre et toutes les curiosités orientales rapportées en divers temps

par les voyageurs, et puis de venir les revendre dans ces pays-ci.

Quand je vois des Européens acheter ici des étoffes, des costumes, des

armes, je dis en moi-même: «Pauvre dupe! cela te coûterait moins cher à

Paris, chez un marchand de bric-à-brac.»

--Mon cher, lui dis-je, il ne s'agit pas de tout cela; avez-vous encore

un morceau de votre saucisson d'Arles?

--Eh! je crois bien! cela dure longtemps. Je comprends votre affaire:

vous n'avez pas déjeuné.... C'est bon. Nous allons entrer chez un

cafedji; on ira vous chercher du pain.

Le plus triste, c'est qu'il n'y avait dans la ville que de ce pain sans

levain, cuit sur des plaques de tôle, qui ressemble à de la galette

ou à des crêpes de carnaval. Je n'ai jamais supporté cette indigeste

nourriture qu'à condition d'en manger fort peu et de me rattraper sur

les autres comestibles. Avec le saucisson, cela était plus difficile;

je fis donc un pauvre déjeuner.

Nous offrîmes du saucisson aux cavas; mais ces derniers le refusèrent

par un scrupule de religion.

--Les malheureux! dit le Marseillais, ils s'imaginent que c'est du

porc!... ils ne savent pas que le saucisson d'Arles se fait avec de la

viande de mulet....

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 121 / 146 题