Le lendemain de mon arrivée, qui était un jour de fête, on vint me
réveiller dès le point du jour pour une chasse qui devait se faire avec
éclat. J'allais m'excuser sur mon peu d'habileté dans cet exercice,
craignant de compromettre, vis-à-vis de ces montagnards, la dignité
européenne; mais il s'agissait simplement d'une chasse au faucon. Le
préjugé qui ne permet aux Orientaux que la chasse des animaux nuisibles
les a conduits, depuis des siècles, à se servir d'oiseaux de proie
sur lesquels retombe la faute du sang répandu. La nature a toute la
responsabilité de l'acte cruel commis par l'oiseau de proie. C'est ce
qui explique comment cette sorte de chasse a toujours été particulière
à l'Orient. A la suite des croisades, la mode s'en répandit chez nous.
Je pensais que les princesses daigneraient nous accompagner, ce qui
aurait donné à ce divertissement un caractère tout chevaleresque; mais
on ne les vit point paraître. Des valets, chargés du soin des oiseaux,
allèrent chercher les faucons dans des logettes situées à l'intérieur
de la cour, et les remirent au prince et à deux de ses cousins, qui
étaient les personnages les plus apparents de la troupe. Je préparais
mon poing pour en recevoir un, lorsqu'on m'apprit que les faucons ne
pouvaient être tenus que par des personnes connues d'eux. Il y en
avait trois tout blancs, chaperonnés fort élégamment, et, comme on me
l'expliqua, de cette race particulière à la Syrie, dont les yeux ont
l'éclat de l'or.
Nous descendîmes dans la vallée, en suivant le cours du Nahr-el-Kelb,
jusqu'à un point où l'horizon s'élargissait, et où de vastes prairies
s'étendaient à l'ombre des noyers et des peupliers. La rivière, en
faisant un coude, laissait échapper dans la plaine de vastes flaques
d'eau à demi cachées par les joncs et les roseaux. On s'arrêta, et
l'on attendit que les oiseaux, effrayés d'abord par le bruit des pas
de chevaux, eussent repris leurs habitudes de mouvement ou de repos.
Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux
qui poursuivaient les insectes du marécage, deux hérons occupés
probablement de pêche, et dont le vol traçait de temps en temps des
cercles au-dessus des herbes. Le moment était venu: on tira quelques
coups de fusil pour faire _monter_ les hérons, puis on décoiffa les
faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lança en les
encourageant par des cris.
Ces oiseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie
quelconque; ils eurent bientôt aperçu les hérons, qui, attaqués
isolément, se défendirent à coups de bec. Un instant, on craignit que
l'un des faucons ne fût percé par le bec de celui qu'il attaquait seul;
mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se réunir
à ses deux compagnons de perchoir. L'un des hérons, débarrassé de
son ennemi, disparut dans l'épaisseur des arbres, tandis que l'autre
s'élevait en droite ligne vers le ciel. Alors commença l'intérêt
réel de la chasse. En vain le héron poursuivi s'était-il perdu dans
l'espace, où nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le
voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu'il
redescendit. C'était un spectacle plein d'émotions que de voir planer
ces trois combattants à peine visibles eux-mêmes, et dont la blancheur
se fondait dans l'azur du ciel.
Au bout de dix minutes, le héron, fatigué ou peut-être ne pouvant plus
respirer l'air trop raréfié de la zone qu'il parcourait, reparut à
peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte
d'un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d'entendre
les cris et de voir un mélange furieux d'ailes, de cols et de pattes
enlacés. Tout à coup les quatre oiseaux tombèrent comme une masse
dans l'herbe, et les piqueurs furent obligés de les chercher quelques
moments. Enfin ils ramassèrent le héron, qui vivait encore, et dont
ils coupèrent la gorge, afin qu'il ne souffrît pas plus longtemps. Ils
jetèrent alors aux faucons un morceau de chair coupé dans l'estomac
de la proie, et rapportèrent en triomphe les dépouilles sanglantes du
vaincu. Le prince me parla de chasses qu'il faisait quelquefois dans
la vallée de Becquâ, où l'on employait le faucon pour prendre des
gazelles. Malheureusement, il y a quelque chose de plus cruel dans
cette chasse que l'emploi même des armes; car les faucons sont dressés
à s'aller poser sur la tête des pauvres gazelles, dont ils crèvent
les yeux. Je n'étais nullement curieux d'assister à d'aussi tristes
amusements.
Il y eut ce soir-là un banquet splendide auquel beaucoup de voisins
avaient été conviés. On avait placé dans la cour beaucoup de petites
tables à la turque, multipliées et disposées d'après le rang des
invités. Le héron, victime triomphale de l'expédition, décorait avec
son col dressé au moyen de fils de fer et ses ailes en éventail le
point central de la table princière, placée sur une estrade, et où je
fus invité à m'asseoir auprès d'un des pères lazaristes du couvent
d'Antoura, qui se trouvait là à l'occasion de la fête. Des chanteurs et
des musiciens étaient placés sur le perron de la cour, et la galerie
inférieure était pleine de gens assis à d'autres petites tables de cinq
à six personnes. Les plats, à peine entamés, passaient des premières
tables aux autres, et finissaient par circuler dans la cour, où les
montagnards, assis à terre, les recevaient à leur tour. On nous avait
donné de vieux verres de Bohême; mais la plupart des convives buvaient
dans des tasses qui faisaient la ronde. De longs cierges de cire
éclairaient les tables principales. Le fond de la cuisine se composait
de mouton grillé, de pilau en pyramide, jauni de poudre de cannelle et
de safran, puis de fricassées, de poissons bouillis, de légumes farcis
de viandes hachées, de melon d'eau, de bananes et autres fruits du
pays. A la fin du repas, on porta des santés au bruit des instruments
et aux cris joyeux de l'assemblée; la moitié des gens assis à table se
levait et buvait à l'autre. Cela dura longtemps ainsi. Il va sans dire
que les dames, après avoir assisté au commencement du repas, mais sans
y prendre part, se retirèrent dans l'intérieur de la maison.
La fête se prolongea fort avant dans la nuit. En général, on ne peut
rien distinguer dans la vie des émirs et cheiks maronites, qui diffère
beaucoup de celle des autres Orientaux, si ce n'est ce mélange des
coutumes arabes et de certains usages de nos époques féodales. C'est
la transition de la vie de tribu, comme on la voit établie encore au
pied de ces montagnes, à cette ère de civilisation moderne qui gagne
et transforme déjà les cités industrieuses de la côte. Il semble que
l'on vive au milieu du XIIIe siècle français; mais, en même temps, on
ne peut s'empêcher de penser à Saladin et à son frère Malek-Adel, que
les Maronites se vantent d'avoir vaincu entre Beyrouth et Saïda. Le
lazariste auprès duquel j'étais placé pendant le repas (il se nommait
le père Adam) me donna beaucoup de détails sur le clergé maronite.
J'avais cru jusque-là que ce n'étaient que des catholiques médiocres,
attendu la faculté qu'ils avaient de se marier. Ce n'est là toutefois
qu'une tolérance accordée spécialement à l'Église syrienne. Les femmes
des curés sont appelées prêtresses par honneur, mais n'exercent aucune
fonction sacerdotale. Le pape admet aussi l'existence d'un patriarche
maronite, nommé par un conclave, et qui, au point de vue canonique,
porte le titre d'évêque d'Antioche; mais ni le patriarche ni ses douze
évêques suffragants ne peuvent être mariés.