II--LE KIEF

Beyrouth, à ne considérer que l'espace compris dans ses remparts et sa

population intérieure, répondrait mal à l'idée que s'en fait l'Europe,

qui reconnaît en elle la capitale du Liban. Il faut tenir compte aussi

des quelques centaines de maisons entourées de jardins qui occupent

le vaste amphithéâtre dont ce port est le centre, troupeau dispersé

que surveille une haute construction carrée, garnie de sentinelles

turques, et qu'on appelle la tour de Fakardin. Je demeurais dans une

de ces maisons, éparses sur la côte comme les bastides qui entourent

Marseille, et, prêt à partir pour visiter la montagne, je n'avais que

le temps de me rendre à Beyrouth pour trouver un cheval, un mulet, ou

même un chameau. J'aurais encore accepté un de ces beaux ânes à la

haute encolure, au pelage zébré, qu'on préfère aux chevaux en Égypte,

et qui galopent dans la poussière avec une ardeur infatigable; mais,

en Syrie, cet animal n'est pas assez robuste pour gravir les chemins

pierreux du Liban, et pourtant sa race ne devrait-elle pas être bénie

entre toutes pour avoir servi de monture au prophète Balaam et au

Messie?

Je réfléchissais là-dessus en me rendant pédestrement à Beyrouth vers

ce moment de la journée où, selon l'expression des Italiens, on ne

voit guère vaguer en plein soleil que _glicani e gli Francesi_. Or, ce

dicton m'a toujours paru faux à l'égard des chiens, qui, aux heures de

la sieste, savent très-bien s'étendre lâchement à l'ombre et ne sont

guère pressés de gagner des coups de soleil. Quant au Français, tâchez

donc de le retenir sur un divan ou sur une natte, pour peu surtout

qu'il ait en tête une affaire, un désir, ou même une simple curiosité!

Le démon de midi lui pèse rarement sur la poitrine, et ce n'est pas

pour lui que l'informe Smarra roule ses prunelles jaunâtres dans sa

grosse tête de nain.

Je traversais donc la plaine à cette heure du jour que les Méridionaux

consacrent à la sieste, et les Turcs au _kief_. Un homme qui erre

ainsi, quand tout le monde dort, court grand risque, en Orient,

d'exciter les soupçons qu'on aurait chez nous d'un vagabond nocturne;

pourtant les sentinelles de la tour de Fakardin n'eurent pour moi que

cette attention compatissante que le soldat qui veille accorde au

passant attardé. A partir de cette tour, une plaine assez vaste permet

d'embrasser d'un coup d'œil tout le profil oriental de la ville, dont

l'enceinte et les tours crénelées se développent jusqu'à la mer. C'est

encore la physionomie d'une ville arabe de l'époque des croisades;

seulement, l'influence européenne se trahit par les mâts nombreux

des maisons consulaires, qui, le dimanche et les jours de fête, se

pavoisent de drapeaux.

Quant à la domination turque, elle a, comme partout, appliqué là son

cachet personnel et bizarre. Le pacha a eu l'idée de faire démolir

une portion des murs de la ville où s'adosse le palais de Fakardin,

pour y construire un de ces kiosques en bois peint à la mode de

Constantinople, que les Turcs préfèrent aux plus somptueux palais de

pierre ou de marbre. Veut-on savoir, d'ailleurs, pourquoi les Turcs

n'habitent que des maisons de bois? pourquoi les palais mêmes du

sultan, bien qu'ornés de colonnes de marbre, n'ont que des murailles de

sapin? C'est que, d'après un préjugé particulier à la race d'Othman, la

maison qu'un Turc se fait bâtir ne doit pas durer plus que lui-même;

c'est une tente dressée sur un lieu de passage, un abri momentané, où

l'homme ne doit pas tenter de lutter contre le destin en éternisant sa

race, en essayant ce difficile hymen de la terre et de la famille on

tendent les peuples chrétiens.

Le palais forme un angle en retour duquel s'ouvre la porte de la ville,

avec son passage obscur et frais où l'on se refait un peu de l'ardeur

du soleil réverbéré par le sable de la plaine qu'on vient de traverser.

Une belle fontaine de pierre ombragée par un sycomore magnifique,

les dômes gris d'une mosquée et ses minarets gracieux, une maison de

bains toute neuve et de construction moresque, voilà ce qui s'offre

aux regards en entrant dans Beyrouth, comme la promesse d'un séjour

paisible et riant. Plus loin, cependant, les murailles s'élèvent et

prennent une physionomie sombre et claustrale.

Mais pourquoi ne pas entrer au bain pendant ces heures de chaleur

intense et morne que je passerais tristement à parcourir les rues

désertes? J'y pensais, quand l'aspect d'un rideau bleu tendu devant la

porte m'apprit que c'était l'heure où l'on ne recevait dans le bain

que des femmes. Les hommes n'ont pour eux que le matin et le soir ...

et malheur sans doute à qui _s'oublierait_ sous une estrade ou sous un

matelas à l'heure où un sexe succède à l'autre! Franchement un Européen

seul serait capable d'une telle idée, qui confondrait l'esprit d'un

musulman.

Je n'étais jamais entré dans Beyrouth à cette heure indue, et je m'y

trouvais comme cet homme des _Mille et une Nuits_ pénétrant dans une

ville des mages dont le peuple est changé en pierre. Tout dormait

encore profondément; les sentinelles sous la porte, sur la place les

âniers qui attendaient les dames, endormies aussi probablement dans

les hautes galeries du bain; les marchands de dattes et de pastèques

établis près de la fontaine, le _kafedji_ dans sa boutique avec tous

ses consommateurs, le _hamal_ ou portefaix la tête appuyée sur son

fardeau, le chamelier près de sa bête accroupie, et de grands diables

d'Albanais formant corps de garde devant le sérail du pacha: tout cela

dormait du sommeil de l'innocence, laissant la ville à l'abandon.

C'est à une heure pareille et pendant un sommeil semblable que trois

cents Druses s'emparèrent un jour de Damas. Il leur avait suffi

d'entrer séparément, de se mêler à la foule des campagnards qui, le

matin, remplit les bazars et les places; puis ils avaient feint de

s'endormir comme les autres; mais leurs groupes, habilement distribués,

s'emparèrent dans le même instant des principaux postes, pendant que la

troupe principale pillait les riches bazars et y mettait le feu. Les

habitants, réveillés en sursaut, croyaient avoir affaire à une armée et

se barricadaient dans leurs maisons; les soldats en faisaient autant

dans leurs casernes, si bien qu'au bout d'une heure, les trois cents

cavaliers regagnaient, chargés de butin, leurs retraites inattaquables

du Liban.

Voilà ce qu'une ville risque à dormir en plein jour. Cependant, à

Beyrouth, la colonie européenne ne se livre pas tout entière aux

douceurs de la sieste. En marchant vers la droite, je distinguai

bientôt un certain mouvement dans une rue ouverte sur la place; une

odeur pénétrante de friture révélait le voisinage d'une _trattoria_,

et l'enseigne du célèbre Battista ne tarda pas à attirer mes yeux. Je

connaissais trop les hôtels destinés, en Orient, aux voyageurs d'Europe

pour avoir songé un instant à profiter de l'hospitalité du seigneur

Battista, l'unique aubergiste franc de Beyrouth. Les Anglais ont gâté

partout ces établissements, plus modestes d'ordinaire dans leur tenue

que dans leurs prix. Je pensai dans ce moment-là qu'il n'y aurait pas

d'inconvénient à profiter de la table d'hôte, si l'on m'y voulait bien

admettre. A tout hasard, je montai.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 89 / 146 题