Il faut s'attendre, sur les navires arabes et grecs, à ces traversées
capricieuses qui renouvellent les destins errants d'Ulysse et de
Télémaque; le moindre coup de veut les emporte à tous les coins de la
Méditerranée; aussi l'Européen qui veut aller d'un point à l'autre
des côtes de Syrie est-il forcé d'attendre le passage du paquebot
anglais qui fait seul le service des échelles de la Palestine. Tous
les mois, un simple brick, qui n'est pas même un vapeur, remonte et
descend ces échelons de cités illustres qui s'appelaient Béryte, Sidon,
Tyr, Ptolémaïs et Césarée, et qui n'ont conservé ni leurs noms ni
même leurs ruines. A ces reines des mers et du commerce dont elle est
l'unique héritière, l'Angleterre ne fait pas seulement l'honneur d'un
_steamboat_. Cependant les divisions sociales si chères à cette nation
libre sont strictement observées sur le pont, comme s'il s'agissait
d'un vaisseau de premier ordre. Les _first places_ sont interdites
aux passagers inférieurs, c'est-à-dire à ceux dont la bourse est
la moins garnie, et cette disposition étonne parfois les Orientaux
quand ils voient des marchands aux places d'honneur, tandis que des
cheiks, des chérifs ou même des émirs se trouvent confondus avec les
soldats et les valets. En général, la chaleur est trop grande pour que
l'on couche dans les cabines, et chaque voyageur, apportant son lit
sur son dos comme le paralytique de l'Evangile, choisit une place
sur le pont pour le sommeil et pour la sieste; le reste du temps,
il se tient accroupi sur son matelas ou sur sa natte, le dos appuyé
contre le bordage et fumant sa pipe ou son narghilé. Les Francs seuls
passent la journée à se promener sur le pont, à la grande surprise des
Levantins, qui ne comprennent rien à cette agitation d'écureuil. Il
est difficile d'arpenter ainsi le plancher sans accrocher les jambes
de quelque Turc ou Bédouin, qui fait un soubresaut farouche, porte la
main à son poignard et lâche des imprécations, se promettant de vous
retrouver ailleurs. Les musulmans qui voyagent avec leur sérail, et qui
n'ont pas assez payé pour obtenir un cabinet séparé, sont obligés de
laisser leurs femmes dans une sorte de parc formé à l'arrière par des
balustrades, et où elles se pressent comme des agneaux. Quelquefois,
le mal de mer les gagne, et il faut alors que chaque époux s'occupe
d'aller chercher ses femmes, de les faire descendre et de les ramener
ensuite au bercail. Rien n'égale la patience d'un Turc pour ces
mille soins de famille qu'il faut accomplir sous l'œil railleur des
infidèles. C'est lui-même qui, matin et soir, s'en va remplir à la
tonne commune les vases de cuivre destinés aux ablutions religieuses,
qui renouvelle l'eau des narghilés, soigne les enfants incommodés du
roulis, toujours pour soustraire le plus possible ses femmes ou ses
esclaves au contact dangereux des Francs. Ces précautions n'ont pas
lieu sur les vaisseaux où il ne se trouve que des passagers levantins.
Ces derniers, bien qu'ils soient de religions diverses, observent entre
eux une sorte d'étiquette, surtout en ce qui se rapporte aux femmes.
L'heure du déjeuner sonna pendant que le missionnaire anglais, embarqué
avec moi pour Acre, me faisait remarquer un point de la côte qu'on
suppose être le lieu même où Jonas s'élança du ventre de la baleine.
Une petite mosquée indique la piété des musulmans pour cette tradition
biblique, et, à ce propos, j'avais entamé avec le révérend une de ces
discussions religieuses qui ne sont plus de mode en Europe, mais qui
naissent si naturellement entre voyageurs dans ces pays où l'on sent
que la religion est tout.
--Au fond, lui disais-je, le Coran n'est qu'un résumé de l'Ancien et
du Nouveau Testament rédigé en d'autres termes et augmenté de quelques
prescriptions particulières au climat. Les musulmans honorent le Christ
comme prophète, sinon comme dieu; ils levèrent la _Kadra Myriam_ (la
Vierge Marie), et aussi nos anges, nos prophètes et nos saints; d'où
vient donc l'immense préjugé qui les sépare encore des chrétiens et qui
rend toujours entre eux les relations mal assurées?
--Je n'accepte pas cela pour ma croyance, disait le révérend, et je
pense que les protestants et les Turcs finiront un jour par s'entendre.
Il se formera quelque secte intermédiaire, une sorte de christianisme
oriental....
--Ou d'islamisme anglican, lui dis-je. Mais pourquoi le catholicisme
n'opérerait-il pas cette fusion?
--C'est qu'aux yeux des Orientaux, les catholiques sont idolâtres. Vous
avez beau leur expliquer que vous ne rendez pas un culte à la figure
peinte ou sculptée, niais à la personne divine qu'elle représente; que
vous _honorez_, mais que vous n'adorez pas les anges et les saints:
ils ne comprennent pas cette distinction. Et, d'ailleurs, quel peuple
idolâtre a jamais adoré le bois ou le métal lui-même? Vous êtes donc
pour eux à la fois des idolâtres et des polythéistes, tandis que les
diverses communions protestantes....
Notre discussion, que je résume ici, continuait encore après le
déjeuner, et ces dernières paroles avaient frappé l'oreille d'un petit
homme à l'œil vif, à la barbe noire, vêtu d'un caban grec dont le
capuchon, relevé sur sa tête, dissimulait la coiffure, seul indice en
Orient des conditions et des nationalités.
Nous ne restâmes pas longtemps dans l'indécision.
--Eh! sainte Vierge! s'écria-t-il, les protestants n'y feront pas plus
que les autres. Les _Turcs_ seront toujours les _Turcs!_
Il prononçait _Turs_.
L'interruption indiscrète et l'accent provençal de ce personnage ne
me rendirent pas insensible au plaisir de rencontrer un compatriote.
Je me tournai donc de son côté, et je lui répondis quelques paroles
auxquelles il répliqua avec volubilité.
--Non, monsieur, il n'y a rien à faire avec le _Tur_ (Turc); c'est
un peuple qui s'en va!... Monsieur, je fus ces temps derniers à
Constantinople; je me disais: «Où sont les _Turs?..._» Il n'y en a plus!
Le paradoxe se réunissait à la prononciation pour signaler de plus en
plus un enfant de la Cannebière. Seulement, ce mot _Tur_, qui revenait
à tout moment, m'agaçait un peu.
--Vous allez loin! lui répliquai-je; j'ai moi-même vu déjà un assez bon
nombre de Turcs....
J'affectais de dire ce mot en appuyant sur la désinence; le Provençal
n'acceptait pas cette leçon.
--Vous croyez que ce sont des _Turs_ que vous avez vus? disait-il en
prononçant la syllabe d'une voix encore plus flûtée; ce ne sont pas de
vrais _Turs_: j'entends le _Tur_ Osmanli ... tous les musulmans ne sont
pas des _Turs!_
Après tout, un Méridional trouve sa prononciation excellente et celle
d'un Parisien fort ridicule; je m'habituais à celle de mon voisin mieux
qu'à son paradoxe.
--Êtes-vous bien sûr, lui dis-je, que cela soit ainsi?
--Eh! monsieur, j'arrive de Constantinople; ce sont tous là des Grecs,
des Arméniens, des Italiens, des gens de Marseille. Tous les _Turs_ que
l'on peut trouver, on en fait des cadis, des ulémas, des pachas; ou
bien on les envoie en Europe pour les faire voir. Que voulez-vous! tous
leurs enfants meurent; c'est une race qui s'en va!
--Mais, lui dis-je, ils savent encore assez bien garder leurs
provinces, cependant.
--Eh! monsieur, qu'est-ce qui les maintient? C'est l'Europe, ce sont
les gouvernements qui ne veulent rien changer à ce qui existe, qui
craignent les révolutions, les guerres, et dont chacun veut empêcher
que l'autre prenne la part la plus forte; c'est pourquoi ils restent en
échec à se regarder le blanc des yeux, et, pendant ce temps, ce sont
les populations qui en souffrent! On vous parle des armées du sultan;
qu'y voyez-vous? Des Albanais, des Bosniaques, des Circassiens, des
Kurdes; les marins, ce sont des Grecs; les officiers seuls sont de la
race turque. On les met en campagne; tout cela se sauve au premier coup
de canon, ainsi que nous avons vu maintes fois..., à moins que les
Anglais ne soient là pour leur tenir la baïonnette au dos, comme dans
les affaires de Syrie.
Je me tournai du côté du missionnaire anglais; mais il s'était éloigné
de nous et se promenait sur l'arrière.
--Monsieur, me dit le Marseillais en me prenant le bras, qu'est-ce que
vous croyez que les diplomates feront quand les rayas viendront leur
dire: «Voilà le malheur qui nous arrive; il n'y a plus un seul _Tur_
dans tout l'empire.... Nous ne savons que faire, nous vous apportons
les clefs de tout!»
L'audace de cette supposition me fit rire de tout mon cœur. Le
Marseillais continua imperturbablement:
--L'Europe dira: «Il doit y en avoir encore quelque part, cherchons
bien!... Est-ce possible? Plus de pachas, plus de vizirs, plus de
muchirs, plus de nazirs?... Cela va déranger toutes les relations
diplomatiques. A qui s'adresser? Comment ferons-nous pour continuer à
payer les drogmans?»
--Ce sera embarrassant en effet.
--Le pape, de son côté, dira: «Eh! mon Dieu! comment faire? Qu'est-ce
qui va donc garder le saint sépulcre à présent? Voilà qu'il n'y a plus
de _Turs[1]!..._
Un Marseillais développant un paradoxe ne vous en tient pas quitte
facilement. Celui-là semblait heureux d'avoir pris le contre-pied du
mot naïf d'un de ses concitoyens: «Vous allez à Constantinople?...
Vous y verrez bien des _Turs!_»
Ce tableau, plein d'exagération sans doute, me frappait par quelques
traits de vérité. Que le nombre des Turcs ait diminué beaucoup, cela
n'est pas douteux; les races d'hommes s'altèrent et se perdent sous
certaines influences, comme celles des animaux. Déjà depuis longtemps,
la principale force de l'empire turc reposait dans l'énergie de milices
étrangères d'origine à la race d'Othman, telles que les mamelouks
et les janissaires. Aujourd'hui, c'est à l'aide de quelques légions
d'Albanais que la Porte maintient sous la loi du croissant vingt
millions de Grecs, de catholiques et d'Arméniens. Le pourrait-elle
encore sans l'appui moral de la diplomatie européenne et sans les
secours armés de l'Angleterre? Quand on songe que cette Syrie, dont
les canons anglais ont bombardé tous les ports en 1840, et cela, au
profit des Turcs, est la même terre où toute l'Europe féodale s'est
ruée pendant six siècles, et que nos religions d'État tiennent pour
sacrée, on peut croire que le sentiment religieux est tombé bien bas en
Europe. Les Anglais n'ont pas même eu l'idée de réserver aux chrétiens
l'héritage envahi de Richard Cœur-de-lion.
Je voulais communiquer ces réflexions au révérend; mais, quand je
revins près de lui, il m'accueillit d'un air très-froid. Je compris
qu'étant aux premières places, il trouvait inconvenant que je me fusse
entretenu avec quelqu'un des secondes. Désormais je n'avais plus droit
à faire partie de sa société; il regrettait sans doute amèrement
d'avoir entamé quelques relations avec un homme qui ne se conduisait
pas en _gentleman_. Peut-être m'avait-il pardonné, à cause de mon
costume levantin, de ne point porter de gants jaunes et de bottes
vernies; mais se prêter à la conversation du premier venu, c'était
décidément _improper_! Il ne me reparla plus.
[1] On ne doit certainement pas prendre au sérieux cette plaisanterie
méridionale, qui se rapporte aux circonstances d'une autre époque.
Si jadis la force de l'empire turc reposait sur l'énergie de milices
étrangères d'origine à la race d'Othiman, la Porte a su se débarrasser
enfin de cet élément dangereux, et reconquérir une puissance dont
l'exécution sincère des idées de la Réforme lui assurera durée.