En avançant de quelques pas encore au delà de la fontaine, et toujours
sous l'ombrage des pins, nous nous trouvâmes à l'entrée du village
de Bethmérie, situé sur un plateau, d'où la vue s'étend, d'un côté,
vers le golfe, et, de l'autre, sur une vallée profonde, au delà de
laquelle de nouvelles crêtes de monts s'estompent dans un brouillard
bleuâtre. Le contraste de cette fraîcheur et de cette ombre silencieuse
avec l'ardeur des plaines et des grèves qu'on a quittées il y a peu
d'heures, est une sensation qu'on n'apprécie bien que sous de tels
climats. Une vingtaine de maisons étaient répandues sous les arbres et
présentaient à peu près le tableau d'un de nos villages du Midi. Nous
nous rendîmes à la demeure du cheik, qui était absent, mais dont la
femme nous fit servir du lait caillé et des fruits.
Nous avions laissé sur notre gauche une grande maison, dont le toit
écroulé et les solives charbonnées indiquaient un incendie récent.
Le prince m'apprit que c'étaient les Druses qui avaient mis le feu à
ce bâtiment, pendant que plusieurs familles maronites s'y trouvaient
rassemblées pour une noce. Heureusement, les conviés, avaient pu fuir
à temps; mais le plus singulier, c'est que les coupables étaient des
habitants de la même localité. Bethmérie, comme village mixte, contient
environ cent cinquante chrétiens et une soixantaine de Druses. Les
maisons de ces derniers sont séparées des autres par deux cents pas à
peine. Par suite de cette hostilité, une lutte sanglante avait eu lieu,
et le pacha s'était hâté d'intervenir en établissant entre les deux
parties du village un petit camp d'Albanais, qui vivait aux dépens des
populations rivales.
Nous venions de finir notre repas, lorsque le cheik rentra dans
sa maison. Après les premières civilités, il entama une longue
conversation avec le prince, et se plaignit vivement de la présence des
Albanais et du désarmement général qui avait eu lieu dans son district.
Il lui semblait que cette mesure n'aurait dû s'exercer qu'à l'égard
des Druses, seuls coupables d'attaque nocturne et d'incendie. De temps
en temps, les deux chefs baissaient la voix, et, bien que je ne pusse
saisir complètement le sens de leur discussion, je pensai qu'il était
convenable de m'éloigner un peu sous prétexte de promenade.
Mon guide m'apprit en marchant que les chrétiens maronites de la
province d'El Garb, où nous étions, avaient tenté précédemment
d'expulser les Druses disséminés dans plusieurs villages, et que ces
derniers avaient appelé à leur secours leurs coreligionnaires de
l'Antiliban. De là une de ces luttes qui se renouvellent si souvent.
La grande force des Maronites est dans la province du Kesrouan,
située derrière Djébaïl et Tripoli, comme aussi la plus forte
population des Druses habite les provinces situées de Beyrouth jusqu'à
Saint-Jean-d'Acre. Le cheik de Bethmérie se plaignait sans doute au
prince de ce que, dans la circonstance récente dont j'ai parlé, les
gens du Kesrouan n'avaient pas bougé; mais ils n'en avaient pas eu le
temps, les Turcs ayant mis le holà avec un empressement peu ordinaire
de leur part. C'est que la querelle était survenue au moment de payer
le _miri_. «Payez d'abord, disaient les Turcs, ensuite vous vous
battiez tant qu'il vous plaira.» Le moyen, en effet, de toucher des
impôts chez des gens qui se ruinent et s'égorgent au moment même de la
récolte?
Au bout de la ligne des maisons chrétiennes, je m'arrêtai sous un
bouquet d'arbres, d'où l'on voyait la mer, qui brisait au loin ses
flots argentés sur le sable. L'œil domine de là les croupes étagées
des monts que nous avions franchis, le cours des petites rivières qui
sillonnent les vallées, et le ruban jaunâtre que trace le long de la
mer cette belle route d'Antonin, où l'on voit sur les rochers des
inscriptions romaines et des bas-reliefs persans. Je m'étais assis à
l'ombre, lorsqu'on vint m'inviter à prendre du café chez un _moudhir_
ou commandant turc, qui, je suppose, exerçait une autorité momentanée
par suite de l'occupation du village par les Albanais.
Je fus conduit dans une maison nouvellement décorée, en l'honneur sans
doute de ce fonctionnaire, avec une belle natte des Indes couvrant le
sol, un divan de tapisserie et des rideaux de soie. J'eus l'irrévérence
d'entrer sans ôter ma chaussure, malgré les observations des valets
turcs, que je ne comprenais pas. Le moudhir leur fit signe de se taire,
et m'indiqua une place sur le divan sans se lever lui-même. Il fit
apporter du café et des pipes, et m'adressa quelques mots de politesse
en s'interrompant de temps en temps pour appliquer son cachet sur des
carrés de papier que lui passait son secrétaire, assis, près de lui,
sur un tabouret.
Ce moudhir était jeune et d'une mine assez fière. Il commença par me
questionner, en mauvais italien, avec toutes les banalités d'usage, sur
la vapeur, sur Napoléon et sur la découverte prochaine d'un moyen pour
traverser les airs. Après l'avoir satisfait là-dessus, je crus pouvoir
lui demander quelques détails sur les populations qui nous entouraient.
Il paraissait très réservé à cet égard; toutefois, il m'apprit que
la querelle était venue, là comme sur plusieurs autres points, de ce
que les Druses ne voulaient pas verser le tribut dans les mains des
cheiks maronites, responsables envers le pacha. La même position existe
d'une manière inverse dans les villages mixtes du pays des Druses. Je
demandai au moudhir s'il y avait quelque difficulté à visiter l'autre
partie du village.
--Allez où vous voudrez, dit-il; tous ces gens là sont fort paisibles
depuis que nous sommes chez eux. Autrement, il aurait fallu vous battre
pour les uns ou pour les autres, pour la croix blanche ou pour la main
blanche.
Ce sont les signes qui distinguent les drapeaux des Maronites et ceux
des Druses, dont le fond est également rouge d'ailleurs.
Je pris congé de ce Turc, et, comme je savais que mes compagnons
resteraient encore à Bethmérie pendant la plus grande chaleur du
jour, je me dirigeai vers le quartier des Druses, accompagné du seul
Moussa. Le soleil était dans toute sa force, et, après avoir marché
dix minutes, nous rencontrâmes les deux premières maisons. Il y avait
devant celle de droite un jardin en terrasse où jouaient quelques
enfants. Ils accoururent pour nous voir passer et poussèrent de grands
cris qui firent sortir deux femmes de la maison. L'une d'elles portait
le tantour, ce qui indiquait sa condition d'épouse ou de veuve; l'autre
paraissait plus jeune, et avait la tête couverte d'un simple voile,
qu'elle ramenait sur une partie de son visage. Toutefois, on pouvait
distinguer leur physionomie, qui dans leurs mouvements apparaissait et
se couvrait tour à tour comme la lune dans les nuages.
L'examen rapide que je pouvais en faire se complétait par les figures
des enfants, toutes découvertes, et dont les traits, parfaitement
formés, se rapprochaient de ceux des deux femmes. La plus jeune, me
voyant arrêté, rentra dans la maison et revint avec une gargoulette de
terre poreuse dont elle fit pencher le bec de mon côté à travers les
grosses feuilles de cactier qui bordaient la terrasse. Je m'approchai
pour boire, bien que je n'eusse pas soif, puisque je venais de prendre
des rafraîchissements chez le moudhir. L'autre femme, voyant que je
n'avais bu qu'une gorgée, me dit:
--_Tourid leben?_ (Est-ce du lait que tu veux?)
Je faisais un signe de refus, mais elle était déjà rentrée. En
entendant ce mot _leben_, je me rappelai qu'il veut dire en allemand
_la vie_. Le Liban tire aussi son nom de ce mot _leben_, et le doit à
la blancheur des neiges qui couvrent ses montagnes, et que les Arabes,
au travers des sables enflammés du désert, rêvent de loin comme le
lait,--comme la vie! La bonne femme était accourue de nouveau avec une
tasse de lait écumant. Je ne pus refuser d'en boire, et j'allais tirer
quelques pièces de ma ceinture, lorsque, sur le mouvement seul de ma
main, ces deux personnes firent des signes de refus très-énergiques.
Je savais déjà que l'hospitalité a dans le Liban des habitudes plus
qu'écossaises: je n'insistai pas.
Autant que j'en ai pu juger par l'aspect compare de ces femmes et de
ces enfants, les traits de la population druse ont quelque rapport
avec ceux de la race persane. Ce hâle, qui répandait sa teinte ambrée
sur les visages des petites filles, n'altérait pas la blancheur mate
des deux femmes à demi voilées, de telle sorte qu'on pourrait croire
que l'habitude de se couvrir le visage est, avant tout, chez les
Levantines, une question de coquetterie. L'air vivifiant de la montagne
et l'habitude du travail colorent fortement les lèvres et les joues.
Le fard des Turques leur est donc inutile: cependant, comme chez ces
dernières, la teinture ombre leurs paupières et prolonge l'arc de leurs
sourcils.
J'allai plus loin: c'étaient toujours des maisons d'un étage au plus
bâties en pisé, les plus grandes en pierre rougeâtre, avec des toits
plats soutenus par des arceaux intérieurs, des escaliers en dehors
montant jusqu'au toit, et dont tout le mobilier, comme on pouvait le
voir par les fenêtres grillées ou les portes entr'ouvertes, consistait
en lambris de cèdre sculptés, en nattes et en divans, les enfants
et les femmes animant tout cela sans trop s'étonner du passage d'un
étranger, ou m'adressant avec bienveillance le _sal-kher_ (bonjour)
accoutumé.
Arrivé au bout du village où finit le plateau de Bethmérie, j'aperçus
de l'autre côté de la vallée un couvent où Moussa voulait me conduire;
mais la fatigue commençait à me gagner et le soleil était devenu
insupportable: je m'assis à l'ombre d'un mur auquel je m'appuyai
avec une sorte de somnolence due au peu de tranquillité de ma nuit.
Un vieillard sortit de la maison, et m'engagea à venir me reposer
chez lui. Je le remerciai, craignant qu'il ne fût déjà tard et que
mes compagnons ne s'inquiétassent de mon absence. Voyant aussi que
je refusais tout rafraîchissement, il me dit que je ne devais pas
le quitter sans accepter quelque chose. Alors, il alla chercher de
petits abricots (_mech-mech_), et me les donna; puis il voulut encore
m'accompagner jusqu'au bout de la rue. Il parut contrarié en apprenant
par Moussa que j'avais déjeuné chez le cheik chrétien.
--C'est moi qui suis le cheik véritable, dit-il, et _j'ai le droit_ de
donner l'hospitalité aux étrangers.
Moussa me dit alors que ce vieillard avait été, en effet, le cheik ou
seigneur du village du temps de l'émir Béchir; mais, comme il avait
pris parti pour les Égyptiens, l'autorité turque ne voulait plus le
reconnaître, et l'élection s'était portée sur un Maronite.