Au premier étage, je me vis sur une terrasse encaissée dans des
bâtiments et dominée par les fenêtres intérieures. Un vaste _tendido_
blanc et rouge protégeait une longue table servie à l'européenne, et
dont presque toutes les chaises étaient renversées, pour marquer des
places encore inoccupées. Sur la porte d'un cabinet situé au fond et
de plain-pied avec la terrasse, je lus ces mots: _Qui si paga sessenta
piastre per giorno_. (Ici l'on paye soixante piastres par jour.)
Quelques Anglais fumaient des cigares dans cette salle en attendant
le coup de cloche. Bientôt deux femmes descendirent, et l'on se mit à
table. Auprès de moi se trouvait un Anglais d'apparence grave, qui se
faisait servir par un jeune homme à figure cuivrée portant un costume
de basin blanc et des boucles d'oreilles d'argent. Je pensai que
c'était quelque nabab qui avait à son service un Indien. Ce personnage
ne tarda pas à m'adresser la parole, ce qui me surprit un peu, les
Anglais ne parlant jamais qu'aux gens qui leur ont été présentés; mais
celui-ci était dans une position particulière: c'était un missionnaire
de la Société évangélique de Londres, chargé de faire en tout pays
des conversions anglaises, et forcé de dépouiller le _cant_ en mainte
occasion pour attirer les âmes dans ses filets. Il arrivait justement
de la montagne, et je fus charmé de pouvoir tirer de lui quelques
renseignements avant d'y pénétrer moi-même. Je lui demandai des
nouvelles de l'alerte qui venait d'émouvoir les environs de Beyrouth.
--Ce n'est rien, me dit-il, l'affaire est manquée.
--Quelle affaire?
--Cette lutte des Maronites et des Druses dans les villages mixtes.
--Vous venez donc, lui dis-je, du pays où l'on se battait ces jours-ci?
--Oh! oui. Je suis allé pacifier ... pacifier tout dans le canton de
Bekfaya, parce que l'Angleterre a beaucoup d'amis dans la montagne.
--Ce sont les Druses qui sont les amis de l'Angleterre?
--Oh! oui. Ces pauvres gens sont bien malheureux; on les tue, on les
brûle, on éventre leurs femmes, on détruit leurs arbres, leurs moissons.
--Pardon; mais nous nous figurons, en France, que ce sont eux, au
contraire, qui oppriment les chrétiens!
--Oh! Dieu! non, les pauvres gens! Ce sont de malheureux cultivateurs
qui ne pensent à rien de mal; mais vous avez vos capucins, vos
jésuites, vos lazaristes qui allument la guerre, qui excitent contre
eux les Maronites, beaucoup plus nombreux; les Druses se défendent
comme ils peuvent, et, sans l'Angleterre, ils seraient déjà écrasés.
L'Angleterre est toujours pour le plus faible, pour celui qui
souffre....
--Oui, dis-je, c'est une grande nation.... Ainsi, vous êtes parvenu à
_pacifier_ les troubles qui ont eu lieu ces jours-ci?
--Oh! certainement. Nous étions là plusieurs Anglais; nous avons dit
aux Druses que l'Angleterre ne les abandonnerait pas, qu'on leur ferait
rendre justice. Ils ont mis le feu au village, et puis ils sont revenus
chez eux tranquillement. Ils ont accepté plus de trois cents Bibles, et
nous avons converti beaucoup de ces braves gens!
--Je ne comprends pas, fis-je observer au révérend, comment on peut se
convertir à la foi anglicane; car enfin, pour cela, il faudrait devenir
Anglais.
--Oh! non.... Vous appartenez à la Société évangélique, vous êtes
protégé par l'Angleterre; quant à devenir Anglais, vous ne pouvez pas.
--Et quel est le chef de la religion?
--Oh! c'est Sa gracieuse Majesté, c'est notre reine d'Angleterre.
--Mais c'est une charmante papesse, et je vous jure qu'il y aurait de
quoi me décider moi-même.
--Oh! vous autres Français, vous plaisantez toujours.... Vous n'êtes
pas de bons amis de l'Angleterre.
--Cependant, dis-je en me rappelant tout à coup un épisode de ma
première jeunesse, il y a eu un de vos missionnaires qui, à Paris,
avait entrepris de me convertir;... j'ai conservé même la Bible qu'il
m'a donnée; mais j'en suis encore à comprendre comment on peut faire
d'un Français un anglican.
--Pourtant il y en a beaucoup parmi vous ... et, si vous avez reçu,
étant enfant, la parole de vérité, alors elle pourra bien mûrir en vous
plus tard.
Je n'essayai pas de détromper le révérend, car on devient fort tolérant
en voyage, surtout lorsqu'on n'est guidé que par la curiosité et le
désir d'observer les mœurs; mais je compris que la circonstance d'avoir
connu autrefois un missionnaire anglais me donnait quelque titre à la
confiance de mon voisin de table.
Les deux dames anglaises que j'avais remarquées se trouvaient placées
à gauche de mon révérend, et j'appris bientôt que l'une était sa femme,
et l'autre sa belle-sœur. Un missionnaire anglais ne voyage jamais
sans sa famille. Celui-ci paraissait mener grand train et occupait
l'appartement principal de l'hôtel. Quand nous nous fûmes levés de
table, il entra chez lui un instant, et revint bientôt, tenant une
sorte d'album qu'il me fît voir avec triomphe.
--Tenez, me dit-il, voici le détail des abjurations que j'ai obtenues
dans ma dernière tournée en faveur de notre sainte religion.
Une foule de déclarations, de signatures et de cachets arabes
couvraient, en effet, les pages du livre. Je remarquai que ce registre
était tenu en partie double; chaque verso donnait la liste des présents
et sommes reçus par les néophytes anglicans. Quelques-uns n'avaient
reçu qu'un fusil, un cachemire, ou des parures pour leurs femmes. Je
demandai au révérend si la Société évangélique lui donnait une prime
par chaque conversion. Il ne fit aucune difficulté de me l'avouer; il
lui semblait naturel, ainsi qu'à moi du reste, que des voyages coûteux
et pleins de dangers fussent largement rétribués. Je compris encore,
dans les détails qu'il ajouta, quelle supériorité la richesse des
agents anglais leur donne en Orient sur ceux des autres nations.
Nous avions pris place sur un divan dans le cabinet de conversation,
et le domestique bronzé du révérend s'était agenouillé devant lui pour
allumer son narghilé. Je demandai si ce jeune homme n'était pas un
Indien; mais c'était un parsis des environs de Bagdad, une des plus
éclatantes conversions du révérend, qu'il ramenait en Angleterre comme
échantillon de ses travaux.
En attendant, le parsis lui servait de domestique autant que de
disciple; il brossait sans doute ses habits avec ferveur et vernissait
ses bottes avec componction. Je le plaignais un peu en moi-même
d'avoir abandonné le culte d'Oromaze pour le modeste emploi de jockey
évangélique.
J'espérais être présenté aux dames, qui s'étaient retirées dans
l'appartement; mais le révérend garda sur ce point seul toute la
réserve anglaise. Pendant que nous causions encore, un bruit de musique
militaire retentit fortement à nos oreilles.
--Il y a, me dit l'Anglais, une réception chez le pacha. C'est une
députation des cheiks maronites qui viennent lui faire leurs doléances.
Ce sont des gens qui se plaignent toujours; mais le pacha a l'oreille
dure.
--On peut bien reconnaître cela à sa musique, dis-je; je n'ai jamais
entendu un pareil vacarme.
--C'est pourtant votre chant national qu'on exécute; c'est _la
Marseillaise_.
--Je ne m'en serais guère douté.
--Je le sais, moi, parce que j'entends cela tous les matins et tous les
soirs, et que l'on m'a appris qu'ils croyaient exécuter cet air.
Avec plus d'attention, je parvins, en effet, à distinguer quelques
notes perdues dans une foule d'agréments particuliers à la musique
turque.
La ville paraissait décidément s'être réveillée, la brise maritime de
trois heures agitait doucement les toiles tendues sur la terrasse de
l'hôtel. Je saluai le révérend en le remerciant des façons polies qu'il
avait montrées à mon égard, et qui ne sont rares chez les Anglais qu'à
cause du préjugé social qui les met en garde contre tout inconnu. Il me
semble qu'il y a là sinon une preuve d'égoïsme, au moins un manque de
générosité.
Je fus étonné de n'avoir à payer en sortant de l'hôtel que dix piastres
(deux francs cinquante centimes) pour la table d'hôte. Le signor
Battista me prit à part et me fit un reproche amical de n'être pas venu
demeurer dans son hôtel. Je lui montrai la pancarte annonçant qu'on n'y
était admis que moyennant soixante piastres par jour, ce qui portait la
dépense à dix-huit cents piastres par mois.
--_Ah! corpo di me!_ s'écria-t-il. _Questo è per gli Inglesi, che
hanno molto moneta, e che sono tutti cretici!... ma, per gli Francesi,
e altri Romani, è soltanto cinque franchi!_ (Ceci est pour les Anglais,
qui ont beaucoup d'argent et qui sont tous hérétiques; mais, pour les
Français et les autres Romains, c'est seulement cinq francs.)
--C'est bien différent! pensai-je.
Et je m'applaudis d'autant plus de ne pas appartenir à la religion
anglicane, puisqu'on rencontrait chez les hôteliers de Syrie des
sentiments si catholiques et si romains.