IV--LE PALAIS DU PACHA

Le seigneur Battista mit le comble à ses bons procédés en me promettant

de me trouver un cheval pour le lendemain matin. Tranquillisé de ce

côté, je n'avais plus qu'à me promener dans la ville, et je commençai

par traverser la place pour aller voir ce qui se passait au château du

pacha. Il y avait là une grande foule au milieu de laquelle les cheiks

maronites s'avançaient deux par deux comme un cortège suppliant, dont

la tête avait pénétré déjà dans la cour du palais. Leurs amples turbans

rouges ou bigarrés, leurs machlahs et leurs cafetans tramés d'or ou

d'argent, leurs armes brillantes, tout ce luxe d'extérieur qui, dans

les autres pays d'Orient, est le partage de la seule race turque,

donnait à cette procession un aspect fort imposant du reste. Je parvins

à m'introduire à leur suite dans le palais, où la musique continuait à

transfigurer _la Marseillaise_ à grand renfort de fifres, de triangles

et de cymbales.

La cour est formée par l'enceinte même du vieux palais de Fakardin.

On y distingue encore les traces du style de la renaissance, que ce

prince druse affectionnait depuis son voyage en Europe. Il ne faut pas

s'étonner d'entendre citer partout dans ce pays le nom de Fakardin, qui

se prononce en arabe Fakr-el-Din: c'est le héros du Liban; c'est aussi

le premier souverain d'Asie qui ait daigné visiter nos climats du Nord.

Il fut accueilli à la cour des Médicis connue la révélation d'une

chose inouïe alors, c'est-à-dire qu'il existât au pays des Sarrasins un

peuple dévoué à l'Europe, soit par religion, soit par sympathie.

Fakardin passa à Florence pour un philosophe, héritier des sciences

grecques du Bas-Empire, conservées à travers les traductions arabes,

qui ont sauvé tant de livres précieux et nous ont transmis leurs

bienfaits; en France, on voulut voir en lui un descendant de quelques

vieux croisés réfugiés dans le Liban à l'époque de saint Louis; on

chercha dans le nom même du peuple druse un rapport d'allitération qui

conduisît à le faire descendre d'un certain comte de Dreux. Fakardin

accepta toutes ces suppositions avec le laisser aller prudent et rusé

des Levantins; il avait besoin de l'Europe pour lutter contre le sultan.

Il passa à Florence pour chrétien; il le devint peut-être, comme

nous avons vu faire de notre temps à l'émir Béchir, dont la famille

a succédé à celle de Fakardin dans la souveraineté du Liban; mais

c'était un Druse toujours, c'est-à-dire le représentant d'une religion

singulière, qui, formée des débris de toutes les croyances antérieures,

permet à ses fidèles d'accepter momentanément toutes les formes

possibles de culte, comme faisaient jadis les initiés égyptiens. Au

fond, la religion druse n'est qu'une sorte de franc-maçonnerie, pour

parler selon les idées modernes.

Fakardin représenta quelque temps l'idéal que nous nous formons

d'Hiram, l'antique roi du Liban, l'ami de Salomon, le héros des

associations mystiques. Maître, de toutes les côtes de l'ancienne

Phénicie et de la Palestine, il tenta de constituer la Syrie entière en

un royaume indépendant; l'appui qu'il attendait des rois de l'Europe

lui manqua pour réaliser ce dessein. Maintenant, son souvenir est resté

pour le Liban un idéal de gloire et de puissance; les débris de ses

constructions, ruinées par la guerre plus que par le temps, rivalisent

avec les antiques travaux des Romains. L'art italien, qu'il avait

appelé à la décoration de ses palais et de ses villes, a semé çà et

là des ornements, des statues et des colonnades, que les musulmans,

rentrés en vainqueurs, se sont hâtés de détruire, étonnés d'avoir vu

renaître tout à coup ces arts païens dont leurs conquêtes avaient fait

litière depuis longtemps.

C'est donc à la place même où ces frêles merveilles ont existé trop

peu d'années, où le souffle de la renaissance avait de loin ressemé

quelques germes de l'antiquité grecque et romaine, que s'élève le

kiosque de charpente qu'a fait construire le pacha. Le cortège des

Maronites s'était rangé sous les fenêtres en attendant le bon plaisir

de ce gouverneur. Du reste, on ne tarda pas à les introduire.

Lorsqu'on ouvrit le vestibule, j'aperçus, parmi les secrétaires et

officiers qui stationnaient dans la salle, l'Arménien qui avait été mon

compagnon de traversée sur _la Santa-Barbara._ Il était vêtu de neuf,

portait à sa ceinture une écritoire d'argent, et tenait à la main des

parchemins et des brochures. Il ne faut pas s'étonner, dans le pays des

contes arabes, de retrouver un pauvre diable, qu'on avait perdu de vue,

en bonne position à la cour. Mon Arménien me reconnut tout d'abord, et

parut charmé de me voir. Il portait le costume de la réforme en qualité

d'employé turc, et s'exprimait déjà avec une certaine dignité.

--Je suis heureux, lui dis-je, de vous voir dans une situation

convenable; vous me faites l'effet d'un homme en place, et je regrette

de n'avoir rien à solliciter.

--Mon Dieu, me dit-il, je n'ai pas encore beaucoup de crédit, mais je

suis entièrement à votre service.

Nous causions ainsi derrière une colonne du vestibule pendant que le

cortège des cheiks se rendait à la salle d'audience du pacha.

--Et que faites-vous là? dis-je à l'Arménien.

--On m'emploie comme traducteur. Le pacha m'a demandé hier une version

turque de la brochure que voici.

Je jetai un coup d'œil sur cette brochure, imprimée à Paris; c'était

un rapport de M. Crémieux touchant l'affaire des juifs de Damas.

L'Europe a oublié ce triste épisode, qui a rapport au meurtre du père

Thomas, dont on avait accusé les juifs. Le pacha sentait le besoin de

s'éclairer sur cette affaire, terminée depuis cinq ans. C'est là de la

conscience, assurément.

L'Arménien était chargé, en outre, de traduire l'_Esprit des Lois_

de Montesquieu et un Manuel de la garde nationale parisienne. Il

trouvait ce dernier ouvrage très-difficile, et me pria de l'aider pour

certaines expressions qu'il n'entendait pas. L'idée du pacha était de

créer une garde nationale à Beyrouth, comme, du reste, il en existe

une maintenant au Caire et dans bien d'autres villes de l'Orient.

Quant à l'_Esprit des Lois_, je pense qu'on avait choisi cet ouvrage

sur le titre, pensant peut-être qu'il contenait des règlements de

police applicables à tous les pays. L'Arménien en avait déjà traduit

une partie, et trouvait l'ouvrage agréable et d'un style aisé, qui ne

perdait que bien peu sans doute à la traduction.

Je lui demandai s'il pouvait me faire voir la réception, chez le pacha,

des cheiks maronites; mais personne n'y était admis sans montrer un

sauf-conduit qui avait été donné à chacun d'eux, seulement à l'effet

de se présenter au pacha, car on sait que les cheiks maronites ou

druses n'ont pas le droit de pénétrer dans Beyrouth. Leurs vassaux

y entrent sans difficultés; mais il y a pour eux-mêmes des peines

sévères, si, par hasard, on les rencontre dans l'intérieur de la ville.

Les Turcs craignent leur influence sur la population ou les rixes que

pourrait amener dans les rues la rencontre de ces chefs toujours armés,

accompagnés d'une suite nombreuse et prêts à lutter sans cesse pour des

questions de préséance. Il faut dire aussi que cette loi n'est observée

rigoureusement que dans les moments de troubles.

Du reste, l'Arménien m'apprit que l'audience du pacha se bornait

à recevoir les cheiks, qu'il invitait à s'asseoir sur des divans

autour de la salle; que, là, des esclaves leur apportaient à chacun

un chibouck et leur servaient ensuite du café; après quoi, le pacha

écoutait leurs doléances, et leur répondait invariablement que leurs

adversaires étaient venus déjà lui faire des plaintes identiques;

qu'il réfléchirait mûrement pour voir de quel côté était la justice,

et qu'on pouvait tout espérer du gouvernement paternel de Sa Hautesse,

devant qui toutes les religions et toutes les races de l'empire auront

toujours des droits égaux. En fait de procédés diplomatiques, les Turcs

sont au niveau de l'Europe pour le moins.

Il faut reconnaître, d'ailleurs, que le rôle des pachas n'est pas

facile dans ce pays. On sait quelle est la diversité des races qui

habitent la longue chaîne du Liban et du Carmel, et qui dominent de là

comme d'un fort tout le reste de la Syrie. Les Maronites reconnaissent

l'autorité spirituelle du pape, ce qui les met sous la protection

de la France et de l'Autriche; les Grecs unis, plus nombreux, mais

moins influents, parce qu'ils se trouvent en général répandus dans

le plat pays, sont soutenus par la Russie; les Druses, les Ansariés

et les Métualis, qui appartiennent à des croyances ou à des sectes

que repousse l'orthodoxie musulmane, offrent à l'Angleterre un moyen

d'action que les autres puissances lui abandonnent trop généreusement.

Ce sont les Anglais qui, en 1840, parvinrent à enlever au gouvernement

égyptien l'appui de ces populations énergiques. Depuis, leur système

a toujours tendu à diviser les races qu'un sentiment général de

nationalité pouvait, comme autrefois, réunir sous les mêmes chefs.

C'est dans cette pensée qu'ils ont livré à la Turquie l'émir Bechir, le

dernier des princes du Liban, l'héritier de cette puissance multiple

et mystérieuse dans sa source, qui, depuis trois siècles, réunissait

toutes les sympathies, toutes les religions dans un même faisceau.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 91 / 146 题