L'heure de la sieste était arrivée depuis longtemps; tout le monde
dormait, et les deux cavas, pensant que nous allions en faire autant,
s'étaient étendus sur les bancs du café. J'avais bien envie de laisser
là ce cortège incommode et d'aller faire mon kief hors de la ville
sous des ombrages; mais le Marseillais me dit que ce ne serait pas
convenable, et que nous ne rencontrerions pas plus d'ombre et de
fraîcheur au dehors qu'entre les gros murs du bazar où nous nous
trouvions. Nous nous mîmes donc à causer pour passer le temps. Je
lui racontai ma position, mes projets; l'idée que j'avais conçue de
me fixer en Syrie, d'y épouser une femme du pays, et, ne pouvant pas
choisir une musulmane, à moins de changer de religion, comment j'avais
été conduit à me préoccuper d'une jeune fille druse qui me convenait
sous tous les rapports. Il y a des moments où l'on sent le besoin,
comme le barbier du roi Midas, de déposer ses secrets n'importe où. Le
Marseillais, homme léger, ne méritait peut-être pas tant de confiance;
mais, au fond, c'était un bon diable, et il m'en donna la preuve par
l'intérêt que ma situation lui inspira.
--Je vous avouerai, lui dis-je, qu'ayant connu le pacha à l'époque
de son séjour à Paris, j'avais espéré de sa part une réception moins
cérémonieuse; je fondais même quelque espérance sur des services que
cette circonstance m'aurait permis de rendre au cheik druse, père de la
jolie fille dont je vous ai parlé.... Et maintenant, je ne sais trop ce
que j'en puis attendre.
--Plaisantez-vous? me dit le Marseillais; vous allez vous donner tant
de peine pour une petite fille des montagnes? Eh! quelle idée vous
faites-vous de ces Druses? Un cheik druse, eh bien, qu'est-ce que
c'est près d'un Européen, d'un Français qui est du beau monde? Voilà
dernièrement le fils d'un consul anglais, M. Parker, qui a épousé une
de ces femmes-là, une _Ansarienne_ du pays de Tripoli; personne de
sa famille ne veut plus le voir! C'était aussi la fille d'un cheik
pourtant.
--Oh! les Ansariens ne sont pas les Druses.
--Voyez-vous, ce sont là des caprices de jeune homme. Moi, je suis
resté longtemps à Tripoli; je faisais des affaires avec un de mes
compatriotes qui avait établi une filature de soie dans la montagne; il
connaissait bien tous ces gens-là; ce sont des peuples où les hommes,
les femmes mènent une vie bien singulière.
Je me mis à rire, sachant bien qu'il ne s'agissait là que de sectes
qui n'ont qu'un rapport d'origine avec les Druses, et je priai le
Marseillais de me conter ce qu'il savait.
--Ce sont _des drôles!..._ me dit-il à l'oreille avec cette expression
comique des Méridionaux, qui entendent par ce terme quelque chose de
particulièrement égrillard.
--C'est possible, dis-je; mais la jeune fille dont je vous parle
n'appartient pas à des sectes pareilles, où peuvent exister quelques
pratiques dégénérées du culte primitif des Druses. C'est ce qu'on
appelle une savante, une akkalé.
--Eh! oui, c'est bien cela; ceux que j'ai vus nomment leurs prêtresses
_akkals_; c'est le même mot varié par la prononciation locale. Eh bien,
ces prêtresses, savez-vous à quoi elles s'emploient? On les fait monter
sur la sainte table pour représenter la _Kadra_ (la Vierge). Bien
entendu qu'elles sont là dans la tenue la plus simple, sans robe ni
rien sur elles, et le prêtre fait la prière en disant qu'il faut adorer
l'image de la maternité. C'est comme une messe; seulement, il y a sur
l'autel un grand vase de vin dont il boit, et qu'il fait passer ensuite
à tous les assistants.
--Croyez-vous, dis-je, à ces bourdes inventées par les gens des autres
cultes?
--Si j'y crois? J'y crois si bien, que j'ai vu, moi, dans le district
de Kadmous, le jour de la fête de la Nativité, tous les hommes qui
rencontraient des femmes sur les chemins se prosterner devant elles et
embrasser leurs genoux.
--Eh bien, ce sont des restes de l'ancienne idolâtrie d'Astarté, qui se
sont mélangés avec les idées chrétiennes.
--Et que dites-vous de leur manière de célébrer l'Épiphanie?
--La fête des Rois?
--Oui.... Mais, pour eux, cette fête est aussi le commencement de
l'année. Ce jour-là, les _akkals_ (initiés), hommes et femmes, se
réunissent dans leurs _khaloués_, ce qu'ils appellent leurs temples:
il y a un moment de l'office où l'on éteint toutes les lumières, et je
vous laisse à penser ce qu'il peut arriver de beau.
--Je ne crois à rien de tout cela; on en a dit autant d'ailleurs des
agapes des premiers chrétiens. Et quel est l'Européen qui a pu voir de
pareilles cérémonies, puisque les initiés seuls peuvent entrer dans ces
temples?
--Qui? Eh! tenez, simplement mon compatriote de Tripoli, le filateur
de soie, qui faisait des affaires avec un de ces akkals. Celui-ci lui
devait de l'argent, mon ami lui dit: «Je te tiens quitte, si tu veux
t'arranger pour me conduire à une de vos assemblées.» L'autre fit
bien des difficultés, disant que, s'ils étaient découverts, on les
poignarderait tous les deux. N'importe, quand un Marseillais a mis une
chose dans sa tête, il faut qu'elle aboutisse. Ils prennent rendez-vous
le jour de la fête; l'akkal avait expliqué d'avance à mon ami toutes
les momeries qu'il fallait faire, et, avec le costume, sachant bien la
langue, il ne risquait pas grand'chose. Les voilà qui arrivent devant
un de ces khaloués; c'est comme un tombeau de santon, une chapelle
carrée avec un petit dôme, entourée d'arbres et adossée aux rochers.
Vous en avez pu voir dans la montagne.
--J'en ai vu.
--Mais il y a toujours aux environs des gens armés pour empêcher les
curieux d'approcher aux heures des prières.
--Et ensuite?
--Ensuite, ils ont attendu le lever d'une étoile qu'ils appellent
_Sockra_; c'est l'étoile de Vénus. Ils lui font une prière.
--C'est encore un reste, sans doute, de l'adoration d'Astarté.
--Attendez. Ils se sont mis ensuite à compter les étoiles filantes.
Quand cela est arrivé à un certain nombre, ils en ont tiré des augures,
et puis, les trouvant favorables, ils sont entrés tous dans le temple
et ont commencé la cérémonie. Pendant les prières, les femmes entraient
une à une, et, au moment du sacrifice, les lumières se sont éteintes.
--Et qu'est devenu le Marseillais?
--On lui avait dit ce qu'il fallait faire, parce qu'il n'y a pas là à
choisir; c'est comme un mariage qui se ferait les yeux fermés....
--Eh bien, c'est leur manière de se marier, voilà tout; et, du moment
qu'il y a consécration, l'énormité du fait me semble beaucoup diminuée;
c'est même une coutume très-favorable aux femmes laides.
--Vous ne comprenez pas! Ils sont mariés en outre, et chacun est tenu
d'emmener sa femme. Le grand cheik lui-même, qu'ils appellent le
_mekkadam_, ne peut se refuser à cette pratique égalitaire.
--Je commence à être inquiet du sort de votre ami.
--Mon ami se trouvait dans le ravissement du lot qui lui était échu. Il
se dit: «Quel dommage de ne pas savoir qui l'on a aimé un instant!» Les
idées de ces gens-là sont absurdes....
--Ils veulent sans doute que personne ne sache au juste quel est son
père; c'est pousser un peu loin la doctrine de l'égalité. L'Orient est
plus avancé que nous dans le communisme.
--Mon ami, reprit le Marseillais, eut une idée bien ingénieuse; il
coupa un morceau de la robe de la femme qui était près de lui, se
disant: «Demain matin, au grand jour, je saurai à qui j'ai eu affaire.»
--Oh! oh!
--Monsieur, continua le Marseillais, quand ce fut au point du jour,
chacun sortit sans rien dire, après que les officiants eurent appelé
la bénédiction du bon Dieu ... ou, qui sait? peut-être du diable, sur
la postérité de tous ces mariages. Voilà mon ami qui se met à guetter
les femmes, dont chacune avait repris son voile. Il reconnaît bientôt
celle à qui il manquait un morceau de sa robe. Il la suit jusqu'à sa
maison sans avoir l'air de rien, et puis il entre un peu plus tard chez
elle comme quelqu'un qui passe. Il demande à boire: cela ne se refuse
jamais dans la montagne, et voilà qu'il se trouve entouré d'enfants et
de petits-enfants.... Cette femme était une vieille!
--Une vieille?
--Oui, monsieur! et vous jugez si mon ami fut content de son expédition.
--Pourquoi vouloir tout approfondir? Ne valait-il pas mieux conserver
l'illusion? Les mystères antiques ont eu une légende plus gracieuse,
celle de Psyché.
--Vous croyez que c'est une fable que je vous conte; mais tout le
monde sait cette histoire à Tripoli. Maintenant, que dites-vous de ces
paroissiens-là et de leurs cérémonies?
--Votre imagination va trop loin, dis-je au Marseillais; la coutume
dont vous parlez n'a lieu que dans une secte repoussée de toutes les
autres. Il serait aussi injuste d'attribuer de pareilles mœurs aux
Ansariens et aux Druses que de faire rentrer dans le christianisme
certaines folies analogues attribuées aux anabaptistes on aux
vaudois[1].
Notre discussion continua quelque temps ainsi. L'erreur de mon
compagnon me contrariait dans les sympathies que je m'étais formées
à l'égard des populations du Liban, et je ne négligeai rien pour
le détromper, tout en accueillant les renseignements précieux que
m'apportaient ses propres observations.
La plupart des voyageurs ne saisissent que les détails bizarres de la
vie et des coutumes de certains peuples. Le sens général leur échappe
et ne peut s'acquérir en effet que par des études profondes. Combien
je m'applaudissais d'avoir pris d'avance une connaissance exacte
de l'histoire et des doctrines religieuses de tant de populations
du Liban, dont le caractère m'inspirait de l'estime! Dans le désir
que j'avais de me fixer au milieu d'elles, de pareilles données ne
m'étaient pas indifférentes, et j'en avais besoin pour résister à la
plupart des préjugés européens.
En général, nous ne nous intéressons en Syrie qu'aux Maronites,
catholiques comme nous, et tout au plus encore aux Grecs, aux Arméniens
et aux juifs, dont les idées s'éloignent moins des nôtres que celles
des musulmans; nous ne songeons pas qu'il existe une série de croyances
intermédiaires capables de se rattacher aux principes de civilisation
du Nord, et d'y amener peu à peu les Arabes.
La Syrie est certainement le seul point de l'Orient où l'Europe puisse
poser solidement le pied pour établir des relations commerciales, ainsi
que le fit l'ancienne Grèce. Partout ailleurs, il faudrait refouler les
populations arabes ou craindre constamment leur rébellion, comme il
arrive en Algérie. Une moitié au moins des populations syriennes se
compose soit de chrétiens, soit de races disposées aux idées de réforme
que font aujourd'hui prévaloir les musulmans éclairés. Il faudrait même
ajouter à ce nombre une grande partie des Arabes du désert, qui, comme
les Persans, appartiennent à la secte d'Ali.
[1] On sait que récemment des pratiques semblables ont été attribuées,
en France, à la secte des béguins; mais il est probable que les
sectaires d'Orient sont les seuls qui poussent si loin la frénésie
religieuse.