II--LE POPE ET SA FEMME

N'ayant désormais rien à ménager, je voulus jouir entièrement de la

compagnie du Marseillais, qui, vu les occasions rares d'amusement

qu'on peut rencontrer sur un paquebot anglais, devenait un compagnon

précieux. Cet homme avait beaucoup voyagé, beaucoup vu; son commerce

le forçait à s'arrêter d'échelle en échelle, et le conduisait

naturellement à entamer des relations avec tout le monde.

--L'Anglais ne veut plus causer? me dit-il. C'est peut-être qu'il a

le mal de mer (il prononçait _merre_). Ah! oui, le voilà qui fait un

plongeon dans la cajute. Il aura trop déjeuné sans doute....

Il s'arrêta et reprit après un éclat de rire:

--C'est comme un député de chez nous, qui aimait fort les grosses

pièces. Un jour, dans un plat de grives, on te lui campe une chouette

(il prononçait _souette_). «Ah! dit-il, en voilà une qu'elle est

grosse!» Quand il eut fini; nous lui apprîmes ce que c'était qu'il

avait mangé.... Monsieur, cela lui fit un effet comme le roulis!...

C'est très-indigeste, la chouette!

Décidément, mon Provençal n'appartenait pas à la meilleure compagnie,

mais j'avais franchi le Rubicon La limite qui sépare les _first places_

des _second places_ était dépassée, je n'appartenais plus au monde

_comme il faut_; il fallait se résigner à ce destin. Peut-être, hélas!

le révérend qui m'avait si imprudemment admis dans son intimité me

comparait-il en lui-même aux anges déchus de Milton. J'avouerai que je

n'en conçus pas de longs regrets; l'avant du paquebot était infiniment

plus amusant que l'arrière. Les haillons les plus pittoresques, les

types de races les plus variés se pressaient sur des nattes, sur des

matelas, sur des tapis troués, rayonnants de l'éclat de ce soleil

splendide qui les couvrait d'un manteau d'or. L'œil étincelant,

les dents blanches, le rire insouciant des montagnards, l'attitude

patriarcale des pauvres familles kurdes, çà et là groupées à l'ombre

des voiles, comme sous les tentes du désert, l'imposante gravité de

certains émirs ou chérifs plus riches d'ancêtres que de piastres, et

qui, comme don Quichotte, semblaient se dire: «Partout où je m'assieds,

je suis à la place d'honneur,» tout cela sans doute valait bien la

compagnie de quelques touristes taciturnes et d'un certain nombre

d'Orientaux cérémonieux.

Le Marseillais m'avait conduit en causant jusqu'à une place où il

avait étendu son matelas auprès d'un autre occupé par un prêtre grec

et sa femme qui faisaient le pèlerinage de Jérusalem. C'étaient deux

vieillards de fort bonne humeur, qui avaient lié déjà une étroite

amitié avec le Marseillais. Ces gens possédaient un corbeau qui

sautelait sur leurs genoux et sur leurs pieds et partageait leur maigre

déjeuner. Le Marseillais me fit asseoir près de lui et tira d'une

caisse un énorme saucisson et une bouteille de forme européenne.

--Si vous n'aviez pas déjeuné tout à l'heure, me dit-il, je vous

offrirais de ceci; mais vous pouvez bien en goûter: c'est du saucisson

d'Arles, monsieur! cela rendrait l'appétit à un mort!... Voyez ce

qu'ils vous ont donné à manger aux premières, toutes leurs conserves

de rosbif et de légumes qu'ils tiennent dans des boîtes de fer-blanc

... si cela vaut une bonne rondelle de saucisson, que la larme en coule

sur le couteau!... Vous pouvez traverser le désert avec cela dans votre

poche, et vous ferez encore bien des politesses aux Arabes, qui vous

diront qu'ils n'ont jamais rien mangé de meilleur!

Le Marseillais, pour prouver son assertion, découpa deux tranches et

les offrit au pope grec et à sa femme, qui ne manquèrent pas de faire

honneur à ce régal.

--Par exemple, cela pousse toujours à boire, reprit-il. Voilà du vin

de la Camargue qui vaut mieux que le vin de Chypre, s'entend comme

ordinaire.... Mais il faudrait une tasse; moi, quand je suis seul, je

bois à même la bouteille.

Le pope tira de dessous ses habits une sorte de coupe en argent

couverte d'ornements repoussés d'un travail ancien, et qui portait

à l'intérieur des traces de dorure; peut être était-ce un calice

d'église. Le sang de la grappe perlait joyeusement dans le vermeil. Il

y avait si longtemps que je n'avais bu de vin rouge, et j'ajouterai

même de vin français, que je vidai la tasse sans faire de façons. Le

pope et sa femme n'en étaient pas à faire connaissance avec le vin du

Marseillais.

--Voyez-vous ces braves gens-là, me dit celui-ci, ils ont peut-être

à eux deux un siècle et demi, et ils ont voulu voir la terre sainte

avant de mourir. Ils vont célébrer la cinquantaine de leur mariage à

Jérusalem; ils avaient des enfants, qui sont morts, ils n'ont plus à

présent que ce corbeau! eh bien, c'est égal, ils s'en vont remercier le

bon Dieu!

Le pope, qui comprenait que nous parlions de lui, souriait d'un air

bienveillant sous son toquet noir; la bonne vieille, dans ses longues

draperies bleues de laine, me faisait songer au type austère de Rébecca.

La marche du paquebot s'était ralentie, et quelques passagers debout

se montraient un point blanchâtre sur le rivage; nous étions arrivés

devant le port de Saïda, l'ancienne Sidon. La montagne d'Élie

(_Mar-Elias_), sainte pour les Turcs comme pour les chrétiens et les

Druses, se dessinait à gauche de la ville, et la masse imposante du

khan français ne tarda pas à attirer nos yeux. Les murs et les tours

portent les traces du bombardement anglais de 1840, qui a démantelé

toutes les villes maritimes du Liban. De plus, tous leurs ports,

depuis Tripoli jusqu'à Saint-Jean-d'Acre, avaient été, comme on sait,

comblés jadis d'après les ordres de Fakardin, prince des Druses, afin

d'empêcher la descente des troupes turques, de sorte que ces villes

illustres ne sont que ruine et désolation. La nature pourtant ne

s'associe pas à ces effets si longtemps renouvelés des malédictions

bibliques. Elle se plaît toujours à encadrer ces débris d'une verdure

délicieuse. Les jardins de Sidon fleurissent encore comme au temps du

culte d'Astarté. La ville moderne est bâtie à un mille de l'ancienne,

dont les ruines entourent un mamelon surmonté d'une tour carrée du

moyen âge, autre ruine elle-même.

Beaucoup de passagers descendaient à Saïda, et, comme le paquebot s'y

arrêtait pour quelques heures, je me fis mettre à terre en même temps

que le Marseillais. Le pope et sa femme débarquèrent aussi, ne pouvant

plus supporter la mer et ayant résolu de continuer par terre leur

pèlerinage.

Nous longeons dans un caïque les arches du pont maritime qui joint à

la ville le fort bâti sur un îlot; nous passons au milieu des frêles

tartanes qui seules trouvent assez de fond pour s'abriter dans le

port, et nous abordons à une ancienne jetée dont les pierres énormes

sont en partie semées dans les flots. La vague écume sur ces débris,

et l'on ne peut débarquer à pied sec qu'en se faisant porter par

des _hamals_ presque nus. Nous rions un peu de l'embarras des deux

Anglaises, compagnes du missionnaire, qui se tordent dans les bras de

ces tritons cuivrés, aussi blondes, mais plus vêtues que les néréides

du _Triomphe de Galatée_. Le corbeau commensal du pauvre ménage grec,

bat des ailes et pousse des cris; une tourbe de jeunes drôles, qui

se sont fait des machlahs rayés avec des sacs en poil de chameau, se

précipitent sur les bagages; quelques-uns se proposent comme cicérones

en hurlant deux ou trois mots français. L'œil se repose avec plaisir

sur des bateaux chargés d'oranges, de figues et d'énormes raisins de

la terre promise; plus loin, une odeur pénétrante d'épiceries, de

salaisons et de fritures signale le voisinage des boutiques. En effet,

on passe entre les bâtiments de la marine et ceux de la douane, et l'on

se trouve dans une rue bordée d'étalages qui aboutit à la porte du khan

français. Nous voilà sur nos terres. Le drapeau tricolore flotte sur

l'édifice, qui est le plus considérable de Saïda. La vaste cour carrée,

ombragée d'acacias avec un bassin au centre, est entourée de deux

rangées de galeries qui correspondent en bas à des magasins, en haut

à des chambres occupées par des négociants. On m'indique le logement

consulaire situé dans l'angle gauche, et, pendant que j'y monte, le

Marseillais se rend avec le pope au couvent des franciscains, qui

occupe le bâtiment du fond. C'est une ville que ce khan français, nous

n'en avons pas de plus important dans toute la Syrie. Malheureusement,

notre commerce n'est plus en rapport avec les proportions de son

comptoir.

Je causais tranquillement avec M. Conti, notre vice-consul, lorsque le

Marseillais nous arriva tout animé, se plaignant des franciscains et

les accablant d'épithètes voltairiennes. Ils avaient refusé de recevoir

le pope et sa femme.

--C'est, dit M. Conti, qu'ils ne logent personne qui ne leur ait été

adressé avec une lettre de recommandation.

--Eh bien, c'est fort commode, dit le Marseillais; mais je les connais

tous, les moines, ce sont là leurs manières; quand ils voient de

pauvres diables, ils ont toujours la même chose à dire. Les gens à leur

aise donnent huit piastres (deux francs) par jour dans chaque couvent;

on ne les taxe pas, mais c'est le prix, et avec cela ils sont sûrs

d'être bien accueillis partout.

--Mais on recommande aussi de pauvres pèlerins, dit M. Conti, et les

pères les accueillent gratuitement.

--Sans doute, et puis, au bout de trois jours, on les met à la porte,

dit le Marseillais. Et combien en reçoivent-ils, de ces pauvres-là,

par année? Vous savez bien qu'en France on n'accorde de passeport pour

l'Orient qu'aux gens qui prouvent qu'ils ont de quoi faire le voyage.

--Ceci est très-exact, dis-je à M. Conti, et rentre dans les maximes

d'égalité applicables à tous les Français ... quand ils ont de l'argent

dans leur poche.

--Vous savez sans doute, répondit-il, que, d'après les capitulations

avec la Porte, les consuls sont forcés de rapatrier ceux de leurs

nationaux qui manqueraient de ressources pour retourner en Europe.

C'est une grosse dépense pour l'État.

--Ainsi, dis-je, plus de croisades volontaires, plus de pèlerinages

possibles, et nous avons une religion d'État!

--Tout cela, s'écria le Marseillais, ne nous donne pas un logement pour

ces braves gens.

--Je les recommanderais bien, dit M. Conti; mais vous comprenez que,

dans tous les cas, un couvent catholique ne peut pas recevoir un prêtre

grec avec sa femme. Il y a ici un couvent grec où ils peinent aller.

-Eh! que voulez-vous! dit le Marseillais, c'est encore une affaire

pire. Ces pauvres diables sont des Grecs schismatiques; dans toutes

les religions, plus les croyances se rapprochent, plus les croyants se

détestent; arrangez cela.... Ma foi, je vais frapper à la porte d'un

Turc. Ils ont cela de bon, au moins, qu'ils donnent l'hospitalité à

tout le monde.

M. Conti eut beaucoup de peine à retenir le Marseillais; il voulut

bien se charger lui-même d'héberger le pope, sa femme et le corbeau,

qui s'unissait à l'inquiétude de ses maîtres en poussant des croacs

plaintifs.

C'est un homme excellent que notre consul, et aussi un savant

orientaliste; il m'a fait voir deux ouvrages traduits de manuscrits

qui lui avaient été prêtés par un Druse. On comprend ainsi que la

doctrine n'est plus tenue aussi secrète qu'autrefois. Sachant que ce

sujet m'intéressait, M. Conti voulut bien en causer longuement avec

moi pendant le dîner. Nous allâmes ensuite voir les ruines, auxquelles

on arrive à travers des jardins délicieux, qui sont les plus beaux de

toute la côte de Syrie. Quant aux ruines situées au nord, elles ne sont

plus que fragments et poussière: les seuls fondements d'une muraille

paraissent remonter à l'époque phénicienne; le reste est du moyen âge:

on sait que saint Louis fit reconstruire la ville et réparer un château

carré, anciennement construit par les Ptolémées. La citerne d'Élie, le

sépulcre de Zabulon et quelques grottes sépulcrales avec des restes de

pilastres et de peintures complètent le tableau de tout ce que Saïda

doit au passé.

M. Conti nous a fait voir, en revenant, une maison située au bord de

la mer, qui fut habitée par Bonaparte à l'époque de la campagne de

Syrie. La tenture en papier peint, ornée d'attributs guerriers, a été

posée à son intention, et deux bibliothèques, surmontées de vases

chinois, renfermaient les livres et les plans que consultait assidûment

le héros. On sait qu'il s'était avancé jusqu'à Saïda pour établir des

relations avec des émirs du Liban. Un traité secret mettait à sa solde

six mille Maronites et six mille Druses destinés à arrêter l'armée du

pacha de Damas, marchant sur Acre. Malheureusement, les intrigues

des souverains de l'Europe et d'une partie des couvents, hostiles aux

idées de la Révolution, arrêtèrent l'élan des populations; les princes

du Liban, toujours politiques, subordonnaient leur concours officiel

au résultat du siège de Saint-Jean-d'Acre. Au reste, des milliers

de combattants indigènes s'étaient réunis déjà à l'armée française

en haine des Turcs; mais le nombre ne pouvait rien faire en cette

circonstance. Les équipages de siège que l'on attendait furent saisis

par la flotte anglaise, qui parvint à jeter dans Acre ses ingénieurs

et ses canonniers. Ce fut un Français, nommé Phélippeaux, ancien

condisciple de Napoléon, qui, comme on sait, dirigea la défense. Une

vieille haine d'écolier a peut-être décidé du sort d'un monde!

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 120 / 146 题