II--UN VILLAGE MIXTE

En avançant de quelques pas encore au delà de la fontaine, et toujours

sous l'ombrage des pins, nous nous trouvâmes à l'entrée du village

de Bethmérie, situé sur un plateau, d'où la vue s'étend, d'un côté,

vers le golfe, et, de l'autre, sur une vallée profonde, au delà de

laquelle de nouvelles crêtes de monts s'estompent dans un brouillard

bleuâtre. Le contraste de cette fraîcheur et de cette ombre silencieuse

avec l'ardeur des plaines et des grèves qu'on a quittées il y a peu

d'heures, est une sensation qu'on n'apprécie bien que sous de tels

climats. Une vingtaine de maisons étaient répandues sous les arbres et

présentaient à peu près le tableau d'un de nos villages du Midi. Nous

nous rendîmes à la demeure du cheik, qui était absent, mais dont la

femme nous fit servir du lait caillé et des fruits.

Nous avions laissé sur notre gauche une grande maison, dont le toit

écroulé et les solives charbonnées indiquaient un incendie récent.

Le prince m'apprit que c'étaient les Druses qui avaient mis le feu à

ce bâtiment, pendant que plusieurs familles maronites s'y trouvaient

rassemblées pour une noce. Heureusement, les conviés, avaient pu fuir

à temps; mais le plus singulier, c'est que les coupables étaient des

habitants de la même localité. Bethmérie, comme village mixte, contient

environ cent cinquante chrétiens et une soixantaine de Druses. Les

maisons de ces derniers sont séparées des autres par deux cents pas à

peine. Par suite de cette hostilité, une lutte sanglante avait eu lieu,

et le pacha s'était hâté d'intervenir en établissant entre les deux

parties du village un petit camp d'Albanais, qui vivait aux dépens des

populations rivales.

Nous venions de finir notre repas, lorsque le cheik rentra dans

sa maison. Après les premières civilités, il entama une longue

conversation avec le prince, et se plaignit vivement de la présence des

Albanais et du désarmement général qui avait eu lieu dans son district.

Il lui semblait que cette mesure n'aurait dû s'exercer qu'à l'égard

des Druses, seuls coupables d'attaque nocturne et d'incendie. De temps

en temps, les deux chefs baissaient la voix, et, bien que je ne pusse

saisir complètement le sens de leur discussion, je pensai qu'il était

convenable de m'éloigner un peu sous prétexte de promenade.

Mon guide m'apprit en marchant que les chrétiens maronites de la

province d'El Garb, où nous étions, avaient tenté précédemment

d'expulser les Druses disséminés dans plusieurs villages, et que ces

derniers avaient appelé à leur secours leurs coreligionnaires de

l'Antiliban. De là une de ces luttes qui se renouvellent si souvent.

La grande force des Maronites est dans la province du Kesrouan,

située derrière Djébaïl et Tripoli, comme aussi la plus forte

population des Druses habite les provinces situées de Beyrouth jusqu'à

Saint-Jean-d'Acre. Le cheik de Bethmérie se plaignait sans doute au

prince de ce que, dans la circonstance récente dont j'ai parlé, les

gens du Kesrouan n'avaient pas bougé; mais ils n'en avaient pas eu le

temps, les Turcs ayant mis le holà avec un empressement peu ordinaire

de leur part. C'est que la querelle était survenue au moment de payer

le _miri_. «Payez d'abord, disaient les Turcs, ensuite vous vous

battiez tant qu'il vous plaira.» Le moyen, en effet, de toucher des

impôts chez des gens qui se ruinent et s'égorgent au moment même de la

récolte?

Au bout de la ligne des maisons chrétiennes, je m'arrêtai sous un

bouquet d'arbres, d'où l'on voyait la mer, qui brisait au loin ses

flots argentés sur le sable. L'œil domine de là les croupes étagées

des monts que nous avions franchis, le cours des petites rivières qui

sillonnent les vallées, et le ruban jaunâtre que trace le long de la

mer cette belle route d'Antonin, où l'on voit sur les rochers des

inscriptions romaines et des bas-reliefs persans. Je m'étais assis à

l'ombre, lorsqu'on vint m'inviter à prendre du café chez un _moudhir_

ou commandant turc, qui, je suppose, exerçait une autorité momentanée

par suite de l'occupation du village par les Albanais.

Je fus conduit dans une maison nouvellement décorée, en l'honneur sans

doute de ce fonctionnaire, avec une belle natte des Indes couvrant le

sol, un divan de tapisserie et des rideaux de soie. J'eus l'irrévérence

d'entrer sans ôter ma chaussure, malgré les observations des valets

turcs, que je ne comprenais pas. Le moudhir leur fit signe de se taire,

et m'indiqua une place sur le divan sans se lever lui-même. Il fit

apporter du café et des pipes, et m'adressa quelques mots de politesse

en s'interrompant de temps en temps pour appliquer son cachet sur des

carrés de papier que lui passait son secrétaire, assis, près de lui,

sur un tabouret.

Ce moudhir était jeune et d'une mine assez fière. Il commença par me

questionner, en mauvais italien, avec toutes les banalités d'usage, sur

la vapeur, sur Napoléon et sur la découverte prochaine d'un moyen pour

traverser les airs. Après l'avoir satisfait là-dessus, je crus pouvoir

lui demander quelques détails sur les populations qui nous entouraient.

Il paraissait très réservé à cet égard; toutefois, il m'apprit que

la querelle était venue, là comme sur plusieurs autres points, de ce

que les Druses ne voulaient pas verser le tribut dans les mains des

cheiks maronites, responsables envers le pacha. La même position existe

d'une manière inverse dans les villages mixtes du pays des Druses. Je

demandai au moudhir s'il y avait quelque difficulté à visiter l'autre

partie du village.

--Allez où vous voudrez, dit-il; tous ces gens là sont fort paisibles

depuis que nous sommes chez eux. Autrement, il aurait fallu vous battre

pour les uns ou pour les autres, pour la croix blanche ou pour la main

blanche.

Ce sont les signes qui distinguent les drapeaux des Maronites et ceux

des Druses, dont le fond est également rouge d'ailleurs.

Je pris congé de ce Turc, et, comme je savais que mes compagnons

resteraient encore à Bethmérie pendant la plus grande chaleur du

jour, je me dirigeai vers le quartier des Druses, accompagné du seul

Moussa. Le soleil était dans toute sa force, et, après avoir marché

dix minutes, nous rencontrâmes les deux premières maisons. Il y avait

devant celle de droite un jardin en terrasse où jouaient quelques

enfants. Ils accoururent pour nous voir passer et poussèrent de grands

cris qui firent sortir deux femmes de la maison. L'une d'elles portait

le tantour, ce qui indiquait sa condition d'épouse ou de veuve; l'autre

paraissait plus jeune, et avait la tête couverte d'un simple voile,

qu'elle ramenait sur une partie de son visage. Toutefois, on pouvait

distinguer leur physionomie, qui dans leurs mouvements apparaissait et

se couvrait tour à tour comme la lune dans les nuages.

L'examen rapide que je pouvais en faire se complétait par les figures

des enfants, toutes découvertes, et dont les traits, parfaitement

formés, se rapprochaient de ceux des deux femmes. La plus jeune, me

voyant arrêté, rentra dans la maison et revint avec une gargoulette de

terre poreuse dont elle fit pencher le bec de mon côté à travers les

grosses feuilles de cactier qui bordaient la terrasse. Je m'approchai

pour boire, bien que je n'eusse pas soif, puisque je venais de prendre

des rafraîchissements chez le moudhir. L'autre femme, voyant que je

n'avais bu qu'une gorgée, me dit:

--_Tourid leben?_ (Est-ce du lait que tu veux?)

Je faisais un signe de refus, mais elle était déjà rentrée. En

entendant ce mot _leben_, je me rappelai qu'il veut dire en allemand

_la vie_. Le Liban tire aussi son nom de ce mot _leben_, et le doit à

la blancheur des neiges qui couvrent ses montagnes, et que les Arabes,

au travers des sables enflammés du désert, rêvent de loin comme le

lait,--comme la vie! La bonne femme était accourue de nouveau avec une

tasse de lait écumant. Je ne pus refuser d'en boire, et j'allais tirer

quelques pièces de ma ceinture, lorsque, sur le mouvement seul de ma

main, ces deux personnes firent des signes de refus très-énergiques.

Je savais déjà que l'hospitalité a dans le Liban des habitudes plus

qu'écossaises: je n'insistai pas.

Autant que j'en ai pu juger par l'aspect compare de ces femmes et de

ces enfants, les traits de la population druse ont quelque rapport

avec ceux de la race persane. Ce hâle, qui répandait sa teinte ambrée

sur les visages des petites filles, n'altérait pas la blancheur mate

des deux femmes à demi voilées, de telle sorte qu'on pourrait croire

que l'habitude de se couvrir le visage est, avant tout, chez les

Levantines, une question de coquetterie. L'air vivifiant de la montagne

et l'habitude du travail colorent fortement les lèvres et les joues.

Le fard des Turques leur est donc inutile: cependant, comme chez ces

dernières, la teinture ombre leurs paupières et prolonge l'arc de leurs

sourcils.

J'allai plus loin: c'étaient toujours des maisons d'un étage au plus

bâties en pisé, les plus grandes en pierre rougeâtre, avec des toits

plats soutenus par des arceaux intérieurs, des escaliers en dehors

montant jusqu'au toit, et dont tout le mobilier, comme on pouvait le

voir par les fenêtres grillées ou les portes entr'ouvertes, consistait

en lambris de cèdre sculptés, en nattes et en divans, les enfants

et les femmes animant tout cela sans trop s'étonner du passage d'un

étranger, ou m'adressant avec bienveillance le _sal-kher_ (bonjour)

accoutumé.

Arrivé au bout du village où finit le plateau de Bethmérie, j'aperçus

de l'autre côté de la vallée un couvent où Moussa voulait me conduire;

mais la fatigue commençait à me gagner et le soleil était devenu

insupportable: je m'assis à l'ombre d'un mur auquel je m'appuyai

avec une sorte de somnolence due au peu de tranquillité de ma nuit.

Un vieillard sortit de la maison, et m'engagea à venir me reposer

chez lui. Je le remerciai, craignant qu'il ne fût déjà tard et que

mes compagnons ne s'inquiétassent de mon absence. Voyant aussi que

je refusais tout rafraîchissement, il me dit que je ne devais pas

le quitter sans accepter quelque chose. Alors, il alla chercher de

petits abricots (_mech-mech_), et me les donna; puis il voulut encore

m'accompagner jusqu'au bout de la rue. Il parut contrarié en apprenant

par Moussa que j'avais déjeuné chez le cheik chrétien.

--C'est moi qui suis le cheik véritable, dit-il, et _j'ai le droit_ de

donner l'hospitalité aux étrangers.

Moussa me dit alors que ce vieillard avait été, en effet, le cheik ou

seigneur du village du temps de l'émir Béchir; mais, comme il avait

pris parti pour les Égyptiens, l'autorité turque ne voulait plus le

reconnaître, et l'élection s'était portée sur un Maronite.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 97 / 146 题