Nous allâmes le lendemain reconduire le père Adam à Antoura. C'est un
édifice assez vaste au-dessus d'une terrasse qui domine tout le pays,
et au bas de laquelle est un vaste jardin planté d'orangers énormes.
L'enclos est traversé d'un ruisseau qui sort des montagnes et que
reçoit un grand bassin. L'église est bâtie hors du couvent, qui se
compose à l'intérieur d'un édifice assez vaste divisé en un double
rang de cellules; les pères s'occupent, comme les autres moines de la
montagne, de la culture de l'olivier et des vignes. Ils ont des classes
pour les enfants du pays; leur bibliothèque contient beaucoup de livres
imprimés dans la montagne, car il y a aussi là des moines imprimeurs,
et j'y ai trouvé même la collection d'un journal-revue intitulé
_l'Ermite de la Montagne_, dont la publication a cessé depuis quelques
années. Le père Adam m'apprit que la première imprimerie avait été
établie, il y a cent ans, à Mar-Hama, par un religieux d'Alep, nommé
Abdallah Zeker, qui grava lui-même et fondit les caractères. Beaucoup
de livres de religion, d'histoire et même des recueils de contes sont
sortis de ces presses bénies. Il est assez curieux de voir en passant
au bas des murs d'un couvent des feuilles imprimées qui sèchent au
soleil. Du reste, les moines du Liban exercent toute sorte d'états, et
ce n'est pas à eux qu'on reprochera la paresse.
Outre les couvents assez nombreux des lazaristes et des jésuites
européens, qui aujourd'hui luttent d'influence et ne sont pas toujours
amis, il y a dans le Kesrouan environ deux cents couvents de moines
réguliers, sans compter un grand nombre d'ermitages dans le pays de
Mar-Élicha. On rencontre aussi de nombreux couvents de femmes consacrés
la plupart à l'éducation. Tout cela ne forme-t-il pas un personnel
religieux bien considérable pour un pays de cent dix lieues carrées,
qui ne compte pas deux cent mille habitants? Il est vrai que cette
portion de l'ancienne Phénicie a toujours été célèbre par l'ardeur
de ses croyances. A quelques lieues du point où nous étions coule
le Nahr-Ibrahim, l'ancien Adonis, qui se teint de rouge encore au
printemps à l'époque où l'on pleurait jadis la mort du symbolique
favori de Vénus. C'est près de l'endroit où cette rivière se jette dans
la mer qu'est située Djébaïl, l'ancienne Byblos, où naquit Adonis,
fils, comme on sait, de Cynire--et de Myrrha, la propre fille de ce
roi phénicien. Ces souvenirs de la Fable, ces adorations, ces honneurs
divins rendus jadis à l'inceste et à l'adultère indignent encore les
bons religieux lazaristes. Quant aux moines maronites, ils ont le
bonheur de les ignorer profondément.
Le prince voulut bien m'accompagner et me guider dans plusieurs
excursions à travers cette province du Kesrouan, que je n'aurais crue
ni si vaste ni si peuplée. Gazir, la ville principale, qui a cinq
églises et une population de six mille âmes, est la résidence de la
famille Hobeïsch, l'une des trois plus nobles de la nation maronite;
les deux autres sont les Avaki et les Khazen. Les descendants de ces
trois maisons se comptent par centaines, et la coutume du Liban, qui
veut le partage égal des biens entre les frères, a réduit beaucoup
nécessairement l'apanage de chacun. Cela explique la plaisanterie
locale qui appelle certains de ces émirs _princes d'olive et de
fromage_, en faisant allusion à leurs maigres moyens d'existence.
Les plus vastes propriétés appartiennent à la famille Khazen, qui
réside à Zouk-Mikel, ville plus peuplée encore que Gazir. Louis XIV
contribua beaucoup à l'éclat de cette famille, en confiant à plusieurs
de ses membres des fonctions consulaires. Il y a en tout cinq districts
dans la partie de la province dite le Kesrouan Gazir, et trois dans
le Kesrouan Bekfaya, situé du côté de Balbek et de Damas. Chacun
de ces districts comprend un chef-lieu gouverné d'ordinaire par un
émir, et une douzaine de villages ou paroisses placés sous l'autorité
des cheiks. L'édifice féodal ainsi constitué aboutit à l'émir de la
province, qui, lui-même, tient ses pouvoirs du grand émir résidant
à Deïr-Khamar. Ce dernier étant aujourd'hui captif des Turcs, son
autorité a été déléguée à deux kaïmakams ou gouverneurs, l'un Maronite,
l'autre Druse, forcés de soumettre aux pachas toutes les questions
d'ordre politique.
Cette disposition a l'inconvénient d'entretenir entre les deux peuples
un antagonisme d'intérêts et d'influences qui n'existait pas lorsqu'ils
vivaient réunis sous un même prince. La grande pensée de l'émir
Fakardin, qui avait été de mélanger les populations et d'effacer les
préjugés de race et de religion, se trouve prise à contre-pied, et
l'on tend à former deux nations ennemies là où il n'en existait qu'une
seule, unie par des liens de solidarité et de tolérance mutuelle.
On se demande quelquefois comment les souverains du Liban parvenaient à
s'assurer la sympathie et la fidélité de tant de peuples de religions
diverses. A ce propos, le père Adam me disait que l'émir Béchir était
chrétien par son baptême, Turc par sa vie et Druse par sa mort, ce
dernier peuple ayant le droit immémorial d'ensevelir les souverains de
la montagne. Il me racontait encore une anecdote locale analogue. Un
Druse et un Maronite qui faisaient route ensemble s'étaient demandé:
--Mais quelle est donc la religion de notre souverain?
--Il est Druse, disait l'un.
--Il est chrétien, disait l'autre.
Un métuali (sectaire musulman) qui passait est choisi pour arbitre, et
n'hésite pas à répondre:
--Il est Turc.
Ces braves gens, plus irrésolus que jamais, conviennent d'aller chez
l'émir lui demander de les mettre d'accord. L'émir Béchir les reçut
fort bien, et, une fois au courant de leur querelle, dit en se tournant
vers son vizir:
--Voilà des gens bien curieux! Qu'on leur tranche la tête à tous les
trois!
Sans ajouter une croyance exagérée à la sanglante affabulation de
cette histoire, on peut y reconnaître la politique éternelle des
grands émirs du Liban. Il est très-vrai que leur palais contient une
église, une mosquée et un _khalouè_ (temple druse). Ce fut longtemps le
triomphe de leur politique, et c'en est peut-être devenu l'écueil.