Nous remontâmes à cheval vers trois heures, et nous redescendîmes dans
la vallée au fond de laquelle coule une petite rivière. En suivant son
cours, qui se dirige vers la mer, et remontant ensuite au milieu des
rochers et des pins, traversant çà et là des vallées fertiles plantées
toujours de mûriers, d'oliviers et de cotonniers, entre lesquels on a
semé le blé et l'orge, nous nous trouvâmes enfin sur le bord du Nahr-el
Kelb, c'est-à-dire le fleuve du Chien, l'ancien Lycus, qui répand une
eau rare entre les rochers rougeâtres et les buissons de lauriers.
Ce fleuve, qui, dans l'été, est à peine une rivière, prend sa source
aux cimes neigeuses du haut Liban, ainsi que tous les autres cours
d'eau qui sillonnent parallèlement cette côte jusqu'à Antakieh, et qui
vont se jeter dans la mer de Syrie. Les hautes terrasses du couvent
d'Antoura s'élevaient à notre gauche, et les bâtiments semblaient
tout près, quoique nous en fussions séparés par de profondes vallées.
D'autres couvents grecs, maronites, ou appartenant aux lazaristes
européens, apparaissaient, dominant de nombreux villages, et tout cela,
qui, comme description, peut se rapporter simplement à la physionomie
des Apennins ou des basses Alpes, est d'un effet de contraste
prodigieux, quand on songe qu'on est en pays musulman, à quelques
lieues du désert de Damas et des ruines poudreuses de Balbek. Ce qui
fait aussi du Liban une petite Europe industrieuse, libre, intelligente
surtout, c'est que là cesse l'impression de ces grandes chaleurs qui
énervent les populations de l'Asie. Les cheiks et les habitants aisés
ont, suivant les saisons, des résidences qui, plus haut ou plus bas
dans des vallées étagées entre les monts, leur permettent de vivre au
milieu d'un éternel printemps.
La zone où nous entrâmes au coucher du soleil, déjà très-élevée, mais
protégée par deux chaînes de sommets boisés, me parut d'une température
délicieuse. Là commençaient les propriétés du prince, ainsi que Moussa
me l'apprit. Nous touchions donc au but de notre course; cependant
ce ne fut qu'à la nuit fermée et après avoir traversé un bois de
sycomores, où il était très-difficile de guider les chevaux, que nous
aperçûmes un groupe de bâtiments dominant un mamelon autour duquel
tournait un chemin escarpé. C'était entièrement l'apparence d'un
château gothique; quelques fenêtres éclairées découpaient leurs ogives
étroites, qui formaient, du reste, l'unique décoration extérieure d'une
cour carrée et d'une enceinte de grands murs. Toutefois, après qu'on
nous eut ouvert une porte basse à cintre surbaissé, nous nous trouvâmes
dans une vaste cour entourée de galeries soutenues par des colonnes.
Des valets nombreux et des nègres s'empressaient autour des chevaux, et
je fus introduit dans la salle basse ou _serdar_, vaste et décorée de
divans, où nous prîmes place en attendant le souper. Le prince, après
avoir fait servir des rafraîchissements pour ses compagnons et pour
moi, s'excusa sur l'heure avancée qui ne permettait pas de me présenter
à sa famille, et entra dans cette partie de la maison qui, chez les
chrétiens comme chez les Turcs, est spécialement consacrée aux femmes;
il avait bu seulement avec nous un verre de _vin d'or_ au moment où
l'on apportait le souper.
Le lendemain, je m'éveillai au bruit que faisaient dans la cour les
saïs et les esclaves noirs occupés du soin des chevaux. Il y avait
aussi beaucoup de montagnards qui apportaient des provisions, et
quelques moines maronites en capuchon noir et en robe bleue, regardant
tout avec un sourire bienveillant. Le prince descendit bientôt et
me conduisit à un jardin en terrasse abrité de deux côtés par les
murailles du château, mais ayant vue au dehors sur la vallée où le
Nahr-el-Kelb coule profondément encaissé. On cultivait dans ce petit
espace des bananiers, des palmiers nains, des limoniers et autres
arbres de la plaine, qui, sur ce plateau élevé, devenaient une rareté
et une recherche de luxe. Je songeais un peu aux châtelaines dont les
fenêtres grillées donnaient probablement sur ce petit Éden; mais il
n'en fut pas question. Le prince me parla longtemps de sa famille, des
voyages que son grand-père avait faits en Europe et des honneurs qu'il
y avait obtenus. Il s'exprimait fort bien en italien, comme la plupart
des émirs et des cheiks du Liban, et paraissait disposé à faire quelque
jour un voyage en France.
A l'heure du dîner, c'est-à-dire vers midi, on me fit monter à une
galerie haute, ouverte sur la cour, et dont le fond formait une sorte
d'alcôve garnie de divans avec un plancher en estrade; deux femmes
très-parées étaient assises sur le divan, les jambes croisées à la
manière turque, et une petite fille qui était près d'elles vint dès
l'entrée me baiser la main, selon la coutume. J'aurais volontiers rendu
à mon tour cet hommage aux deux dames, si je n'avais pensé que cela
était contraire aux usages. Je saluai seulement, et je pris place avec
le prince à une table de marqueterie qui supportait un large plateau
chargé de mets. Au moment où j'allais m'asseoir, la petite fille
m'apporta une serviette de soie longue et tramée d'argent à ses deux
bouts. Les dames continuèrent, pendant le repas, à poser sur l'estrade
comme des idoles. Seulement, quand la table fut ôtée, nous allâmes nous
asseoir en face d'elles, et ce fut sur l'ordre de la plus âgée qu'on
apporta des narghilés.
Ces personnes étaient vêtues, par-dessus les gilets qui pressent la
poitrine et le _cheytian_ (pantalon) à longs plis, de longues robes de
soie rayée; une lourde ceinture d'orfèvrerie, des parures de diamants
et de rubis témoignaient d'un luxe très-général d'ailleurs en Syrie,
même chez les femmes d'un moindre rang; quant à la corne que la
maîtresse de la maison balançait sur son front et qui lui faisait
faire les mouvements d'un cygne, elle était de vermeil ciselé avec
des incrustations de turquoises; les tresses de cheveux, entremêlés
de grappes de sequins, ruisselaient sur les épaules, selon la mode
générale du Levant. Les pieds de ces dames, repliés sur le divan,
ignoraient l'usage du bas; ce qui, dans ces pays, est général, et
ajoute à la beauté un moyen de séduction bien éloigné de nos idées.
Des femmes qui marchent à peine, qui se livrent plusieurs fois le
jour à des ablutions parfumées, dont les chaussures ne compriment
point les doigts, arrivent, on le conçoit bien, à rendre leurs pieds
aussi charmants que leurs mains; la teinture de henné, qui en rougit
les ongles, ou les anneaux des chevilles, riches comme des bracelets,
complètent la grâce et le charme de cette portion de la femme, un peu
trop sacrifiée chez nous à la gloire des cordonniers.
Les princesses me firent beaucoup de questions sur l'Europe et me
parlèrent de plusieurs voyageurs qu'elles avaient vus déjà. C'étaient
en général des légitimistes en pèlerinage vers Jérusalem, et l'on
conçoit combien d'idées contradictoires se trouvent ainsi répandues,
sur l'état de la France, parmi les chrétiens du Liban. On peut dire
seulement que nos dissentiments politiques n'ont que peu d'influence
sur des peuples dont la constitution sociale diffère beaucoup de la
nôtre. Des catholiques obligés de reconnaître comme suzerain l'empereur
des Turcs n'ont pas d'opinion bien nette touchant notre état politique.
Cependant ils ne se considèrent à l'égard du sultan que comme
tributaires. Le véritable souverain est encore pour eux l'émir Béchir,
livré au sultan par les Anglais après l'expédition de 1840.
En très-peu de temps, je me trouvai fort à mon aise dans cette famille,
et je vis avec plaisir disparaître la cérémonie et l'étiquette du
premier jour. Les princesses, vêtues simplement et comme les femmes
ordinaires du pays, se mêlaient aux travaux de leurs gens, et la plus
jeune descendait aux fontaines avec les filles du village, ainsi
que la Rébecca de la Bible et la Nausicaa d'Homère. On s'occupait
beaucoup dans ce moment-là de la récolte de la soie, et l'on me fit
voir les _cabanes_, bâtiments d'une construction légère qui servent
de magnanerie. Dans certaines salles, on nourrissait encore les
vers sur des cadres superposés; dans d'autres, le sol était jonché
d'épines coupées sur lesquelles les larves des vers avaient opéré leur
transformation. Les cocons étoilaient comme des olives d'or les rameaux
entassés et figurant d'épais buissons; il fallait ensuite les détacher
et les exposer à des vapeurs soufrées pour détruire la chrysalide, puis
dévider ces fils presque imperceptibles. Des centaines de femmes et
d'enfants étaient employées à ce travail, dont les princesses avaient
aussi la surveillance.