IV--UNE CHASSE

Le lendemain de mon arrivée, qui était un jour de fête, on vint me

réveiller dès le point du jour pour une chasse qui devait se faire avec

éclat. J'allais m'excuser sur mon peu d'habileté dans cet exercice,

craignant de compromettre, vis-à-vis de ces montagnards, la dignité

européenne; mais il s'agissait simplement d'une chasse au faucon. Le

préjugé qui ne permet aux Orientaux que la chasse des animaux nuisibles

les a conduits, depuis des siècles, à se servir d'oiseaux de proie

sur lesquels retombe la faute du sang répandu. La nature a toute la

responsabilité de l'acte cruel commis par l'oiseau de proie. C'est ce

qui explique comment cette sorte de chasse a toujours été particulière

à l'Orient. A la suite des croisades, la mode s'en répandit chez nous.

Je pensais que les princesses daigneraient nous accompagner, ce qui

aurait donné à ce divertissement un caractère tout chevaleresque; mais

on ne les vit point paraître. Des valets, chargés du soin des oiseaux,

allèrent chercher les faucons dans des logettes situées à l'intérieur

de la cour, et les remirent au prince et à deux de ses cousins, qui

étaient les personnages les plus apparents de la troupe. Je préparais

mon poing pour en recevoir un, lorsqu'on m'apprit que les faucons ne

pouvaient être tenus que par des personnes connues d'eux. Il y en

avait trois tout blancs, chaperonnés fort élégamment, et, comme on me

l'expliqua, de cette race particulière à la Syrie, dont les yeux ont

l'éclat de l'or.

Nous descendîmes dans la vallée, en suivant le cours du Nahr-el-Kelb,

jusqu'à un point où l'horizon s'élargissait, et où de vastes prairies

s'étendaient à l'ombre des noyers et des peupliers. La rivière, en

faisant un coude, laissait échapper dans la plaine de vastes flaques

d'eau à demi cachées par les joncs et les roseaux. On s'arrêta, et

l'on attendit que les oiseaux, effrayés d'abord par le bruit des pas

de chevaux, eussent repris leurs habitudes de mouvement ou de repos.

Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux

qui poursuivaient les insectes du marécage, deux hérons occupés

probablement de pêche, et dont le vol traçait de temps en temps des

cercles au-dessus des herbes. Le moment était venu: on tira quelques

coups de fusil pour faire _monter_ les hérons, puis on décoiffa les

faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lança en les

encourageant par des cris.

Ces oiseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie

quelconque; ils eurent bientôt aperçu les hérons, qui, attaqués

isolément, se défendirent à coups de bec. Un instant, on craignit que

l'un des faucons ne fût percé par le bec de celui qu'il attaquait seul;

mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se réunir

à ses deux compagnons de perchoir. L'un des hérons, débarrassé de

son ennemi, disparut dans l'épaisseur des arbres, tandis que l'autre

s'élevait en droite ligne vers le ciel. Alors commença l'intérêt

réel de la chasse. En vain le héron poursuivi s'était-il perdu dans

l'espace, où nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le

voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu'il

redescendit. C'était un spectacle plein d'émotions que de voir planer

ces trois combattants à peine visibles eux-mêmes, et dont la blancheur

se fondait dans l'azur du ciel.

Au bout de dix minutes, le héron, fatigué ou peut-être ne pouvant plus

respirer l'air trop raréfié de la zone qu'il parcourait, reparut à

peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte

d'un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d'entendre

les cris et de voir un mélange furieux d'ailes, de cols et de pattes

enlacés. Tout à coup les quatre oiseaux tombèrent comme une masse

dans l'herbe, et les piqueurs furent obligés de les chercher quelques

moments. Enfin ils ramassèrent le héron, qui vivait encore, et dont

ils coupèrent la gorge, afin qu'il ne souffrît pas plus longtemps. Ils

jetèrent alors aux faucons un morceau de chair coupé dans l'estomac

de la proie, et rapportèrent en triomphe les dépouilles sanglantes du

vaincu. Le prince me parla de chasses qu'il faisait quelquefois dans

la vallée de Becquâ, où l'on employait le faucon pour prendre des

gazelles. Malheureusement, il y a quelque chose de plus cruel dans

cette chasse que l'emploi même des armes; car les faucons sont dressés

à s'aller poser sur la tête des pauvres gazelles, dont ils crèvent

les yeux. Je n'étais nullement curieux d'assister à d'aussi tristes

amusements.

Il y eut ce soir-là un banquet splendide auquel beaucoup de voisins

avaient été conviés. On avait placé dans la cour beaucoup de petites

tables à la turque, multipliées et disposées d'après le rang des

invités. Le héron, victime triomphale de l'expédition, décorait avec

son col dressé au moyen de fils de fer et ses ailes en éventail le

point central de la table princière, placée sur une estrade, et où je

fus invité à m'asseoir auprès d'un des pères lazaristes du couvent

d'Antoura, qui se trouvait là à l'occasion de la fête. Des chanteurs et

des musiciens étaient placés sur le perron de la cour, et la galerie

inférieure était pleine de gens assis à d'autres petites tables de cinq

à six personnes. Les plats, à peine entamés, passaient des premières

tables aux autres, et finissaient par circuler dans la cour, où les

montagnards, assis à terre, les recevaient à leur tour. On nous avait

donné de vieux verres de Bohême; mais la plupart des convives buvaient

dans des tasses qui faisaient la ronde. De longs cierges de cire

éclairaient les tables principales. Le fond de la cuisine se composait

de mouton grillé, de pilau en pyramide, jauni de poudre de cannelle et

de safran, puis de fricassées, de poissons bouillis, de légumes farcis

de viandes hachées, de melon d'eau, de bananes et autres fruits du

pays. A la fin du repas, on porta des santés au bruit des instruments

et aux cris joyeux de l'assemblée; la moitié des gens assis à table se

levait et buvait à l'autre. Cela dura longtemps ainsi. Il va sans dire

que les dames, après avoir assisté au commencement du repas, mais sans

y prendre part, se retirèrent dans l'intérieur de la maison.

La fête se prolongea fort avant dans la nuit. En général, on ne peut

rien distinguer dans la vie des émirs et cheiks maronites, qui diffère

beaucoup de celle des autres Orientaux, si ce n'est ce mélange des

coutumes arabes et de certains usages de nos époques féodales. C'est

la transition de la vie de tribu, comme on la voit établie encore au

pied de ces montagnes, à cette ère de civilisation moderne qui gagne

et transforme déjà les cités industrieuses de la côte. Il semble que

l'on vive au milieu du XIIIe siècle français; mais, en même temps, on

ne peut s'empêcher de penser à Saladin et à son frère Malek-Adel, que

les Maronites se vantent d'avoir vaincu entre Beyrouth et Saïda. Le

lazariste auprès duquel j'étais placé pendant le repas (il se nommait

le père Adam) me donna beaucoup de détails sur le clergé maronite.

J'avais cru jusque-là que ce n'étaient que des catholiques médiocres,

attendu la faculté qu'ils avaient de se marier. Ce n'est là toutefois

qu'une tolérance accordée spécialement à l'Église syrienne. Les femmes

des curés sont appelées prêtresses par honneur, mais n'exercent aucune

fonction sacerdotale. Le pape admet aussi l'existence d'un patriarche

maronite, nommé par un conclave, et qui, au point de vue canonique,

porte le titre d'évêque d'Antioche; mais ni le patriarche ni ses douze

évêques suffragants ne peuvent être mariés.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 99 / 146 题